« Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. »

 Mark Twain

 

Prologue

 

D’abord, les eaux montèrent.

Puis, les volcans rugirent et l’océan gronda.

Ensuite vinrent les maladies, la famine et la violence.

La peur s’immisça dans les cœurs.

Pas de celles que l’on pense éphémères, non, de celles que l’on sait perpétuelles, infinies. Une peur rationnelle et brutale face à l’inéluctable fin. De celles qui grignotent petit à petit, brûlent et changent à jamais toute perspective de futur.

Un futur inexistant.

Les Humains perdirent la tête et le temps du Grand Cataclysme se profila.

Avant cela, une trêve irréelle redonna l’espoir. Puis les bombes s’envolèrent, le sang coula à foison, confirmant la fin du monde tel que nous le connaissions. Au milieu de cette tempête apocalyptique, une étincelle résistait. Un infime espoir né de l’esprit vacillant d’un homme considéré comme fou.

Ceci est votre histoire.

Celle de l’humanité.

Pour que jamais personne n’oublie, voici l’histoire de Myrmécia, la Cité aux dix mille lumières.

1 – HAZEL

 

Annecy, avril 2044

 

La voix de maman résonna une nouvelle fois :

— Hazel, dépêche-toi !

À son ordre, je me hâtai de mettre un point final à ma phrase. Comme souvent, le matin, le temps manquait à ma famille. Mais des priorités rythmaient ma vie, ma passion pour l’écriture, par exemple. Si je ne notais pas les moindres détails de mes rêves, ils s’évaporaient en fumée.

Et cela, je ne le permettais pas.

J’avais huit ans, un prénom qui sonnait comme les bretzels et une imagination sans limites.

— Hazel, ne me force pas à monter, jeune fille !

L’ordre de papa claqua avec fermeté. J’abandonnai à regret ma princesse Elfe, lui promettant de la tirer des griffes de ses ennemies dès son retour. Fébrile, je fermai mon cahier à spirales avant de le ranger dans un tiroir, tournai avec soin la minuscule clé pour le verrouiller, puis la glissai dans la poche arrière de mon jean.

Je refusais que quiconque lise mes écrits.

Un jour, peut-être…

Pour le moment, ils demeuraient mon jardin secret. L’unique exception était ma petite sœur de cinq ans, Roséanne. Chaque soir après le brossage des dents, je l’accompagnais dans son lit rose afin de lui conter quelques lignes de mes histoires. Elle ne comprenait pas toujours, mais adorait ces moments privilégiés à mes côtés.

C’était notre rituel, comme nous aimions l’appeler.

Au contraire de nos camarades d’école, tous remontés après leurs fratries, Roséanne et moi nous entendions à merveille. Les absences répétées de nos parents en raison d’un travail prenant nous raccrochaient l’une à l’autre.

Alors que j’enfilais mon caban bleu nuit, un éclair de douleur traversa soudain mon crâne Un flash m’obligea à fermer les paupières, un vertige m’envahit. L’élancement, bref et aigu, m’arracha un geignement. La migraine s’envola aussi vite qu’elle était apparue, me laissant essoufflée. Je finis par me ressaisir et dévalai l’escalier à toutes jambes.

Sous le regard réprobateur de papa, j’enfilai mes chaussures à la va-vite avant d’attraper mon sac à dos préféré, brodé d’une licorne. Roséanne se tenait près de la porte d’entrée, prête à partir, si mignonne avec ses nattes dorées comme les blés et son imperméable rose.

Impatiente, maman ajusta ma coiffure après avoir remis en place une de mes mèches rebelles. Ses yeux noisette parsemés d’éclats d’or, identiques à ceux de Roséanne, me dévisagèrent avec une tendresse infinie tandis qu’elle lissait ma frange et redressait le col de mon pull avec douceur.

Dans la famille Arcadia, les femmes arboraient des cheveux blond clair et des taches de rousseur piquetées sur le nez et les joues. Des signes distinctifs dont Roséanne et moi avions hérité.

Papa attrapa l’épaule de ma cadette pour l’entraîner dehors. Son regard chocolat, habituellement doux, se chargea d’électricité et devint aussi sombre que sa chevelure d’ébène.

— Natacha, bon sang ! On va louper notre vol, râla-t-il, énervé. Tu sais que les contrôles sont renforcés à l’aéroport depuis l’alerte au Louvre. Et, avec les bouchons avant Lyon, on en a encore pour au moins trois heures de route.

— Oui, on y va, du calme, rétorqua maman avec une grimace complice à mon intention. Votre papa va me rendre chèvre.

J’affichai une moue triste à l’évocation de leur départ imminent. Roséanne et moi finirions chez notre grand-mère après l’école, comme à chaque déplacement de nos parents. Nous l’adorions, notre mamina, mais nous nous ennuyions terriblement dans son chalet perdu au cœur des Alpes.

— Vous rentrez quand ? demandai-je, dépitée.

Maman m’offrit un sourire empli de douceur.

— Nous ne serons pas en voyage longtemps, ma pitchoune, seulement quelques jours.

Une seconde migraine m’assaillit, bien plus violente que la première. L’impression de tomber fut telle que j’eus la sensation de m’enfoncer dans le sol. Les prunelles brillantes de maman disparurent et je vis soudain mes propres yeux se refléter dans mon champ de vision. Effrayée, je plissai les paupières avant de me sentir glisser dans cet abîme sans fond.

Je hurlai, tentant de me raccrocher aux bras aimants de maman.

Sans succès.

***

Annecy, décembre 2050

Une mélodie apaisante flottait dans l’air.

La douce voix de mamina résonna à mes oreilles et fit fuir la terrible douleur. Je ne comprenais rien à ce brusque changement. Allongée près de Roséanne au creux d’un lit moelleux, je reconnus le patchwork coloré avec lequel notre grand-mère nous recouvrait afin de nous réchauffer, les soirs de grand froid. Les hivers devenaient de plus en plus glacials au fil des années en raison du dérèglement climatique. L’effluve réconfortant du feu de bois chatouilla mes narines et calma les battements erratiques de mon cœur.

Une question persistait : comment m’étais-je retrouvée là alors que maman m’enlaçait moins de cinq secondes auparavant ?

Roséanne se pelotonna contre moi avec un soupir heureux. À son contact tendre, mes pensées embrouillées se remirent en place. J’avais quatorze ans, ma sœur, onze. Nos parents vaquaient à leurs occupations loin de nous depuis presque trois semaines. Demain, nous célébrerions Noël. La tristesse m’envahit à l’idée de passer cette fête sans eux. Leurs absences se prolongeaient à chaque nouveau départ. À présent, je me doutais qu’ils faisaient partie des personnes influentes du pays. Je n’en savais hélas pas davantage et cela suffisait à m’effrayer. L’ambiance en France se tendait un peu plus chaque jour. La vie devenait compliquée, la guerre civile risquait d’éclater chaque instant.

— Mamina, chante encore !

La petite voix de Roséanne me ramena auprès d’elles. Ma cadette grandissait si vite, le temps filait et la nostalgie des instants heureux s’installait. Le sourire de notre grand-mère s’illumina, un sourire doux, mais quelquefois empreint de tristesse. Elle passa une main tendre sur nos joues. Du haut de ses cinquante-cinq ans, mamina paraissait avoir vécu plusieurs vies. Sa chevelure arborait davantage de gris que d’auburn. La mélancolie qui se dégageait d’elle depuis si longtemps semblait peser de plus en plus lourd sur ses épaules frêles. Elle nous protégeait de ce monde en perdition avec son amour et sa générosité.

Et nous le lui rendions bien.

— Il est l’heure de dormir, mes poupées. Demain, nous avons une grosse journée.

— Oh, mamina, parle-nous encore de papy, dis-nous comme tu l’aimais ! s’exclama Roséanne.

— Je crois que papy Ben a autant besoin de repos que vous et moi. Il est tard.

Alors qu’elle déposait un tendre baiser sur nos moues déçues, je demandai dans un murmure inquiet :

— Ils rentrent quand, papa et maman ?

Je surpris un voile d’anxiété recouvrir ses iris émeraudes identiques aux miens. Sans répondre, mamina se remit à chantonner, mais je n’étais pas dupe. Mon cœur se serra.

Soudain, la souffrance réapparut, plus puissante et insupportable, aussi violente qu’une lame de fond emportant tout sur son passage. Terrorisée, perdue, j’ouvris la bouche, mais aucun son n’en surgit. Une odeur de désinfectant remplaça celle, rassurante, du bois brûlé. La sensation de ne plus pouvoir bouger m’envahit. Mon pouls s’affola. Je me raccrochai à la chaleur de ma sœur blottie contre moi, au sourire empli d’amour de mamina, au doux crépitement du feu dans l’âtre. Mais rien n’y fit, le malaise revint en force. Mon crâne sembla se fendre en deux.

Je chutai.

***

Annecy, octobre 2054

— T’es vraiment une emmerdeuse, Haz’ !

Lorsque je parvins enfin à soulever les paupières, je me retrouvai face au visage furieux de Roséanne, adolescente. La tristesse transperça mes entrailles. Je me souvins… Nos parents avaient péri dans l’explosion de leur avion, quatre ans auparavant.

J’étouffai un sanglot quand ma sœur m’arracha mon précieux carnet à spirales. Un des nombreux cahiers que je noircissais d’histoires de magie, d’amour et de créatures étranges. L’unique activité qui m’empêchait de sombrer. Nos parents étaient partis pour toujours, mamina pleurait la perte de sa fille, sa tristesse ne faisait que croître, et Roséanne perdait pied.

Je me retrouvais seule au monde.

— Fous-moi la paix ou je crame ta merde ! cracha-t-elle, aussi venimeuse qu’une vipère.

Elle approcha son briquet des feuilles puis, avec un rictus diabolique, alluma la flamme. Je ne pus retenir un cri affligé et tentai de récupérer mon précieux bien.

— Pourquoi tu fais ça, Rose ? Tu sais que c’est dangereux dehors ! Y’a un couvre-feu à respecter. S’ils t’attrapent, ils pourraient t’arrêter ou, pire, te tirer dessus.

— Laisse-moi sortir et ferme-la ! J’ai quinze ans, t’es pas ma mère. Et t’as intérêt de rien balancer à mamina !

En raison de sa consommation excessive de drogue, la couleur noisette de ses iris disparaissait presque derrière ses pupilles dilatées. Ultime échappatoire à la sordide réalité de la vie.

Si jeune… si fragile et abîmée.

Ses cheveux, auparavant blonds, arboraient à présent des mèches violettes. Ses ongles peinturlurés de noir associés à divers piercings au nez et à l’arcade complétaient ce sombre tableau.

Où s’en était donc allée l’innocente fillette qui réclamait des histoires chaque soir ?

Furibonde, elle claqua la porte dans son dos après m’avoir jeté le cahier à la figure. Les larmes inondèrent mes joues. Je me sentais abandonnée et effrayée. La tête entre les mains, je tombai à nouveau dans les méandres obscurs d’un vertige.

Pourquoi ces souvenirs m’assaillaient-ils avec autant de brutalité ? Pourquoi semblaient-ils si réels ?

Je ne savais ni où j’étais ni quand. La migraine redevint intenable. Mes propres yeux me fixèrent encore, paniqués. Mon reflet disparut et laissa place à une odeur familière. Un parfum réconfortant que j’aurais pu reconnaître entre mille.

***

Paris, août 2059

J’inhalai avec délice l’effluve de mon amoureux, Alexandre Dutel, Lex pour ses proches. Ses lèvres douces se posèrent sur les miennes tandis que je me perdais dans cette déferlante. Sans réfléchir, je m’abandonnai entre ses bras, priant pour que ce soit réel.

— T’en fais pas, ça ira, murmura-t-il à mon oreille avec tendresse.

Je venais de souffler mes vingt-trois printemps. Nous nous fréquentions depuis bientôt un an et projetions de nous fiancer loin de la capitale. Je ne supportais plus de vivre dans ce luxueux appartement parisien en compagnie du spectre de mes parents. Ma sœur, emportée par ses déviances, avait disparu et mamina se terrait davantage chaque jour dans sa mélancolie.

À raison…

L’ambiance de la planète se dégradait à nouveau après trois années de trêve. De nombreux pays se menaient une guerre incessante. La Russie, alliée du Moyen-Orient, menaçait l’Europe et les États-Unis. Le terrorisme religieux plongeait tout le monde dans un climat de peur et de paranoïa. Le gouvernement avait invoqué la loi martiale et réinstauré un couvre-feu. Chaque jour, les nouvelles déversaient leurs lots de victimes innocentes. Le sang coulait et cela ne s’arrangeait pas. Même en France, les populations souffraient de la faim, vivaient dans la misère.

Lex et moi espérions fuir le continent afin de nous rendre sur une île où sa famille possédait une propriété à l’écart des conflits. Je souhaitais emmener mamina, hélas, cette dernière refusait de quitter sa maison alpine.

Le grondement de deux avions de chasse nous interpella. Lex m’étreignit plus fort.

— Bientôt, tout ira mieux, on retrouvera ta sœur et on la fera venir avec ta grand-mère.

Il m’embrassa avec une bienveillance dont lui seul détenait le secret.

Comme je l’aimais…

Un amour pur, sans crainte, dénué de doutes. Un amour sans faille qui ne pouvait mener qu’à un destin commun et harmonieux. Un amour innocent, un amour sans mauvaises expériences, sans chaînes ni passé destructeur. De l’espoir à l’état brut. Nous étions heureux et fusionnels. Notre histoire reflétait sa personnalité : simple et généreuse. Ami, complice, amant, Lex disposait de la panoplie complète du prince charmant, si ce n’est que son royaume partait en flammes.

Je tentai de me raccrocher avec rage à sa douceur alors que le martèlement s’attaquait de nouveau à ma tête. C’était comme si on m’enfonçait des centaines de clous dans le crâne. Une déflagration résonna soudain, ébranlant le sol sous nos pieds. Mon cœur s’affola, nos regards se croisèrent.

— Lex ! Baisse-toi ! hurlai-je tandis que la terreur m’envahissait.

Trop tard.

La scène se déroula comme au ralenti sous mes yeux impuissants. Les fenêtres se brisèrent, des éclats de verre se dirigèrent vers nous. Une pointe se ficha en travers de sa gorge après m’avoir entaillée au passage. Un souffle brûlant nous percuta, nous volâmes à travers la pièce. Au milieu de ce chaos, cette odeur fétide de produit chimique revint s’infiltrer dans mon nez. La nausée me saisit. Je criai le prénom de l’homme que j’aimais plus que ma propre vie, mais rien n’y fit. Je le perdais, il s’éloignait sans que je puisse lutter. Je tombai à nouveau dans cet abîme sans fond.

***

Myrmécia, 315 post-Grand Cataclysme (GC)

Une lumière aveuglante brûla mes rétines. Je fermai les paupières en grinçant des dents sous la douleur. J’essayai de me redresser, mais en fus incapable, comme si des liens bloquaient mon corps. Je gémis avant de tenter de hurler dans un effort inutile, me demandant où je me trouvais, où se trouvaient mes proches.

Mes yeux se rouvrirent. Au cœur de la brume, mon propre reflet afficha un air terrifié. L’angoisse me fit suffoquer. Ma salive s’écoulait dans ma gorge comme sur du verre pilé. Mon cœur battait si fort contre sa cage thoracique qu’il donnait l’impression de vouloir s’en échapper. Perdue, épouvantée, je tentai de réguler ma respiration. Mes paupières battirent afin d’améliorer ma vision floue puis je soulevai mes mains. Mes articulations craquèrent telle une vieille machinerie usée par le temps. Je regardai mes doigts blancs et maigres sans les reconnaître. Les plier me demanda un immense effort. J’aperçus à mon poignet le fin bracelet doré dont je ne me séparais jamais et m’y accrochais comme à une ancre.

D’un mouvement lent, je tendis les paumes vers mon étrange reflet et heurtai une paroi transparente. La terreur s’enroula autour de mes entrailles quand je compris enfin où je me trouvais.

Un cercueil, un fichu cercueil de verre !

2 – ANGE

 

Dubaï, Grande Tour, août 2015

 

Ange Barraco contemplait d’un regard supérieur la ville qui s’étendait à ses pieds. Les gratte-ciel flamboyants surgissaient du désert, de plus en plus nombreux, étirant leur majestueuse silhouette en direction du firmament. Leurs vitres fumées reflétaient chaque rayon de soleil, diffusant des milliers de petits éclats. Dubaï la magnifique portait bien son nom, se dressant fièrement entre mer et sable.

Ange profitait de chaque instant de calme que lui offrait au compte-gouttes sa vie de multimilliardaire. En de rares occasions, il parvenait encore à saisir la chance qui accompagnait son existence actuelle. Enfant, son avenir ne lui promettait pourtant rien de glorieux. Il ne possédait d’ailleurs pas de talent, outre son ambition sans limites. Depuis tout jeune, un seul et unique leitmotiv hantait ses nuits autant que ses jours : prouver à ses détracteurs qu’il ne se résumait pas à un perdant.

Et il y réussissait au-delà de ses espérances.

Quand ses souvenirs d’enfance lui revinrent, un rictus satisfait crispa son visage hâlé. Aucun de ses anciens compagnons d’école ne brillait autant que lui. Zéro renommée, fortune proche du néant. Le prendre pour un moins que rien et le maltraiter ne leur avait pas apporté la richesse. Loin de là. À leur décharge, il devait avouer que feu sa génitrice, noyée dans sa ridicule obsession de la religion, ne l’avait guère aidé lors de son choix de prénom : Ange.

Sa mère, il l’adorait. Elle constituait d’ailleurs l’unique femme de sa vie avant qu’un accident de voiture ne les emporte, elle et son père, l’abandonnant aux mains d’une tante maternelle démissionnaire. Cependant, cette gentille attention lui avait valu bien des déboires lors de son adolescence. À cela s’ajoutait sa taille hors du commun de pas loin de deux mètres, atteinte dès ses quinze ans, qu’il tentait d’amoindrir en courbant l’échine. Le tout additionné à une timidité maladive. Le résultat obtenu se rapprochait d’un mélange du Bossu de Notre-Dame et de Cosette au masculin. Les surnoms dont l’avaient affublé ses très chers camarades hantaient parfois son esprit. Quasimodo, monstre, Elephant Man, troll, xénomorphe… et bien d’autres encore au fil de leur imagination débridée.

Devenu adulte, il ne s’autorisa plus à baisser les bras, à se laisser maltraiter. Ange Barraco se sentait le roi du monde. Et il n’en était pas loin. Pour en arriver là, il avait dû manigancer pas mal de plans douteux, tremper dans des affaires sordides. Mais il n’avait surtout jamais perdu sa détermination dans l’adversité.

Ses trois véritables armes : la pugnacité, le contrôle, le courage.

Il dirigeait l’une des plus importantes entreprises d’achat-revente et influait sur l’ensemble des marchés boursiers internationaux. Son rayonnement ne connaissait pas de frontières et son ego se voulait à la hauteur de sa fortune. Démesuré.

Ses cheveux, encore noirs, commençaient à se parsemer de quelques fils d’argent. Ses iris sombres n’arboraient plus la vivacité de ses vingt ans, son visage perdait en fermeté. Quelques rides se dessinaient peu à peu au coin de ses yeux et maintenir un corps d’athlète devenait plus ardu. Oh, il demeurait bel homme pour ses quarante-cinq ans. Ange ne se tenait plus le dos voûté depuis longtemps. Néanmoins, il vieillissait. Cela, il ne pouvait le contrôler. Tout l’argent du monde n’accomplirait pas de miracle, la mort viendrait tôt ou tard le faucher.

Ou pire… la maladie, la sénilité.

Au contraire de sa mère, il ne croyait en aucune religion ou autre affabulation mystique. L’idée de l’après-vie, du néant le terrifiait tout autant que devenir impotent. Ange se surprenait de plus en plus souvent à réfléchir à la conception du rien.

Que ressentait-on lorsque l’on mourait ? Percevait-on l’étincelle nous quitter ? Subsistait-elle au-delà du décès physique ? Restait-on coincé dans cette enveloppe charnelle défaillante face aux aléas du temps ?

Rien… juste disparaître. Seule cette idée effrayait ce mégalo froid et intransigeant.

Il se trouvait à l’âge où les vieux le disaient jeune et où les jeunes le considéraient comme vieux. Au zénith de sa vie. La suite ne serait plus qu’une descente vers la décrépitude.

Mais avant cette échéance, il sentait qu’il lui restait un immense projet à accomplir. Le projet de son existence. Celui qui marquerait l’histoire, ferait de lui une personnalité reconnue à travers les siècles.

Un immortel.

Son téléphone vibra dans sa poche, le tirant de sa contemplation. Un sourire illumina son visage tanné par le temps et les excès.

— Fils ! Comment vas-tu ?

Le seul réel bonheur de cet homme empli d’amertume : Benjamin. Son unique descendant.

Fonder une famille ne faisait pas partie de ses ambitions. Cependant, les aléas de la vie et les coups d’un soir l’avaient mené au cœur d’un piège élaboré avec soin par une Française. À l’époque, ses vingt-six printemps le réduisaient à se comporter en irréfléchi dominé par ses hormones tel un étalon en rut. Aux prémices de sa fulgurante carrière, il aurait presque pu tuer cette femme vénale qui le manipulait et le menaçait de tribunal s’il ne reconnaissait pas l’enfant.

À présent, Benjamin représentait son essentiel. Son pilier.

Évidemment, cela n’avait pas toujours été facile, lors de sa période adolescente en particulier. Son fils avait très tôt cerné l’étendue de sa fortune et décidé de ne plus travailler à l’école, persuadé de pouvoir vivre aux crochets de son père. Par bonheur, il s’était vite repris.

 Benjamin allait s’installer à Lille où il intégrerait en septembre la classe de médecine d’une des plus prestigieuses universités françaises.

Ange l’écouta avec plaisir lui rapporter les dernières nouvelles : ses futurs cours, les éternels soucis de sa mère, ses ambitions, ses virées à Paris et, surtout, Marina, la jeune fille qu’il fréquentait depuis une année.

Après une heure de conversation, l’impression d’avoir pris une bouffée d’oxygène comme s’il venait de passer une journée au grand air l’envahit. Benjamin symbolisait le lien qui lui maintenait les pieds sur terre, l’unique être capable de faire battre son cœur. Il possédait tant d’espoirs, de rêves et de beaux projets. Le destin le lui avait probablement envoyé pour qu’il ne perde pas la tête au milieu de cette existence luxueuse et de débauche. Ange se savait prêt à tout pour préserver le bonheur ainsi que l’innocence de son héritier chéri.

Il aurait donné sa vie, si nécessaire.

Après qu’il eut raccroché, des coups frappés à sa porte l’extirpèrent de sa bulle salvatrice. Henry, son bras droit, entra. En dépit de son âge avancé, ce rigide Londonien détenait bien plus de cervelle que la plupart des jeunes loups issus des écoles de commerce. S’entourer de personnes d’expérience constituait la base de la réussite, cela, Ange l’avait compris très tôt.

Son employé approcha avec une mine préoccupée, presque nerveuse. Vu son habituel flegme britannique, cette visite semblait annonciatrice de problèmes. Ange lui tendit un verre de bourbon avant de lui désigner le canapé moderne au centre de la pièce. Ce dernier accepta puis s’assit avec raideur sur les coussins blancs immaculés.

— J’ai de mauvaises nouvelles, Ange.

L’homme d’affaires soupira puis le rejoignit avec sa propre dose d’alcool. Il allait en avoir besoin.

— J’en doute pas au vu de la tête que tu tires. Balance tout. C’est si grave que ça ?

— Il y a eu un nouvel attentat.

Il émit un grognement réprobateur.

— Quand est-ce que ces conneries vont s’arrêter ?

— Eh bien, je crois que ça va aller de mal en pis. Cette fois, c’est le centre de Bangkok qui a été touché. Il y a plus d’une centaine de blessés et vingt morts.

— Bordel, c’est pas vrai ! vociféra-t-il en portant une paume à son front pour atténuer un début de migraine.

— Les acheteurs se sont retirés et la vente a été interrompue, assena finalement Henry.

— Putain !

Le couperet venait de tomber. Énervé, Ange posa son verre sur la table basse. Le liquide ambré s’agita, de multiples gouttes s’étalèrent sur la surface vitrée. Cette nouvelle situation requérait quelque chose de plus fort à s’enfiler.

Bien sûr que ces attaques le touchaient, il n’était pas totalement dépourvu de sensibilité ! Mais ce qui le perturbait le plus était l’impact sur ses finances. Les investisseurs devenaient frileux, les vendeurs se méfiaient, et lui, il perdait des sous ! Un de ses plus gros espoirs du moment se trouvait justement à Bangkok.

Ces temps-ci, tout s’en allait à vau-l’eau et ça ne le rassurait guère.

— Ange, nous devons réagir avant que ça ne soit trop tard, revoir notre stratégie, étudier des solutions de repli…

— Je le sais, bon sang ! le coupa-t-il avec brusquerie. J’étais censé me faire des couilles en or ! Du moins, plus en or qu’elles ne le sont déjà !

Le milliardaire se leva pour ouvrir un coffre-fort dissimulé derrière un rideau. Il attrapa un sachet de poudre blanche avant de retourner auprès d’Henry. D’un geste rendu sûr par l’habitude, il étala l’héroïne sur une plaque de verre, puis y dessina deux lignes nettes. En une inspiration, il en fit disparaître une et s’avachit dans les coussins après avoir expiré avec délectation.

— Henry ? proposa-t-il à son vieil acolyte.

Ce dernier refusa d’un signe de tête. Cet homme raisonnable n’avait jamais cédé à l’appel de la drogue.

— Tu ne sais pas à côté de quoi tu passes !

— Et cela me convient à merveille, Ange.

Très vite, le milliardaire sentit ses idées se remettre en place. Exactement ce dont il avait besoin pour se reprendre.

— Demain, 8 heures, réunion, déclara-t-il. Je veux voir tout le monde, aucune absence ne sera tolérée.

— Très bien. Et, Ange, tu devrais ralentir sur toutes ces cochonneries.

— Ah… Henry ! Je ne te paye pas pour que tu remplaces mon père. Paix à son âme, mais il ne me manque pas. Contente-toi donc de faire ce pour quoi je te file une fortune chaque mois. Laisse-moi maintenant.

Son bras droit venait de faire exploser sa bulle d’oxygène toute neuve. À deux doigts de rappeler Benjamin, il se ravisa. Son fils ne trempait pas dans le business et c’était très bien ainsi. Au lieu de le tourmenter avec ses soucis, il décida qu’une ou deux prostituées feraient l’affaire. Ici, à Dubaï, ce genre de femmes ne manquaient pas.

Tandis que la drogue continuait d’agir, l’emmenant petit à petit loin de ses préoccupations, il s’étendit sur son matelas king size avec un soupir lascif. Ses pensées le ramenèrent à la situation du monde et il se dit que c’était tout de même un beau merdier.

Quel planète allait-il donc laisser à son cher héritier ?

3 – HAZEL

 

Myrmécia, 315 post-GC

 

Le cœur en déroute, je fermai les yeux afin de ne pas perdre la raison. Si j’avais été dans un vrai cercueil, je n’aurais pas perçu ces lumières aveuglantes et n’aurais pas été vivante.

À moins que je ne sois morte et arrivée en enfer ?

Et si l’enfer ressemblait à cela ? Une éternité à se débattre, coincée dans une boîte en verre.

La peur, insidieuse, revint planter ses griffes dans mes entrailles. J’inspirai puis expirai plusieurs fois afin de ralentir mon pouls affolé et réfléchir à la situation.

Une seconde hypothèse me vint : on me pensait décédée, on avait célébré mes funérailles et je me réveillais enfermée. Cette idée ne me réconforta guère. Mais par chance, personne n’avait encore pris l’initiative de me mettre au crématorium ou en terre. Un point positif auquel je me raccrochais de toutes mes forces. Il me fallait réfléchir de manière objective afin de ne pas me laisser emporter une nouvelle fois par la panique.

Je ne manquais pas d’oxygène, mon cœur battait. Beaucoup trop vite, mais il assurait son travail. Bien que mon corps soit engourdi, mes cinq sens retrouvaient un fonctionnement normal. Mon cerveau, lui, paraissait en état, mais mes derniers souvenirs se noyaient dans un épais brouillard.

Je devais me calmer.

Avec lenteur, j’ouvris les paupières pour essayer de distinguer ce qui m’entourait. Hélas, le voile brumeux persistait et je ne voyais que cette lumière éblouissante associée à mon propre reflet.

Seuls mes bras pouvaient se mouvoir sans contrainte. De solides sangles me maintenaient sur un fin matelas. Anxieuse, je les palpai et n’y trouvai ni boucle ni quelconque système qui m’aurait permis de me libérer.

Quelle raison incongrue motiverait une personne à attacher un mort ?

Ma vue s’améliorait. Je distinguais à présent des formes allongées autour de ma boîte de verre. Toutes des femmes, dont quelques-unes présentaient une grossesse avancée. Divers tuyaux sortaient de leurs corps amaigris déformés par des ventres plus ou moins imposants. De l’intérieur de leur coude surgissaient des intraveineuses, des électrodes garnissaient leurs poitrines décharnées. Leurs crânes lisses, rasés avec soin, brillaient sous la lumière crue des néons.

Cette vision cauchemardesque m’arracha un frisson. Plus je rassemblais mes esprits, moins je comprenais.

À de multiples reprises, je tentai de faire entendre ma présence. Hélas, ma voix éraillée à peine perceptible ne donna pas de résultat. Aucun mouvement n’agita les corps endormis recouverts de simples sous-vêtements blancs. Je remuai les pieds dans l’espoir de desserrer les sangles, sans succès, puis détaillai mon étrange reflet avec appréhension. Ma maigreur extrême me stupéfia. Des yeux énormes flottaient au centre de mon visage émacié. Horrifiée, je réalisai qu’à moi aussi, on m’avait coupé les cheveux. Ma longue chevelure blonde. Mes ongles griffèrent l’épiderme glabre de mon crâne.

— S’il vous plaît, sortez-moi de cet enfer ! suppliai-je en désespoir de cause.

Quelqu’un m’avait enlevée et me séquestrait avec d’autres victimes. Une nouvelle hypothèse, saugrenue, traumatisante, mais plausible. Néanmoins, pour s’en prendre à des femmes, dont certaines enceintes, il fallait être un véritable monstre. Rien de rassurant.

Je palpai ensuite mon corps efflanqué. Mes doigts rencontrèrent les mêmes électrodes que mes voisines d’infortune, collées sur ma poitrine chétive. Un cathéter identique, planté au creux de mon coude, me gênait. Chacun de mes os affleurait sous ma peau. Une cicatrice longeait ma clavicule gauche et descendait jusqu’entre mes seins. Une seconde, boursouflée et sensible, s’étendait sous mon nombril. Un doute s’immisça dans mon esprit tourmenté.

M’avait-on enlevée pour me dépouiller de mes organes ? Un trafic sordide ?

Cette idée me fit frémir, je la refoulai dans la seconde.

— Au secours…, articulai-je avec difficulté.

Rien n’y fit, le temps s’écoulait sans répit.

Avec lenteur, subrepticement, la panique revint planter ses griffes au creux de mon ventre. Le contrôle durement instauré s’effrita. Je continuai d’appeler à l’aide par intermittence, mais ma gorge aussi sèche qu’un vieux parchemin ne me le permettait guère.

Tout en poussant un long cri éraillé de désespoir, je commençai alors à m’acharner sur la paroi de ma prison de verre. La claustrophobie s’invita. La terreur menaça d’annihiler le peu de réflexions objectives qu’il me restait.

Je frappai et frappai.

Des larmes brûlantes coulèrent le long de mes joues avant de glisser dans mon cou. Le corps tendu dans un effort inutile, je m’agitai, secouée par des spasmes incontrôlables. Je cognai encore et toujours, refusant de demeurer enfermée une seconde de plus.

Je préférais mourir !

Alors je frappai et frappai.

Les parois semblèrent soudain se rétracter pour mieux m’étouffer. Cette vision funeste anéantit les derniers vestiges de ma raison. Mes coups redoublèrent de violence. Sans discontinuer, je frappai alors comme une hystérique, ignorant la douleur de mes mains fermées.

***

Je ne sus jamais pendant combien de temps mes poings s’étaient abattus contre le verre. Je retrouvai ma lucidité lorsque des gouttes de sang s’écrasèrent sur mon visage. Les ongles de mes doigts crispés avaient entaillé la chair de mes paumes. Mes articulations rougies hurlaient leur douleur. Et cette insupportable migraine qui ne me quittait pas me rendait folle.

Je devais me reprendre. Réfléchir. Analyser.

Aidée par l’épuisement, je récupérai petit à petit une respiration plus lente. Je me forçai à compter jusqu’à cent pour achever de me calmer. Il me fallait agir avec lucidité. Dans un premier temps, je devais me libérer.

Avec appréhension, j’attrapai l’aiguille plantée dans mon coude puis l’arrachai d’un mouvement sec. Je ne pus retenir un geignement de souffrance et m’attaquai ensuite à la sonde urinaire qui sortait de ma culotte. Je tirai dessus, mais interrompis mon geste quand un éclair brutal sillonna mon bas-ventre. Avec un râle excédé, j’abandonnai et entrepris de décoller les électrodes placées sur ma peau. Le son étouffé d’une alarme retentit, un gyrophare se mit à clignoter au-dessus de ma tête, à l’extérieur de la boîte. L’intense lumière rouge me fit plisser les paupières et raviva mon mal de crâne.

Une vibration suivie d’un ronronnement m’interpella. Mon pouls s’emballa davantage lorsque, soudain, mon cercueil glissa en arrière dans un chuintement métallique. Mon souffle se bloqua en découvrant une paire d’iris si bleus qu’ils semblaient transparents. Mon premier réflexe fut de me redresser, mais les sangles qui m’enserraient m’en empêchèrent aussitôt, me ramenant à mon impuissance. Ce mouvement réveilla des douleurs lancinantes dans tout mon corps, comme si chaque muscle avait été maltraité au-delà de ses limites.

Je me sentais faible. Vulnérable. Une proie incapable de se défendre si nécessaire.

L’inconnue, une femme, pressa un bouton quelque part au-dessus de ma tête. Les alarmes, assourdissantes jusque-là, se turent. Je levai les yeux vers elle, essayant de comprendre ce qu’elle me voulait. Un masque, doublé d’une charlotte en tissu blanc, dissimulait une bonne partie de son visage et de ses cheveux. Elle portait une blouse et des gants de la même couleur, me rappelant les uniformes des médecins dans les vieux films.

Elle posa un doigt ganté sur ses lèvres, m’intimant le silence. Mon instinct me hurlait de paniquer, de crier, de me débattre, mais son regard, étonnamment doux, me coupa dans mon élan. Quelque chose dans ses yeux m’incitait à obéir. Je décidai de lui faire confiance, au moins pour l’instant.

Avais-je d’autres choix raisonnables, de toute façon ?

Des pas retentirent au loin, interrompant le bref moment de calme. La femme disparut aussitôt de mon champ de vision. Mon pouls, déjà rapide, reprit une course folle. Puis une voix glaciale, féminine, s’éleva quelque part dans la pièce, me faisant frémir.

— Un incident a été signalé.

— Un simple souci technique. Une des sondes est tombée. Tout va bien, répondit l’inconnue.

— Veuillez décliner votre identité.

— MET2-285-12.

— Vous confirmez n’avoir rien à déclarer ? Avez-vous besoin qu’on envoie un agent de maintenance ?

— Je confirme. Et ça ne sera pas nécessaire.

Alors que leurs voix sans âme résonnaient autour de moi, des larmes chaudes roulèrent sur mes joues. La douleur dans mon dos devenait insupportable. Chaque respiration m’arrachait une grimace silencieuse. Mon corps tout entier n’était plus qu’une masse souffreteuse, une prison de chair. Je ne supportais plus cette sensation d’enfermement, comprimée par ces maudites sangles.

L’étrange femme réapparut soudain.

Elle abaissa son masque, dévoilant une peau diaphane, aussi blanche que de la porcelaine, où quelques fines veines bleutées transparaissaient. Même ses lèvres, presque dépourvues de couleur, semblaient appartenir à une statue. Elle me sourit, un sourire doux et généreux, qui aurait dû me rassurer. Pourtant, ses coups d’œil nerveux aux alentours trahissaient son anxiété.

D’un geste rapide, elle appuya sur un bouton sous le caisson. La paroi de verre coulissa dans un bruit mécanique. Un souffle d’air lourd, chargé de relents chimiques, m’enveloppa aussitôt. Je pris une profonde inspiration, malgré tout, savourant la sensation d’un peu plus de liberté.

D’une voix fébrile, la femme chuchota à mon oreille :

— Tu n’étais pas censée te réveiller aussi vite. Alors, écoute-moi bien, Hazel, tu vas suivre à la lettre mes ordres et cela, sans poser de questions. Tu es perdue, terrifiée, mais les réponses viendront en temps voulu. Le plus urgent est de te sortir de là pour te mettre à l’abri. Tu vas devoir me faire confiance. N’essaye pas de parler, tu vas avoir besoin de quelques jours pour retrouver une voix normale.

Mon cœur battait encore trop vite, comme si chaque mot qu’elle prononçait alimentait un chaos interne. Mes yeux commençaient à s’accoutumer à la lumière crue. Je distinguais à présent les néons accrochés à un lointain plafond blanc immaculé. Leur éclat me donnait presque la nausée.

Elle s’accroupit ensuite à mes côtés.

— Ça risque d’être douloureux, m’informa-t-elle. Mais je dois retirer cette sonde. Inspire profondément puis vide tes poumons.

J’obtempérai, fermant les yeux pour me préparer au pire. Tandis que j’expirais lentement, une brûlure fulgurante déchira mon bas-ventre. Je me mordis la lèvre pour étouffer un cri. Par chance, ce fut bref. Quand j’ouvris à nouveau les yeux, elle s’était redressée. De toute évidence, elle savait ce qu’elle faisait.

— Bien, à présent, je vais ouvrir tes sangles puis t’aider à te lever. Nous allons devoir agir vite pour ne pas nous faire prendre. Tes muscles sont atrophiés et tu as probablement des escarres. En dépit des massages, les corps s’abîment de rester si longtemps inertes. Tu vas avoir mal, des vertiges, mais tu devras bouger aussi rapidement que possible. Compris ?

J’acquiesçai en silence, le cœur en déroute.

Quel était donc cet enfer ? Et qui était cette étrange personne au nom imprononçable ?

Je me sentais dévorée par la frayeur, perdue, percluse de douleurs. Tout ce que je voulais, c’était retrouver ceux que j’aimais. Mamina, ma sœur, mes amis… les bras réconfortants de Lex.

La femme, indifférente à mon état proche de l’hystérie, se pencha pour manipuler une série de boutons. Dans un grésillement, les sangles qui me retenaient prisonnière se relâchèrent enfin. Je restai un instant immobile, hébétée. Puis, fébrile, j’agrippai les rebords du caisson. Sans attendre, je poussai sur mes jambes pour sortir de cet infâme cercueil.

Malheureusement, à peine avais-je tenté de me lever que je basculai en avant. La femme se précipita pour m’attraper, mais mes muscles, en pleine rébellion, refusèrent de m’obéir. Je me débattis comme une forcenée, essayant désespérément de me maintenir debout.

— Calme-toi, Hazel ! somma-t-elle soudain.

De ses doigts glacés, elle attrapa mon menton pour m’obliger à croiser son regard.

— Je t’ai dit de te calmer, tu es en état de choc. C’est normal. Vas-y doucement.

Ses mots tranchèrent dans le chaos de mes pensées, et, étrangement, je me sentis apaisée. Les douleurs qui pulsaient dans tout mon corps semblèrent s’atténuer, presque disparaître. Ses iris bleus, si froids mais si intenses, étaient ancrés dans les miens. Leur calme imposant me déstabilisa.

Puis tout changea.

Je n’entendis plus rien. Plus de murmures. Plus de bruits métalliques. Plus rien, sauf cette étrange quiétude qui m’envahissait, douce et anesthésiante, comme si on m’avait enveloppée dans un cocon de coton.

La vague noire arriva sans prévenir, et je ne résistai pas. J’accueillis l’inconscience avec soulagement. Mourir ici et maintenant m’apparut comme le paradis.

4 – HAZEL

 

Myrmécia, 315 post-GC

 

Une gifle cingla ma joue, me sortant brutalement de la torpeur bienfaisante dans laquelle je sombrais.

— Oh, non ! On ne tourne pas de l’œil, c’est pas le moment ! s’exclama ma sauveuse.

Un long gémissement m’échappa alors que la douleur envahissait de nouveau chaque parcelle de mon corps. Je clignai des paupières, tentai de comprendre ce qui se passait. Nous nous trouvions sur une plateforme élévatrice en mouvement. Lorsqu’elle atteignit le sol, la femme se glissa derrière moi et m’attrapa sous les aisselles. Son souffle court se désordonna davantage alors qu’elle me traînait avec peine. L’air, chargé de relents de désinfectant, s’engouffrait dans mes poumons par à-coups erratiques, aggravant la quinte de toux qui me tordait la trachée.

— Fais un effort, râla-t-elle, essoufflée. Mes collègues vont très vite revenir, et je n’ai plus la force de mes vingt ans.

Ses paroles résonnaient à mes oreilles, mais je n’arrivais pas à les intégrer. Toute mon attention était focalisée sur la douleur irradiante qui pulsait dans chaque nerf de mon corps.

Comment pouvait-elle imaginer que je me tienne debout alors que le simple fait d’y penser me semblait insurmontable ?

Durant toute mon existence, ma famille m’avait choyée, protégée. Même dans un monde en crise, j’avais été élevée dans un cadre empli de douceur, entourée de mes parents puis de mamina. Et Lex… Lex m’avait enveloppée dans une bulle d’amour et de sécurité.

Cette situation me dépassait.

— Je t’en prie, Hazel. Si on se fait prendre, nous serons exécutées sans sommation. Toi et moi.

Ses derniers mots me firent l’effet d’un électrochoc. Je ne pouvais pas être responsable de la mort d’autrui. Je relevai la tête, croisant les iris paniqués de ma sauveuse. Ses joues crayeuses se teintaient de rouge sous l’effort, sa respiration agitait ses épaules à un rythme effréné. Sa charlotte, qui gisait désormais au sol, avait révélé des cheveux blonds presque blancs, attachés en un chignon qui brillait sous la lumière crue.

Je ne savais ni où je me trouvais, ni avec qui, encore moins pourquoi j’étais là. Mais une chose était claire : je devais bouger, ou l’enfer s’abattrait sur nous.

Je rassemblai mes forces pour ramener les genoux contre mon torse. Chaque mouvement était une épreuve, mais je parvins, tant bien que mal, à pivoter pour me retrouver à quatre pattes. Mes paumes tremblaient contre le carrelage gelé. Ma vision hésitante vacillait encore. Un vertige amplifiait cette sensation de flou, comme si je me noyais. La femme glissa ses bras autour de mes épaules et, avec précaution, m’aida à me hisser sur mes pieds. Mes plantes, recourbées et tordues comme celles d’une centenaire, semblaient ne pas avoir foulé le sol depuis une éternité. Je titubai, maladroite, apeurée.

J’étais comme un nourrisson dans le corps d’une vieille femme.

— Respire profondément, avance un pas après l’autre. C’est normal que tu sois dans cet état. Ça va mettre du temps, mais tu iras mieux. Tu vois la porte bleue ?

Je levai la tête, plissant les paupières pour suivre la direction qu’elle pointait du doigt.

— C’est là que nous nous rendons.

La fameuse porte dansa devant mon regard épuisé, à des années-lumière de là où nous étions. Mes muscles refusaient toujours de m’obéir, mais je n’avais pas le choix. Je fournis un immense effort pour maintenir mon équilibre précaire. À cet instant, chaque seconde me semblait une éternité douloureuse. Je ne pensais plus à rien, concentrée sur chacun de mes mouvements. Mon esprit s’était vidé de questions. Tout ce que je pouvais faire, c’était me laisser guider par l’inconnue, sans jamais lâcher des yeux mon objectif.

— On y est presque. Bravo, tu es forte, Hazel ! m’encouragea-t-elle.

Je sentis un mince élan de fierté, aussi fragile qu’un souffle. À proximité de la porte, ses gestes devinrent précipités. Elle fouilla dans la poche de sa blouse, en extirpa un trousseau de clés que ses doigts tremblants laissèrent tomber. Le bruit métallique résonna, amplifié par le silence oppressant de la salle. Elle lâcha une flopée de jurons. Je n’en pouvais plus. Mon corps, gourd et à l’agonie, atteignait ses limites. Dans un soupir soulagé, je me laissai glisser le long du mur, dos appuyé contre la surface froide, paumes pressées contre ma poitrine douloureuse.

— Ce n’est pas le moment de t’effondrer, râla-t-elle.

Elle se baissa pour ramasser les clés, ouvrit la porte en un mouvement brusque, puis revint aussitôt m’attraper sous les aisselles. Mes pieds traînèrent mollement derrière moi alors qu’elle me tirait dans une pièce exiguë. J’ouvris les yeux pour discerner ce qui m’entourait : des balais, des serpillières, et divers produits ménagers alignés sur des étagères.

Elle me cala contre un mur de béton, face à une armoire métallique. Un frisson glacé courut sur ma peau, dressant la chair de poule sur mes bras nus. Mes sous-vêtements humides et usés ne me protégeaient pas du froid mordant.

— Tiens, le temps que tu reprennes tes esprits, ça te réchauffera.

Elle me lança une couverture de survie encore pliée.

— La température est douce dans la cité, mais ton immobilisation prolongée a complètement détraqué ton corps.

Je l’attrapai d’une main tremblante, la déplia laborieusement pour m’enrouler dedans. La femme posa un sac à mes côtés, puis s’agenouilla en fouillant dedans.

— Par chance, j’avais déjà prévu tout le nécessaire. Des habits, du désinfectant pour tes plaies et des rations de survie.

Elle en sortit une boîte hermétique, qu’elle ouvrit en me fixant avec intensité.

— Ça, c’est très important. Si tu veux récupérer rapidement, tu vas devoir t’injecter cette solution.

Je déglutis. Mon regard se posa sur l’objet étrange qu’elle avait sorti de la boîte : un rectangle rempli de liquide orangé.

— C’est un mélange naturel de vitamines et de tout ce dont tu as besoin pour te retaper et éviter l’infection de tes escarres, expliqua-t-elle. Je t’ai mis vingt-quatre doses. Prends-en une toutes les six heures. Ça suffira.

Ses mots étaient clairs, mais mon esprit embrumé avait du mal à les intégrer. Je hochai simplement la tête, sans même savoir si j’avais vraiment compris. Mes paupières se fermèrent, lourdes. Morphée m’attirait inexorablement dans ses bras, je n’avais pas la force de lui résister. Mais ma sauveuse, sans la moindre pitié, attrapa mon menton d’une main ferme et désigna la boîte qu’elle tenait.

— Tu dois écouter ! Ceci est un appareil réglé exprès pour toi. Dès qu’il vibre, tu t’injectes le produit. Il suffit de placer le petit embout contre ta peau et, lorsque la lumière bleue apparaît, tu appuies dessus. Tu as bien compris ?

Je hochai faiblement la tête, incapable de formuler une réponse.

— Maintenant, tu restes ici. Sois discrète. Frictionne-toi, actionne tes articulations et nettoie tes plaies, c’est important.

— C’est quoi, des escarres ? murmurai-je.

— Des lésions de la peau sur les points de pression. Les infirmières effectuent des massages sur les endormies, mais nous ne sommes pas assez nombreuses, ça ne permet pas de les éviter totalement.

Je frissonnai en sentant ses doigts frais palper l’arrière de mes talons et vérifier le bas de mon dos.

— Les tiennes ne semblent pas très graves, mais elles nécessiteront des soins de longue durée. Le mal se situe en profondeur. Pour le moment, applique ce désinfectant. On s’en occupera mieux ensuite. Quelqu’un viendra te chercher très bientôt. Il faudra que tu sois assez en forme pour te mouvoir rapidement. Tu as de quoi tenir plusieurs jours. Je vais te faire la première piqûre, tu vas voir, c’est simple.

Patienter dans cette pièce semblait être dans mes cordes. Mais enregistrer tout ce qu’elle venait de me dire ? Ça, c’était une autre histoire. Chaque mot se heurtait à mon épuisement, incapable de franchir le brouillard épais qui enveloppait mon esprit.

D’un geste sûr, elle saisit la peau de mon ventre entre le pouce et l’index avant d’y apposer le boîtier. La machine émit un léger bourdonnement. Une dosette de liquide s’enclencha dans un piston, une diode bleue s’alluma. Elle appuya dessus, et un pincement presque imperceptible me fit sursauter.

— Tu vois, c’est très facile. Fais juste attention à ne pas piquer au même endroit plusieurs fois de suite, ça peut provoquer un hématome.

Je la regardais, à la fois fascinée et effrayée par sa maîtrise. Alors qu’elle s’apprêtait à partir, je levai une main tremblante pour attraper son poignet.

— Quel est votre nom ? m’enquis-je.

Elle baissa les yeux vers moi.

— Je suis MET2-285-12, mais tu peux m’appeler Liana. Nous nous reverrons très bientôt, Hazel, et tu comprendras tout.

Je fronçai les sourcils à son « nous ». Qui étaient-ils ?

Elle continua avant que je puisse poser d’autres questions :

— Pour ouvrir la porte de cette pièce, il faut une clé que je suis seule à posséder. C’est un vieux placard inutilisé, tu ne crains rien ici. En cas d’extrême urgence, tu peux déverrouiller de l’intérieur. Mais surtout, ne sors pas. Si tu le fais, tu risques ta vie. Notre vie. Fais-nous confiance, tout ira bien.

« Fais-nous confiance. »

Ces mots résonnèrent dans mon esprit embrumé, mais je n’arrivais pas à les intégrer pleinement. Je l’observai, hésitant entre gratitude et désarroi.

— Liana ?

— Oui ?

— Merci, dis-je avec un faible sourire.

D’une secousse sèche, elle retira son poignet de l’emprise de mes doigts maigres.

— Ne prononce plus jamais ce mot ici. D’accord ?

Son ton, ferme et glacial, m’emplit d’un frisson. Sans attendre ma réponse, elle se redressa et disparut derrière la porte bleue. Je restai là, seule face à mon incompréhension, ma peur et la douleur lancinante qui m’habitait.

Seule face au néant.