PROLOGUE

 

Agitez-vous.

Battez-vous.

Entretuez-vous.

Nourrissez-moi de votre stupidité, vous, les créatures de ce monde perdu. En tant que reine, je saurai lui rendre sa splendeur d’antan. Je redorerai cette planète, la ferai mienne.

Mes chers frères, ma chère sœur, traîtres à votre propre sang, oui, vous qui vous disiez ma famille, vous qui étiez censés m’aimer, me soutenir et faire de la Terre notre foyer, notre havre de paix, vous que j’abhorre par-dessus tout, sachez que je vous suis reconnaissante. Reconnaissante d’avoir su créer la flamme de la haine qui me donne aujourd’hui assez de force pour bâtir mon utopie. Bientôt, l’ensemble de ma puissance sera à nouveau plein et entier, bientôt je redeviendrai l’immortelle et divine créature que j’étais avant que vous me bridiez.

Bientôt, ce monde mourra pour mieux renaître de ses cendres.

Bientôt, moi, Héra, l’invincible, je m’élèverai pour vous tuer tous.

CHAPITRE 1

Un vent de folie

 

Seydisfjödur, Islande

 

Les cris retentissaient aux quatre coins du petit port, si calme quelques secondes auparavant. La peur des autochtones, mêlée à celle d’Élianor, formait un tourbillon de plus en plus puissant sous son crâne. Avec un gémissement, elle attrapa sa tête et s’accroupit, paupières closes. Elle n’aspirait plus qu’au silence afin de décider de la suite des événements. Hélas, son pouvoir d’Empathie ne la laissait pas réfléchir en paix. Gérer sa propre terreur n’était pas facile, gérer celle de l’ensemble des êtres qui vivaient à deux cents mètres à la ronde relevait de l’impossible.

Les paumes de Guillaume se posèrent sur ses épaules, chaudes et fortes. Sa voix grave murmura des mots à son oreille. Mots qui se voulaient autoritaires, rassurants.

— Allons nous mettre à l’abri, il le faut, la somma-t-il d’un ton maîtrisé. Écoute-moi, Élianor, c’est trop dangereux ici. Fais-moi confiance, je suis là pour toi. Tout ira bien, mais tu dois m’écouter.

Cette fois, ses paroles pleines de conviction ne suffirent pas. Il s’angoissait, elle le percevait aussi clairement qu’elle percevait l’horreur de la situation.

Héra avait réussi. Le voile était levé.

Tout cela par sa faute !

Elle se releva puis tourna sur elle-même à plusieurs reprises, le souffle court, le regard flou. Le temps se saccada, ralentit, tel un effet hollywoodien dans un mauvais blockbuster. Tout ceci était inacceptable, ça ne pouvait pas être vrai. Pas maintenant qu’elle atteignait enfin son objectif ; à savoir, vivre avec celui qu’elle aimait à l’écart de la folie du Monde Réel et de la Guilde.

Guillaume la saisit par le coude pour la tirer. Mais dans un sursaut, elle échappa à son étreinte puis se mit à courir sans but précis. Les hurlements percutèrent ses tympans. Les Humains affrontaient une réalité qui les dépassait, une réalité à laquelle ils n’avaient pas été préparés. Tout comme elle, quelques années en arrière, lorsqu’elle s’était retrouvée catapultée face à cet univers incroyable. Elle comprenait leur frayeur et aurait voulu leur venir en aide.

— Élianor, reviens ! rugit le jeune homme dans son dos.

Ses pieds n’obéirent pas à l’ordre et continuèrent de l’emmener en plein cœur de la cohue. Des enfants pleuraient dans les bras de leurs mères désemparées, des matelots brandissaient des armes improvisées en direction de Centaures pris au piège, plusieurs Licornes au grand galop traversaient les quais bondés, l’œil blanc de terreur, en bousculant des badauds paniqués. Quand l’un d’eux tomba à l’eau, Élianor se précipita afin de l’aider à en sortir. Hélas, la foule la heurta, elle chuta dans un cri avant de ramper vers de gros tonneaux empilés. Une lourde botte lui écrasa les reins. Elle s’effondra, le nez contre le bitume exhalant une écœurante odeur de poisson. Son front frappa le sol froid, mille étoiles se dessinèrent sous ses paupières.

Cette fois, c’était la fin.

Des mains l’entraînèrent soudain par les poignets et la tirèrent à l’abri dans un renfoncement. Élianor croisa les iris verts terrorisés d’une adolescente blonde. Son visage était couvert de sang, ses doigts crispés les uns dans les autres. Elle tremblait, recroquevillée dans le recoin sombre et humide.

— Merci, balbutia l’ancienne Gardienne. Merci de m’avoir aidée.

Sa sauveuse secoua la tête et haussa les épaules avec nervosité. Évidemment, elle ne parlait pas français. Élianor s’agenouilla tant bien que mal, respirant lentement afin de calmer les battements affolés de son cœur. Son dos était douloureux, ses paumes éraflées, son front entaillé, mais elle s’en sortirait. Son regard croisa à nouveau celui de sa compagne d’infortune qui lui offrit une esquisse de sourire avant de lui tendre les doigts. Elle les attrapa puis s’assit à ses côtés.

Une blessure à son arcade saignait abondamment. D’instinct, Élianor activa son Énergie dans le but de la soigner et approcha ses mains auréolées de bleu. La jeune fille eut un mouvement de recul, ses yeux s’écarquillèrent, s’emplirent d’une terreur encore plus grande. Dans un cri, elle bondit hors de la cachette en braillant des paroles incompréhensibles d’une voix suraiguë. Plusieurs hommes aux épaules carrées et à la barbe hirsute l’encerclèrent. Les sourcils froncés, ils suivirent du regard la direction qu’elle pointait de son index tremblant.

Élianor devait bouger, mais son corps refusait de lui obéir. Figée, elle ne put qu’observer, impuissante, les trois Islandais à présent armés de longs bâtons. Ses muscles se crispèrent, son cerveau lui hurla que tout ceci n’était qu’un cauchemar, que ça ne pouvait être réel. Une larme dégringola sur sa joue, son Énergie mourut au creux de ses paumes.

L’imposante silhouette de Guillaume s’interposa soudain. Il leva les mains dans le probable espoir de calmer les tensions.

Espoir inutile…

Les armoires à glace fondirent sur lui, les pupilles illuminées d’une rage menée par la peur. Une rage qui les rendait dangereux, irréfléchis. Avec souplesse, il esquiva les colosses, s’accroupit et balança un croche-pied rapide qui les envoya au sol. Profitant de la débandade, il se précipita vers Élianor, toujours recroquevillée dans le recoin obscur.

Le souffle court, il articula en tendant une main :

— On va arranger ça, mais tu dois te secouer.

Elle releva les yeux vers lui, perdue dans une brume opaque. Les iris noirs de Guillaume la transpercèrent. Elle se retrouva plusieurs années en arrière, dans cette ruelle près du manoir Weyndell où il l’avait sauvée d’une attaque des Sombres. Ses doigts, son regard de velours, la force qu’il dégageait, tout la ramenait à ce moment où sa vie avait basculé. Ce moment où elle avait appris l’existence du Monde Réel.

Ce moment où il avait volé son cœur pour toujours.

— Fais-moi confiance, ajouta-t-il, fébrile.

Ces derniers mots la sortirent de sa torpeur, elle l’enlaça avec un gémissement. Sans plus attendre, il saisit son bras pour l’entraîner dans une course effrénée sur les quais. Tout en slalomant entre les autochtones affolés, Élianor ne put qu’assister, impuissante, aux scènes de violences qui se déroulaient autour d’eux.

Plusieurs personnes étaient étendues au sol. Une licorne baignait dans son sang en poussant de longs cris d’agonie. Trois Centaures piétinaient avec fureur des matelots pour sauver l’un des leurs. Des hommes brandissaient les petits corps inertes d’Éphémères, d’autres aidaient des enfants à se mettre à l’abri. À maintes reprises, la jeune femme fut tentée de s’arrêter afin de guérir ou soulager les blessés, mais son instinct lui disait que si elle ralentissait, l’enfer s’abattrait sur eux. Et puis, Guillaume ne lui laissait guère le choix. Sa poigne était ferme et sans concession, il refuserait qu’elle risque sa vie.

Au vu de ce qui se passait dans ce port perdu d’Islande, Élianor n’osait imaginer la situation dans les grandes métropoles. La Guilde devait être en état d’urgence. Il fallait trouver un moyen de la contacter. C’était la seule chose à faire pour le moment. Ça, et dénicher un endroit sûr.

Après avoir traversé diverses rues bondées, ils s’enfoncèrent dans des boyaux tortueux plus silencieux. Des volets claquèrent sur leur passage, des portes se fermèrent à double tour. Dans leur dos, les cris résonnaient toujours, lugubres, emplis de violence.

— On court où comme ça ? questionna-t-elle en forçant Guillaume à ralentir l’allure.

Il lui concéda une courte pause pendant laquelle elle put enfin reprendre son souffle. Le cœur battant la chamade, elle s’appuya contre le mur en pierre d’une vieille bâtisse. Il scruta un instant les alentours, puis secoua la tête :

— Je l’ignore. J’aimerais avoir des réponses, mais tout cela dépasse l’entendement.

— On doit contacter Arnaud ou l’un des Gardiens. Bon sang, ce qu’il se passe… c’est…

Sa phrase s’éteignit sur une note désespérée. Leurs regards se croisèrent, s’accrochèrent un long moment. Elle lut dans ses prunelles une détresse si grande que sa gorge se serra davantage. Le ventre douloureux, elle s’accroupit avant de gémir quand plusieurs spasmes secouèrent son estomac.

— Tu vas bien ? s’enquit son compagnon en l’aidant à se relever.

Elle ne répondit pas et eut juste le temps de s’éloigner de deux pas pour vomir son dernier repas. Un léger vertige l’étourdit tandis que les paumes de Guillaume se posaient sur sa taille pour la soutenir.

— Respire à fond, ça va aller. C’est le stress.

— Merci, rétorqua-t-elle d’un ton brusque. J’ai besoin d’air.

Guillaume fronça les sourcils et sortit son mobile. Après avoir tapoté dessus quelques secondes, il marmonna :

— Aucun réseau.

— De mieux en mieux, soupira Élianor, tout en vérifiant le sien sans succès. Je dois aussi joindre mes parents, savoir s’ils vont bien.

Elle essuya ses lèvres du revers de la main, un pressentiment l’assaillit. Il se passait quelque chose en elle. Son Empathie réagissait bizarrement. Ce n’était cependant pas une raison valable pour malmener Guillaume.

Elle pivota vers lui avec un sourire contrit puis approcha, les doigts tendus. Il l’attira contre son torse dans un soupir. Son odeur menthol-cuir l’envahit, elle ferma les paupières pour se perdre dans son effluve familier, rassurant. Sa paume chaude se glissa dans ses cheveux avec douceur.

Elle murmura alors :

— Désolée, je ne voulais pas être aussi dure. Tout ce bordel… je ne sais pas comment gérer cette nouvelle catastrophe.

Il redressa son menton, embrassa son front.

— On fera comme d’habitude : ensemble. On trouvera des solutions.

— Je ne suis pas sûre de supporter une énième épreuve, je suis à bout de forces. Je veux juste qu’on soit enfin tranquilles.

— On le sera bientôt, je te le promets. Ce n’est que partie remise. On a toute notre vie pour profiter. Et si besoin, je serai fort pour deux.

Elle hocha la tête avant d’enfouir son nez au creux de son cou et s’enivrer encore une fois de son odeur. Qu’aurait-elle fait sans lui ?

Un bruit de pas résonna et rompit leur bulle de félicité ; un répit trop court. Le calme trompeur de l’œil de l’ouragan avant la tempête.



CHAPITRE 2

Fuir ou lutter

 

 

— J’en peux plus, Guillaume, stop !

Élianor freina des deux pieds, épuisée, à bout de souffle. Les voix des hommes s’étaient éteintes depuis un moment, mais son compagnon refusait de ralentir.

— On doit s’enfoncer plus loin dans les montagnes. Pour l’instant, on est trop à découvert, protesta-t-il avec nervosité.

— Personne ne sait que nous ne sommes pas des humains normaux.

— Si, les hommes qui nous poursuivent l’ont compris. Avance !

Son ordre claqua avec fermeté. Il repartit au pas de course en l’entraînant dans son sillage. Si seulement ses ailes avaient pu lui permettre de voler avec quelqu’un. Hélas, d’une, elle n’aurait pas su comment supporter le poids de Guillaume, de deux, elle aurait risqué de ne tout simplement pas pouvoir décoller.

Le paysage sauvage ne présentait aucun endroit où se cacher. De vastes étendues d’herbes folles les entouraient, noyées dans une brume épaisse. Gagner les reliefs semblait l’unique solution raisonnable.

Et ensuite ?

Ils devraient fuir encore et encore ? Pour aller où ?

Ses pieds s’emmêlèrent, ses jambes cédèrent. Elle chuta sur le sol humide avec un cri de surprise. Pas de mal, juste la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. La peur, ajoutée à la déception de voir ses rêves se briser et à ces années d’épreuves, lui pesa soudain trop sur le cœur. Guillaume l’aida à s’asseoir, mais elle le repoussa et entoura ses genoux de ses bras pour laisser libre cours à ses larmes. Le jeune homme, peu rancunier, insista en la serrant contre lui en silence. Il la comprenait et ressentait sans aucun doute les mêmes émotions. Tout du moins, en partie.

— Ils ont raison, bredouilla-t-elle. Je suis bien un monstre. Si Héra a pu lever le sort et dévoiler le Monde Réel, c’est à cause de moi. Je n’ai pas seulement tué ces mecs à Perpignan, je suis aussi responsable de toutes ces morts horribles. De la fin du monde…

— Mon cœur, ce n’est pas la fin du monde.

— T’en sais rien. Aucun mot ne pourra changer les choses. Il n’y a que les actes qui comptent. Je dois retourner au village et porter secours aux blessés. J’ai le don de Guérison, je dois…

— Bon, ça suffit les conneries ! gronda soudain le Lycanthrope en la forçant à se mettre sur ses pieds. Je ne te laisserai pas te sacrifier.

Sans plus prendre en compte ses protestations, il la souleva puis la balança en travers de son épaule.

— Si tu oses utiliser tes pouvoirs sur moi, je t’assomme. T’es prévenue.

Il ne plaisantait pas, Élianor le ressentait. Par principe, elle se débattit cependant de toutes ses forces. Si elle l’avait désiré, elle aurait pu le neutraliser d’un claquement de doigts. Néanmoins, elle lui avait promis de ne plus jamais user de ses capacités sur lui sans son consentement, par conséquent, elle ne le ferait pas. Et dans le fond, elle savait qu’il avait raison. La frustration mêlée à la colère et l’impuissance menaient toutefois la danse. Cette façon cavalière de la traiter ne lui plaisait pas.

— Enfoiré, murmura-t-elle en cessant enfin de lutter, essoufflée.

— Je t’entends, je te rappelle que j’ai l’ouïe fine.

— Bête sauvage.

— Merci.

— Ce n’était pas un compliment, s’offusqua-t-elle.

Il s’esclaffa puis lui assena une claque sur les fesses :

— Tu aimes quand c’est sauvage.

— J’y crois pas ! le fustigea-t-elle, faussement outrée. T’es un goujat !

— Goujat ? Vraiment ? Tu prends de l’âge, ma chérie…

— C’est pas le moment de faire de l’humour.

— Je ne plaisantais pas. Et je ne vais pas me mettre à chialer. La situation est merdique, mais on en a vu d’autres. On trouvera des solutions. J’en doute pas une seconde. On doit juste prendre du recul, réfléchir tranquillement.

— Pose-moi maintenant, c’est bon, soupira-t-elle, réalisant qu’il était plus sage qu’elle.

Il secoua la tête.

— Je te lâcherai quand on sera à l’abri.

Elle bougonna entre ses dents serrées, mais se résigna. Son corps était ballotté sur l’épaule large du jeune homme, au rythme de ses pas. Sa chaleur de loup l’enveloppait peu à peu, sa force la rassurait ; rien de désagréable en fin de compte. Elle se sentait en sécurité auprès de lui.

Des moteurs vrombirent dans leur dos, Guillaume jeta un coup d’œil en arrière avant de la déposer. Ils échangèrent un long regard inquiet, puis main dans la main, coururent en direction des montagnes. Leurs flancs garnis d’arbres leur permettraient de mieux se cacher.

Hélas, les véhicules ne leur laissèrent pas la moindre chance d’atteindre leur objectif. Trois puissants tout-terrains les rattrapèrent et les dépassèrent pour les bloquer. Plusieurs hommes armés en descendirent avant de les mettre en joue. Élianor reconnut l’un de ceux qui avaient déjà tenté de les arrêter sur le port. Dans un réflexe protecteur, Guillaume l’obligea à se décaler dans son dos. Elle ne résista pas. Mourir d’une simple balle aurait été tellement bête.

Guillaume leva les mains et d’une voix forte déclara :

— Nous ne sommes pas dangereux. Permettez-nous de vous expliquer.

Impassibles, les assaillants se contentèrent de froncer les sourcils. Guillaume tenta à nouveau de les amadouer, en anglais cette fois. Mais rien n’y fit, l’un d’eux effectua un pas en avant puis désigna un 4 X 4 du bout de son fusil.

L’ordre était clair : il voulait qu’ils embarquent sans résistance.

— Élianor, tu dois agir, murmura son compagnon sans bouger, un sourire factice plaqué sur son visage.

— Peut-être que si on obéit, on pourra leur montrer qu’ils n’ont rien à craindre.

— Dans tes rêves, regarde-les, ils puent la peur à cent mètres.

L’un des hommes brailla en islandais. Incompréhensible, sans aucun doute.

— J’aurais vraiment dû prendre ces cours de langue sur le Net, marmonna Élianor pour elle-même en activant son Énergie.

Elle se plaça devant Guillaume puis observa chacune des armoires à glace qui les encerclaient. En temps normal, elle aurait trouvé ces colosses barbus sympathiques. Mais là, ils étaient hargneux, prêts à tirer. Leur haine pulsait d’eux par vagues et affolait son Empathie. La terreur leur faisait perdre tout bon sens.

Elle n’avait d’autre choix que d’agir.

À la vue du halo bleu qui enveloppait ses doigts, ils s’animèrent soudain, les chiens des armes s’enclenchèrent, les mines se crispèrent. Elle n’hésita plus et projeta son pouvoir mental sur chacun d’eux afin d’envahir leurs pensées. Pliés de douleur, ils se prirent le crâne à deux mains.

Elle modéra sa puissance pour ne pas les tuer.

L’un d’eux trouva la force de ramasser son fusil et de le pointer sur elle. Guillaume la plaqua au sol juste à temps pour que la balle ne réduise pas son cerveau en charpie. Dans un réflexe, elle intensifia son Énergie puis s’attaqua aux volutes de brume. Elle les attira, les modela et les compressa grâce à sa maîtrise de l’Eau. Peu à peu, ils ne discernèrent plus rien autour d’eux. Sans points de repère, les hommes en proie à la panique se mirent à brailler. Une main forte agrippa sa cheville. Avec un cri, elle bondit à l’aveuglette sur le côté pour lui échapper.

— Par ici, résonna la voix de Guillaume dans son dos.

Il enlaça ses doigts aux siens avant de l’entraîner au pas de course. Son odorat de loup additionné à son instinct faisait de lui le meilleur GPS au monde. Une fois sorti du nuage opaque, il l’emmena en direction d’un des véhicules pour la pousser dedans.

À bout de souffle, elle se rebiffa :

— C’est pas discret, on ferait mieux de partir à pied.

— D’abord on fuit, ensuite on avisera. Si on perd du temps, il y aura des morts et ça ne sera pas l’un de nous deux. Je te le certifie. C’est ce que tu veux ?

Elle secoua la tête tandis qu’il s’installait au volant et écrasait la pédale d’accélérateur. Elle refusait de tuer à nouveau si ce n’était pas absolument nécessaire. Le moteur hurla, les roues tournèrent un instant sur place et, dans un dérapage, le tout-terrain s’élança enfin en direction des montagnes. Leurs poursuivants surgirent du brouillard avec des cris de rage. Des coups de feu éclatèrent. Guillaume appuya sur son épaule.

— Baisse-toi !

Elle obtempéra, le cœur affolé. Ces hommes avaient perdu la tête. Jamais elle n’aurait pu imaginer que cela prendrait de telles proportions. De nouveaux tirs claquèrent, le pare-brise se fendit, le tableau de bord explosa en mille morceaux. Du sang éclaboussa son visage tandis que Guillaume lâchait un juron, les doigts crispés sur son œil gauche.

— Ils t’ont touché, Guillaume ! cria-t-elle en tentant de se lever.

— Bouge pas, c’est rien !

Avec un grondement, le souffle saccadé, il accéléra encore. Sa mâchoire se contracta, ses paupières papillonnèrent, mais il ne ralentit pas. Élianor paniquait, suffoquait. Sa gorge était si serrée que l’air passait difficilement. Le sang recouvrait la moitié du visage du conducteur à présent.

— Stop ! le supplia-t-elle. Je t’en prie. T’es blessé et tu roules trop vite, on va se planter.

Il ne l’écouta pas, gardant un silence buté. Les cahots devinrent insupportables. Un choc violent la projeta soudain contre le tableau de bord. Le véhicule s’arrêta net. Désorientée, elle s’extirpa de l’habitacle, de nouveau en larmes, la nuque douloureuse. Ce n’était vraiment pas le moment d’être si émotive, mais elle ne gérait rien. Elle comprit vite qu’ils venaient de rouler sur une roche isolée. Le pick-up était posé dessus, une roue en l’air, le pneu déchiré.

— Merde ! tonna-t-elle.

Des spasmes crispèrent son estomac, elle vomit de la bile, cette fois. Quand sa nausée s’apaisa, elle se précipita vers Guillaume, toujours au volant.

— Vite, on doit aller se planquer, je te soignerai ensuite.

Elle le tira, mais il s’affaissa sans un bruit. Elle ne put l’empêcher de tomber sur le sol herbeux. En le palpant, elle découvrit que non seulement il était blessé au visage, mais qu’il avait également été touché à deux reprises par les tirs. Et pour clore le tout, les moteurs des deux autres 4 X 4 résonnaient au lointain, annonciateurs d’ennuis.

CHAPITRE 3

Survie

 

 

À genoux sur le sol boueux, Élianor propulsa son Énergie dans le corps affaibli de Guillaume. Hélas, ses blessures s’avéraient graves, le soigner prenait du temps. Beaucoup trop de temps. Les véhicules approchaient, leurs poursuivants n’attendraient pas davantage avant de tirer.

— Allez, plus vite, articula-t-elle entre ses dents serrées tout en amplifiant son pouvoir.

Le jeune homme se cambra avec un grondement et attrapa son poignet pour la stopper :

— T’épuise pas, bordel !

— J’ai pas fini, tu as encore besoin de soins.

Il roula sur le côté, elle le suivit, le regard alarmé. À quatre pattes, il chercha son souffle, une paume tendue dans sa direction :

— Arrête-toi ! Garde tes forces pour ces connards. Défonce-les !

Elle secoua la tête, désespérée.

— Je risque de les tuer.

Un chahut sourd retentit soudain. Cinq Centaures surgirent de la brume au grand galop. À leur vue, ils pilèrent puis s’apprêtèrent à repartir dans l’autre sens, les yeux agrandis par la peur.

— Attendez, les héla Élianor en bondissant sur ses pieds. Aidez-nous !

Elle courut vers eux, de manière à leur couper la route, tout en illuminant ses paumes de son Énergie.

— Je suis l’ancienne Gardienne de l’Eau, Élianor d’Askarys, descendante de Poséidon.

Elle espérait que cette simple révélation les convaincrait de lui faire confiance. Si ce n’était pas le cas, ils les piétineraient. Le cœur en déroute, elle croisa le regard de la farouche créature en tête du groupe. À la différence de tous ceux qu’elle avait connus par le passé, son crâne brillant était dénué de cheveux. Toutefois, la musculature de son corps mi-équin, mi-humain, ainsi que la sauvagerie qui émanait d’eux était bien la même. Il hésita, et lorsque les véhicules lancés à pleine vitesse apparurent, la panique dans ses prunelles s’amplifia.

— Je vous en prie, mon compagnon est blessé. Ces hommes veulent nous tuer, supplia-t-elle encore.

Comme pour conforter ses dires, des tirs retentirent. Le Centaure claqua de la langue puis désigna Guillaume. Il bondit ensuite vers Élianor qui recula d’un pas. Mais quand il brandit ses doigts dans sa direction, elle comprit avec soulagement qu’ils souhaitaient les aider. Deux autres galopèrent vers Guillaume avant de le soulever et repartir à fond de train en direction de la montagne. Elle accepta la main tendue.

En moins d’une seconde, elle se retrouva à cheval sur la créature qui s’élança aussitôt en slalomant pour tromper l’ennemi. Des balles fusèrent et sifflèrent tout prêt de ses oreilles. Elle s’accrocha de toutes ses forces au torse musclé, mais glissa dangereusement à plusieurs reprises. Par chance, ils parvinrent sans encombre à l’abri des arbres et s’enfoncèrent au galop entre les troncs.

Quand enfin les tirs cessèrent et que les voix furieuses s’éteignirent, le groupe s’arrêta. Sans un mot, le Centaure saisit le poignet d’Élianor pour la forcer à descendre. Guillaume fut projeté au sol sans délicatesse puis les créatures repartirent dans un grondement de sabots.

— Attendez ! s’écria Élianor en les suivant sur quelques mètres. Ne nous abandonnez pas ici, on ne sait même pas où on est.

La fin de sa phrase s’acheva sur une note aiguë teintée de panique. Comment trouveraient-ils leur chemin et surtout, comment rejoindraient-ils la Guilde ? Sans soutien, ils ne s’en sortiraient pas. D’autant plus qu’ils n’avaient que leur sac à dos contenant une bouteille d’eau et quelques provisions. Elle fouilla ses poches pour dénicher son portable avant de revenir sur ses pas. Guillaume s’était hissé contre un tronc d’arbre. Il respirait avec difficulté, paupières fermées.

— J’arrive, je suis là mon amour, souffla-t-elle en s’agenouillant près de lui. On est loin de la plaine, ils ne nous poursuivront pas jusqu’ici.

Elle jeta un œil à son smartphone, constatant avec dépit qu’il n’y avait toujours aucun réseau. Pourquoi avait-il fallu qu’ils déménagent dans un coin si paumé ?

De ses mains illuminées de bleu, elle soigna les deux plaies pas tout à fait refermées ; une au niveau de l’épaule et une autre à l’omoplate. Par chance, les balles étaient ressorties, cela lui évita l’extraction qui aurait été un moment pénible. Sans son pouvoir, elles auraient causé des dégâts irrémédiables. Le visage de Guillaume était recouvert de sang sur une bonne moitié. Sa paupière gauche enflait à vue d’œil. Mais lorsqu’elle approcha ses paumes, il détourna la tête.

— J’ai quelque chose dans l’œil, il faut le retirer. Ensuite, tu ne toucheras pas à la plaie. Ce n’est pas une blessure mortelle.

— Tu as beaucoup saigné et…

— J’ai dit non, la coupa-t-il avec fermeté. Tu connais nos coutumes. Je veux garder les marques de mes combats si elles ne portent pas atteinte à ma vie.

Agacée, elle se releva les poings sur les hanches.

— Tu ne vas pas devenir borgne par fierté quand même ?

— Pourquoi pas ? Je pourrais me déguiser un en pirate sexy, la taquina-t-il.

— J’ignore comment tu réussis à faire de l’humour dans un moment pareil.

Il attrapa sa cuisse pour la basculer sur ses genoux.

— Parce que si on panique, ça n’arrangera pas les choses. Et que j’ai vu bien des horreurs durant ma carrière de Guerrier.

— Je sais, murmura-t-elle en baissant la tête.

Sourcils, froncés, il écarta avec délicatesse sa frange.

— T’as une belle bosse au front. J’aimerais avoir le pouvoir de te soigner, moi aussi.

— C’est quand je suis tombée au port. T’en fais pas, c’est rien de grave.

Elle inspira profondément et passa ses bras autour de sa nuque.

— Tu as raison, on ne doit pas se laisser abattre.

— J’ai toujours raison… Bon, tu me le vires cet intrus dans l’œil ? C’est pas que ça fait mal, mais presque.

Elle posa son sac à dos pour le fouiller avec empressement.

— Désolée, je suis à la masse.

Elle attrapa un mouchoir en papier et l’imbiba d’eau minérale. Avec douceur, elle nettoya le sang séché sur son visage afin d’y voir plus clair, puis s’attela à la difficile tâche de retirer ce qui s’avéra être un morceau de plastique du tableau de bord. Guillaume serra les dents, mais ne protesta pas une seule fois. Grâce à ses longs ongles, elle réussit la délicate opération en trois tentatives. Elle n’était pas médecin. La paupière enflée et le sang qui continuait de suinter de la plaie ne la rassuraient guère.

— On n’a rien pour désinfecter, c’est pas très joli.

Il prit la bouteille et laissa couler l’eau sur sa blessure.

— Ça suffira. N’oublie pas que je suis un Lycanthrope, plus résistant qu’un humain normal. Si jamais ça s’aggrave, on avisera. En attendant…

Il sortit un tee-shirt de rechange de son sac puis en déchira le bas. Il noua ensuite le bandeau de tissu autour de son crâne afin de protéger son œil à vif.

— Et voilà, je suis tout neuf, prêt à repartir à l’aventure.

Élianor hocha la tête avec un petit sourire forcé. Elle ne voulait pas lui montrer à quel point elle avait perdu espoir, à quel point elle était épuisée. Il gardait le moral et elle devait faire de même. Ce n’était pas le moment de s’effondrer même si elle mourait d’envie de se rouler en boule au sol pour attendre la fin. Sans un mot, il l’attira entre ses bras.

— Je sais exactement ce qui te traverse l’esprit.

— Vraiment ?

— Et t’as tort.

— Probablement…, soupira-t-elle. Que va-t-on faire maintenant ?

Il ramassa son sac à dos et le lui tendit.

— Marcher droit devant jusqu’à trouver du réseau ou au moins un abri pour ce soir. On ne peut pas retourner en arrière donc, pas le choix.

Dans la panique, Élianor n’avait pas pensé à ce détail. Les températures de mars en Islande étaient basses et survivre en pleine nuit dans la nature sans équipement adapté se révélerait ardu. Ils avaient des manteaux chauds, mais ça ne suffirait pas à la nuit tombée. L’inquiétude la gagna à nouveau.

— Dommage qu’on n’ait pas Serena avec nous. Son pouvoir nous aurait été utile. Ou Blue.

Guillaume s’esclaffa.

— Je suis habitué à la survie en milieu hostile, je sais allumer un feu et mon organisme ne craint pas le froid. Je te réchaufferai si besoin.

— Tu te la pètes autant que Damian, remarqua-t-elle, amusée.

Il lui offrit une grimace agacée. Le comparer au Gardien de l’Air n’était pas pour lui plaire. Même s’ils s’étaient plus ou moins réconciliés, ils ne seraient jamais de grands amis. Elle jeta un œil contrarié à son téléphone et constata que non seulement, il n’y avait toujours pas de réseau, mais qu’en plus, la batterie faiblissait.

— Il est bientôt mort, informa-t-elle Guillaume. On a encore la poisse avec nous. Je ne peux même pas joindre mes proches.

— Comme d’hab, mais on arrive à s’en tirer à chaque fois. Je vais éteindre le mien pour l’économiser et tu devrais faire pareil. T’es prête ?

Elle s’exécuta et opina du chef, la gorge serrée.

— Alors, c’est parti, murmura-t-il en enlaçant les doigts aux siens. Allons affronter les contrées sauvages d’Islande.

CHAPITRE 4

Paix illusoire

 

 

Sanctuaire d’Yparys

 

 

Damian avala d’une traite le contenu de son verre. Avec une grimace, il attrapa la bouteille remplie du même liquide rouge et épais pour la ranger dans son sac à dos. Jamais il ne s’habituerait à ses nouveaux besoins. Le sang le révulsait toujours autant. Hélas, s’il voulait garder le contrôle, il n’avait guère le choix. Paumes appuyées sur le plan de travail, il ferma les paupières en inspirant avec application.

Une ambiance cataclysmique régnait à Yparys. Il avait fallu moins d’une heure à la Guilde pour comprendre que le monde tel qu’ils le connaissaient ne serait plus jamais le même. Le tremblement de terre qui les avait secoués avait ébranlé la planète entière et, bien qu’officiellement rien n’ait été annoncé, Héra était de toute évidence à l’origine de ce drame.

Le Monde commun venait d’être confronté sans préavis à la Réalité. Cette cinglée était parvenue à atteindre son but.

Les informations télévisées diffusaient en continu les images des émeutes et des multiples créatures jusqu’alors inconnues pour les humains non-initiés. La panique était omniprésente, la violence également. Les gouvernements étaient dépassés, l’armée avait été déployée dans de nombreuses villes et des couvre-feux instaurés dans la précipitation. Néanmoins, la population ne l’entendait pas de cette oreille, la guerre civile menaçait d’éclater sur chaque continent.

En seulement quelques heures, le monde était devenu fou.

Les Grands Maîtres s’étaient réunis en urgence afin de déterminer quelles options s’offraient à eux. Ils avaient décidé d’aller à la rencontre des états les plus puissants dans le but d’expliquer et d’apaiser les tensions. Damian, las de leurs discussions stériles et persuadé de leur inutilité, avait choisi de s’isoler un moment en cuisine.

Il devait l’avouer : il angoissait.

Lui, si plein d’arrogance et fort, face aux épreuves, se sentait paumé. Pour la première fois de son existence, il n’avait aucune idée de ce qu’il fallait faire pour améliorer la situation. Même s’ils parvenaient à arrêter l’Ancienne, le fléau était déjà en place.

Comment éviter que tout parte à vau-l’eau ?

Il ne détenait pas de réponse.

— Damian, tu es là ?

La voix de Mélissandre le tira de ses réflexions. Elle entra à pas timides dans la grande salle sans le voir. Son visage fin et doux lui serra le bide. Il aurait donné cher pour revivre les courts instants de bonheur à ses côtés. Revenir en arrière, mettre sur pause. Histoire de savourer cette paix qu’il avait ressentie en s’imaginant un avenir avec elle. Mais cette paix n’avait été que brève… illusoire. Son existence n’était pas et ne serait jamais lumineuse. Il était condamné à errer dans l’obscurité de ce monde. Ce monde qui venait d’être chamboulé à jamais et risquait de se transformer en enfer.

La jeune femme fouilla la pièce du regard, les traits crispés d’inquiétude. Elle était si belle, désirable. Si fragile. Il devait la protéger de ce chaos.

Il sortit de derrière l’étagère métallique.

— Je suis là.

Elle sursauta puis se détendit aussitôt avec un léger sourire.

— Tu m’as fait peur.

Il la réceptionna entre ses bras en retenant une réflexion inutile.

Peur…

Elle aurait dû ressentir ce sentiment légitime face au futur qui se dessinait. Au lieu de prononcer ces mots amers, il se contenta de la serrer fort contre lui.

— Les réseaux sont coupés, la télé fonctionne encore à peu près, mais ça risque de ne pas durer, annonça-t-elle avec nervosité.

— Merde.

Si le black-out intervenait aussi tôt, c’était de mauvais augure.

— Les Grands Maîtres viennent de partir à la rencontre des gouvernements, continua d’expliquer Mélissandre. Mazuka les a fait voyager plus vite grâce à la Téléportation. Et les Guerriers ont été déployés afin de porter secours aux peuples du Réel les plus vulnérables.

Damian hocha la tête, préférant encore une fois garder le silence.

— Arnaud nous demande pour le moment de rester au Sanctuaire. Il nous fera parvenir nos ordres au plus vite. Nous devons nous tenir prêts.

Il esquissa un sourire et désigna son sac à dos :

— J’ai ma boisson énergisante. Je suis paré à affronter la fin du monde.

— J’ai la trouille, révéla-t-elle alors d’une voix tremblante. Je sais que je ne devrais pas. Je suis la Gardienne de l’Eau, mais… c’est plus fort que moi.

Il secoua la tête en essuyant l’humidité de son visage.

— Mélissandre, on n’est pas constitués de pierre. Qui ne flipperait pas dans cette situation ?

— Toi.

— Moi ? s’esclaffa-t-il en soulevant son menton. Moi, je me chie dessus comme une nana devant une araignée.

Elle sourit avant de lui asséner une tape sur le torse.

— Macho ! Et… ça ne me rassure pas.

— Je ne cherche pas à te rassurer, te mentir ne t’aidera pas. On est dans la merde et ça, c’est la réalité.

Il la prit aux épaules et planta son regard dans le sien :

— Mais je suis là et je donnerais ma vie pour toi. OK ?

Elle acquiesça avant de murmurer :

— Que fait-on ?

— On sauve le monde ? C’est un bon début ?

— Un très bon début.

Les doigts de la jeune femme glissèrent sur son torse et s’attardèrent au niveau de sa ceinture. Elle effectua un pas vers lui puis approcha son visage du sien.

— Fais-moi l’amour ici, maintenant.

Damian leva un sourcil, surpris :

— T’es pas sérieuse ?

— Plus que jamais, si je meurs, je…

— Tais-toi ! la coupa-t-il, la mâchoire crispée. Si c’est pour dire des conneries, je préfère que tu la fermes.

Elle posa ses paumes sur ses joues et poursuivit sans tenir compte de ses invectives :

— Je ne veux pas mourir avant de connaître ce moment avec toi.

Fébrile, elle s’empara de ses lèvres pour lui offrir un baiser enflammé. Il saisit ses poignets pour l’écarter, presque en colère :

— Pas comme ça, pas dans ces circonstances. Mélissandre… nous deux, c’est différent. Je refuse de te prendre à la va-vite, sur un coup de tête. J’ai fait ça trop souvent, avec des filles de passage, des aventures sans lendemain.

Suppliante, elle tenta de l’embrasser encore, les yeux noyés de larmes :

— Je t’en prie…

Ses petits seins pressés contre ses pectoraux, son souffle brûlant sur sa peau, sa langue qui cherchait la sienne, son odeur enivrante, ses mains qui filaient sous sa tunique… Tout était réuni pour qu’il craque. Sa libido s’éveillait, le Vampire en lui le poussait à agir. À la posséder. Mais sa conscience s’y opposait, lui hurlant qu’il ne devait pas.

On baisait par dépit, mais on faisait l’amour quand on aimait.

Quand on était empli d’espoir pour l’avenir. Se laisser aller dans cette cuisine sordide en pleine apocalypse équivaudrait à accepter que la fin était proche.

C’était hors de question.

Il la retourna dos contre son torse avec un grondement et bloqua ses poignets.

— J’ai besoin de toi pour croire en un futur, souffla-t-il à son oreille. Croire que l’on peut vaincre et que ce bordel n’est que temporaire. Croire que tout ira mieux. Donc, oui, je te ferai l’amour, j’en crève d’envie. Mais pas ici et pas maintenant. Compris ?

Une explosion retentit soudain, agitant les éléments en métal de la pièce. Mélissandre lâcha un cri de surprise, la peur envahit ses traits.

— C’était quoi ?

Damian se concentra. Son ouïe ultrafine perçut des voix emplies de rage au lointain. Plusieurs coups de fusil résonnèrent. Il grimaça. Quand il souleva les paupières, il laissa son apparence vampirique prendre le dessus. Ainsi, il possédait plus de force et de rapidité, mais surtout moins d’états d’âme.

D’un ton calme et grave, il murmura alors :

— Le bordel vient à nous, le côté positif est que nous n’avons même plus de questions à nous poser.

— Ça veut dire quoi ? s’enquit la Gardienne d’une voix teintée de peur.

— Qu’il est l’heure de la baston.