1

L’héritage

28 octobre, domaine du Vieux Sapin, Gérardmer, France
 

Juliette

 

Il se dit qu’une existence humaine est une suite d’épreuves ponctuée de brefs éclats de joie. À mon sens, c’est une monumentale erreur propagée par ceux qui ont perdu l’essence même de l’espoir. Une vie ne devrait jamais être subie. Tout un chacun devrait s’évertuer à trouver le positif, y compris dans les heures les plus sombres. Je préfère affirmer que mon existence est une suite de petits bonheurs ponctuée par quelques nappes brumeuses et moments clés.

Je m’appelle Lady Juliette Sylla-Hohenstaufen, petite-fille du duc Andrew Hohenstaufen, fruit d’un amour passionnel entre des parents merveilleux, hélas partis trop tôt. Mesurant environ la taille de trois noisettes empilées, je ne vois pas le monde à la même échelle que la plupart des gens. Si votre quotidien est le tête-à-tête avec vos semblables, le mien est le tête-à-fesses. 

Ai-je tendance à l’exagération ? Absolument.

Pour mon plus grand bonheur, je vis dans un coin perdu en pleines montagnes vosgiennes, près de Gérardmer. Je côtoie donc davantage de sapins que de rames de métro dans lesquelles on m’avalerait toute crue. Je crois en l’âme humaine, en l’amour éternel et en un futur heureux. Mes trois passions ? Rêver du prince charmant, m’occuper de ma chienne Snobinette, une adorable spitz nain à la fourrure blanche comme neige et me passer en boucle la franchise Jurassic Park.

Vêtue de ma plus élégante robe aux couleurs automnales, je m’apprête d’ailleurs à vivre l’un de ces fameux moments clés. Debout devant une grande porte à double battant, je prends une inspiration, lisse une dernière fois mes longs cheveux bruns, puis entre sans plus réfléchir, Snobinette sur les talons.

Immédiatement, je suis happée par l’odeur enivrante du cuir tanné et des antiques parchemins. La bibliothèque du domaine du Vieux Sapin est un trésor d’architecture, un sanctuaire du savoir qui respire l’Histoire. Située dans l’aile est du manoir, elle s’étend sur deux étages. Ses murs tapissés de boiseries sombres et sculptées témoignent de l’habileté des artisans d’autrefois. De nombreuses fenêtres à croisillons, encadrées de lourds rideaux de brocart bordeaux, offrent une vue imprenable sur les forêts de sapins enneigées, rappelant constamment la nature environnante et la tranquillité du site.

Au cœur de ce décor luxueux, le regard océan, mâtiné de solennité, de mon grand-père me sonde avec une gravité rare. Non pas que le distingué duc Andrew Hohenstaufen soit un rigolo, cependant nous n’avons pas souvent de discussions sérieuses. Il préfère les éviter pour se murer dans le silence, privilégiant les échanges légers. La dernière fut l’annonce de la mort de mes parents lors du grand incendie qui a ravagé l’aile ouest, dix ans plus tôt. Déjà à l’époque, il m’avait convoquée dans cette bibliothèque. Je traversais la période ingrate de l’adolescence et ne vibrais que pour mes musiciens et acteurs favoris. Pour tout avouer, l’école à domicile ne m’a jamais permis de vibrer pour quiconque de réel, en dehors de mon ex-fiancé, Antoine de Saint-Nazar. 

Ai-je réellement vibré pour lui un jour ? Une question qui mériterait que l’on se penche dessus.

À 15 ans, je me suis donc retrouvée orpheline. Si j’ai mis plusieurs jours à accuser le coup, j’ai très vite repris le dessus. Un véritable miracle selon mes tuteurs. Papa et maman me manquent, bien sûr, mais je sais qu’ils reposent en paix et que je les reverrai dans l’au-delà.

— Juliette, mon enfant, entame le duc, confortablement installé dans son fauteuil préféré de cuir brun.

— Grand-père, j’ai 25 ans, je ne suis plus une enfant, rectifié-je. Et pourquoi cette mine si sérieuse ? Tu m’inquiètes. Es-tu mourant ? Fauché ? Ou pire… en colère après moi ?

Un de ses sourcils blancs comme neige s’arque avant qu’il bougonne :

— Ma petite-fille, ton sens des priorités me laisse pantois. Allons, pour une fois, cesse ton babillage et écoute-moi. Nous devons parler sérieusement. Je me fais vieux.

— Oh que je n’aime pas cette expression ! m’exclamé-je, en prenant place dans le fauteuil face à lui. Soixante-et-onze printemps, ce n’est rien de nos jours. Tu fais partie des nouveaux jeunes. Regarde-toi. Aussi fringuant qu’un étalon en…

— Ne termine pas cette phrase, demoiselle, m’interrompt-il.

Je ravale le « en rut » qui a failli surgir, réalisant que je me suis emballée, comme à mon habitude.

Bride ta bouche, Juliette, ou notre duc préféré ne s’en relèvera pas.

Je toussote, me recompose un visage serein, puis lui fais un élégant signe de la main.

— Je t’écoute, grand-père.

— Merci. Je disais donc que je deviens vieux et que je commence à fatiguer.

Il lève un doigt autoritaire quand je m’apprête à le contredire, puis entortille sa moustache blanche entre son pouce et son index.

— Je souhaite te faire une donation anticipée.

— Une… donation ?

—  Pour que tu reçoives ton héritage en avance.

Je m’esclaffe en lissant ma robe.

— Très amusant, grand-père.

— Ce n’est pas une boutade, Juliette, je suis on ne peut plus sérieux.

Un pincement au cœur me crispe. Je plonge mes yeux noisette dans les siens, identiques, cachés derrière des lunettes en demi-lune, puis analyse leur expression. Plus cet entretien se prolonge, plus je me sens mal à l’aise, fébrile. Jamais auparavant je n’avais pensé à ce que me léguerait mon aïeul, encore moins à sa mort. Me retrouver face à une réalité aussi concrète me perturbe.

— Juliette, j’ai d’ores et déjà mis à ton nom l’entièreté des parts du domaine, ce qui comprend évidemment le manoir et les terres, mais également la ferme ainsi que la scierie. Il ne te reste plus qu’à signer les papiers auprès du notaire. Je t’ai pris un rendez-vous avec l’avocat de la famille afin qu’il t’explique ce que cela va impliquer.

— Impliquer ? répété-je bêtement.

— Oui, en tant que propriétaire du domaine du Vieux Sapin…

— Propriétaire, bégayé-je.

— … et donc du duché, poursuit-il avec un regard sévère, tu porteras le titre de duchesse, non plus de lady. Norbert te listera tes nouvelles responsabilités dès cet après-midi.

Mon esprit tourbillonne.

— Que quoi ? Où ?

Il lâche un soupir.

— Bien, je vais te laisser réfléchir à tout ça, je me retire dans mon bureau.

— Réfléchir.

Alors que la grande silhouette du duc disparaît, une chape de brume prend possession de mes neurones. Jamais je ne me suis sentie si perdue. Moi, une duchesse ? Propriétaire du domaine ?

— Sapristi, dans quel bousier m’avez-vous mise, mon noble ancêtre ? marmonné-je, en tournant en rond sur mes ballerines.

Mon regard s’égare au-delà de la fenêtre, loin sur le paysage automnal noyé dans la brume. Mon rythme cardiaque redouble de vitesse, quelques pétillements agitent mon ventre. J’adore cet endroit, là n’est pas la question. Le Vieux Sapin est un lieu magique où je vis depuis ma plus tendre enfance. Le manoir, avec ses murs de pierre recouverts de lierre et ses tours qui se dressent fièrement, est entouré de forêts denses dans lesquelles j’adore me balader. En hiver, ma saison préférée, la neige enveloppe parfois le paysage d’un manteau blanc scintillant et transforme le domaine en un véritable conte de fées.

— Ressaisis-toi, Juliette ! marmonné-je à plusieurs reprises, en pressant mon index sur un supposé point de chakra entre mes deux sourcils.

J’ai lu quelque part qu’appuyer à cet endroit permettait de se recentrer. L’expérience n’est guère concluante, mais je continue.

— Souffle, inspire, souffle, inspire… Tu es une adulte pleine d’assurance, intelligente, jolie, généreuse, très souple… et gracieuse. C’est pour ça que tu rêvais d’être danseuse sur glace… Tu… non, tu vas être une duchesse. Duchesse ! Ne t’égare pas !

Je virevolte en expirant puis marmonne :

— Donnez-moi un D, donnez-moi un U, donnez-moi un C, un H et… bon sang ! Contrôle-toi, Juliette. Merde. Une duchesse…

Cette avalanche de motivation ne m’aide pas. L’auto-complimentation paraît tout aussi inefficace que ce maudit chakra. Une main pressée contre ma gorge, je repense à ce que ces terres signifient pour moi. Le Vieux Sapin n’est pas qu’un simple lieu, c’est un sanctuaire familial, un héritage précieux qui a survécu, à travers les générations. Mes parents y ont laissé leur empreinte, et maintenant, c’est à moi de prendre la relève. L’idée de devoir diriger la ferme et l’exploitation de sapins me semble autant terrifiante qu’exaltante. Ce, sans compter les employés, stagiaires, animaux ou toutes les œuvres de bienfaisance auxquelles contribue mon aïeul.

L’excitation prend doucement le dessus. Les perspectives d’avenir se dessinent.

Mon sourire réapparaît, mille étoiles se mettent à scintiller dans mon cerveau. Alors, tout va changer !? Je vais entamer une formidable aventure où l’ennui n’envahira plus mes journées.

Je m’appelle duchesse Juliette Sylla-Hohenstaufen, petite-fille du duc Andrew Hohenstaufen, fruit d’un amour passionnel entre des parents merveilleux, hélas partis trop tôt. Du haut de mes trois noisettes empilées, je vais révolutionner le domaine du Vieux Sapin !

Un toussotement rauque fait redescendre mon élan de bonheur aussi vite qu’il est apparu. Je délaisse la forêt pour pivoter en direction de l’entrée. Si Norbert, notre intendant d’au moins 200 ans, m’a vue dans cet état, je n’ose imaginer ce qu’il va répéter à mon grand-père.

Un coup à finir déshéritée.

Mais l’inconnu qui s’invite dans mon champ de vision n’a rien en commun avec notre maigrelet employé. Je retiens un hoquet de surprise, mon pouls s’affole. Dès qu’il franchit le seuil, mon regard est instantanément captivé par sa présence imposante. Mesurant une taille bien supérieure à mes trois noisettes, il domine la pièce. Ses épaules larges se détachent sous sa veste sombre, humide de pluie. Chaque mouvement semble calculé, empreint d’une assurance tranquille, puissante.

Sa mâchoire carrée et bien dessinée, ombrée d’une barbe de quelques jours, ajoute à son allure un charme brut. Ses cheveux en bataille, blond cendré, contrastent avec ses sourcils plus foncés et encadrent un visage marqué par les épreuves. Ses yeux, d’un bleu perçant qui m’évoque les eaux glacées des lacs vosgiens, scrutent chaque détail de la pièce avec une intensité déconcertante. Une fine cicatrice court le long de sa joue droite, accentuant encore son air de guerrier endurci.

Cet inconnu paraît tout droit sorti d’une de mes séries fétiches, ou d’un de mes livres de romance. Pas le héros labrador, non ; plutôt le mec avec qui on ne veut pas en découdre. Celui qui capture les jeunes demoiselles naïves pour les enfermer dans leur cave, ou leur brûler la main sur des plaques de cuisson.

Alors qu’il avance dans la pièce, sa démarche est à la fois assurée et légèrement claudicante, une combinaison fascinante de vulnérabilité et de force. Son regard se pose sur moi avec une curiosité teintée d’amusement. Un frisson dévale ma colonne vertébrale, un unique mot sort de ma bouche :

— Sapristi.

2

La rencontre

 

William

 

Lorsque j’ai poussé la porte de cet immense manoir, je l’ai regretté immédiatement. Dans ce genre d’endroit, la bienséance prime, tout comme afficher sa fortune. Un univers que je ne connais pas et qui ne m’a jamais attiré.

À l’or, je préfère la sueur de l’effort.

Aux diamants, je choisis plutôt le métal d’une bonne hache.

Cependant, la patience n’est pas mon point fort et, sans personne pour m’accueillir, j’ai décidé d’entrer. Après m’être égaré dans d’interminables couloirs, avoir aperçu une dizaine de pièces toutes plus immenses les unes que les autres, j’ai suivi le bruit d’une conversation. Arrivé à destination, je suis tombé sur cette miniature aux allures de princesse Disney, que j’ai pu observer à loisir sans qu’elle me remarque, trop perdue dans ses pensées. Avec elle, j’ai découvert une boule de poils flous aussi blanche que la neige. Une peluche vivante !

La fille s’est mise à tourner en rond, à parler seule, à effectuer des gestes dénués de sens, voire étranges. Pour je ne sais quelle raison mystérieuse, je me suis surpris à l’espionner sans vergogne.

 La boule de poils finit par déceler ma présence et avertit sa maîtresse d’un aboiement aigu. À présent, la jeune femme me dévisage avec un air de souris sur le point d’être dévorée par le grand méchant loup.

— Prenez ce que vous voulez, mais ne me faites pas de mal ! s’exclame-t-elle soudain en reculant. Snobinette, attaque !

Sous mes yeux effarés, la peluche vivante opère un demi-tour paniqué pour aller se planquer derrière un fauteuil. L’inconnue saisit alors le premier objet qui lui tombe sous la main, un livre usé, et le brandit dans ma direction. J’incline la tête tandis qu’elle bute contre un fauteuil, un guéridon, puis finit par s’affaler sur le parquet. Ses longs cheveux bruns retombent en mèches folles autour de son minois terrifié. Je n’ai pas le loisir de m’exprimer ou de lui tendre une main secourable que, déjà, elle bondit sur ses pieds.

— Vous comptez me faire quoi avec ce bouquin ? me moqué-je. Me lire une jolie histoire ?

— Ne sous-estimez pas le poids de la littérature.

Mes sourcils se froncent à sa menace, j’avance d’un pas :

— Oh, je ne sous-estimerai rien, surtout pas venant d’une si charmante créature un brin tapée du ciboulot.

Ses traits se décomposent.

— Je connais le code du coffre-fort, la cave secrète où sont cachés les plus grands millésimes et le nombre précis de vaches, débite-t-elle. S’il vous plaît, ne me violez pas.

Le bouquin finit par voler dans ma direction et s’écrase à mes pieds sans même me toucher. La demoiselle étouffe un cri effrayé. Mes yeux s’étrécissent tant je suis déstabilisé, mais ça ne dure qu’une seconde. Je me reprends vite, réfrénant l’envie de me marrer, puis tente de m’expliquer aussi gentiment que possible :

— Je me fiche de vos vaches, nous ne sommes plus au Moyen-Âge. Que voulez-vous que j’en fasse ? Quant à vous… toucher, ça m’intéresse encore moins. Je…

— Vous savez, je n’ai rien contre les gays, s’affole-t-elle. Alors, ne me faites pas de mal.

— Gays ? Bon sang, je ne vous ferai rien. Je cherche un certain Norbert qui gère les employés. Personne n’a répondu quand j’ai frappé, je me suis permis d’entrer.

Tel un poisson rouge, les joues écarlates, elle ouvre et referme la bouche à plusieurs reprises.

— Reprenez-vous, grommelé-je, ça devient gênant.

— Norbert ?

— Norbert.

— Oh. C’est vous ?

— Moi ? Quoi ? Mais non ! Je le cherche !

La confusion fait davantage rosir son minois de souris.

— Je suis tombé chez les fous, marmonné-je.

Ses mains époussettent sa robe issue d’un autre temps, puis finalement, elle s’approche de moi. Le menton relevé pour mieux m’observer de ses yeux noisette, elle bégaye deux trois mots, que je ne comprends pas, me sourit, puis s’enfuit au galop. De la jeune femme ne reste plus que son parfum vanillé.

Je lâche un soupir las, alors que mon quota tolérance et sociabilité frôle son maximum. Depuis que j’ai pris ma retraite en tant que militaire, je suis devenu irascible et solitaire. Une retraite imposée par un destin pourri, gagné sur les terres arides du Mali. Je faisais partie de l’opération Barkhane, une mission militaire française lancée en août 2014. Son objectif principal était de lutter contre les groupes terroristes dans la région du Sahel. Aujourd’hui, mon unique mission se résume à affronter un quotidien dans lequel je ne me sens pas à ma place. Le tout, surveillé par un foutu psy qui espionne mes faits et gestes sur ordre du tribunal militaire. Ce retour dans la vie civile n’est pas simple, j’ai pas mal déconné, notamment en déclenchant quelques bagarres.

Cette pensée me rappelle que je suis entré dans une propriété privée sans être invité. Le mieux est que j’en ressorte, histoire de ne pas traumatiser mes futurs employeurs et ne pas risquer d’ennuis supplémentaires. J’ai de toute évidence déjà bien entamé le processus avec cette fille étrange. Mes pas pressés me mènent dans le couloir où j’hésite sur la direction à prendre. Après plusieurs virages, je me perds, jure, reviens sur mes pas. Finalement, je retrouve le hall principal, après avoir croisé un nombre incalculable d’armures, qui semblent prêtes à me pourfendre.

— William Macintosh, je présume ? s’élève une voix guindée.

Je me fige avant d’avoir pu franchir la porte d’entrée. Dans l’un des deux escaliers luxueux se redresse la plus improbable des personnes. Elle aussi pourrait sortir tout droit d’un conte. Ses fringues paraissent issues de l’époque victorienne ; quant à sa coiffure, elle aurait pu m’arracher un sourire, si je ne me trouvais pas dans une situation gênante. Quelques mèches blanches ont été étirées en travers de son crâne afin de dissimuler une calvitie évidente.

— Je suis l’intendant du domaine, Norbert Bigornot et vous, vous êtes en avance, remarque-t-il, après un coup d’œil à sa montre à gousset.

— On m’a dit de venir à 14 heures, je suis là.

— 14 h 15, corrige-t-il.

— Ouais, peut-être, c’est pareil.

— Non, monsieur, à 14 heures, le duc prend son thé.

— Oh, pardonnez-moi, rétorqué-je, en adoptant son ton cérémonieux, mais teinté de sarcasme.

Dans ma tête, la petite voix de mon avocat s’associe à celle de mon psy pour me mettre en garde. Je ravale mon humeur de chien puis articule :

— Je vous demande pardon. C’est une erreur, je peux attendre dehors.

— Dehors, dedans, quelle importance ! L’offense est faite.

Il pousse une exclamation théâtrale avant de me rejoindre. Ses dix centimètres de moins que moi ne se laissent pas intimider, tandis qu’il me détaille d’un œil indéchiffrable. Un lourd silence s’installe. Il me contourne, soupire, marmonne, puis revient me faire face.

— Puis-je ? s’enquit-il.

— Puis-je quoi ?

Sans attendre, il tâte mon biceps à travers le tissu doublé de ma veste en jean, puis recule. Je n’ai pas le temps de réagir qu’il dégaine carnet, stylo, et commence à écrire. Son regard sérieux tombe sur mes pieds chaussés de bottines en cuir noir.

— Partons sur du 46.

— Je rentre dans du 44, précisé-je, comprenant enfin qu’il prend mes mesures.

— Avec la coque de sécurité, on ajoute une taille supplémentaire.

— Vous estimez toujours à l’œil ?

— Toujours, monsieur. Pour votre information, je ne me suis pas trompé depuis plusieurs décennies.

C’est qu’il serait presque effrayant, ce Norbert ! Je me demande l’espace d’un instant quel âge il peut bien avoir.

— Je suis là pour le travail saisonnier à la scierie, pas pour faire le ménage, l’informé-je. Pas besoin d’uniforme.

— Ici, monsieur, chaque employé arbore une tenue à l’effigie du Vieux Sapin.

Il me désigne sa propre redingote sur laquelle un écusson trône fièrement. Dessus s’entrelacent les lettres V, S, ainsi que le dessin d’un conifère. Je retiens un soupir, conscient que si je refuse de porter cet uniforme, ce pourrait être celui de la prison militaire qu’on m’attribuera. Alors, je hoche la tête, force un demi-sourire, puis le remercie à mi-voix.

— Avez-vous des questions ? s’enquit-il.

— Mes horaires, où je vais loger, et avec qui.

— Efficace, droit au but, une très bonne chose, relève-t-il, en ajoutant une note sur son carnet. Vous ferez comme tous les employés de la scierie 8 h – midi, puis 14 h – 18 h, du lundi au vendredi.

— OK, c’est plutôt cool.

— Mais nous sommes… cools… ici, monsieur.

Je ravale un rire dubitatif et le laisse continuer :

— Quant à votre lieu de vie, ce sera l’un des chalets que nous louons en période estivale. Vous y serez fort bien installé.

— Seul ?

— Tout à fait, monsieur, nous tenons au confort de nos employés. Même les plus…

Son regard me balaye de haut en bas et il conclut :

— … effrontés.

Cette fois, un ricanement m’échappe. Dans ce mot, je devine bien d’autres jugements inexprimés. Ils savent que je suis un militaire réformé qui a déconné, un mec paumé, mutilé et désœuvré. Pourtant, je ne distingue pas de dédain dans sa voix.

— Merci, déclaré-je alors d’un ton moins sec. Et si vous voulez bien m’excuser auprès de la jeune fille que j’ai effrayée tout à l’heure.

— Vous avez effrayé une jeune fille ?

Surpris, je comprends qu’elle n’est pas allée rapporter mon intrusion et qu’il m’est tombé dessus par hasard.

— Une brune, petite et…

À deux doigts d’ajouter « jolie », je referme la bouche puis précise :

— Avec une robe orange.

— Oh, lady Juliette, je suppose.

Pour la première fois depuis le début de notre entretien, un sourire lui échappe. Tendre, lumineux et sincère. Mais ça ne dure pas, la sévérité revient vite durcir ses traits.

Juliette…

Son prénom sonne bien à mon oreille, à l’image de cette rencontre brève et perturbante. Il colle parfaitement à ce spécimen miniature que j’ai trouvé… intéressant.

Charmant.

Intriguant.

Et bon sang, carrément bandant.

— Qui est-elle ? demandé-je, curieux.

— La petite-fille de Monsieur le Duc.

Si Andrew Hohenstaufen est son grand-père, alors il y a la possibilité qu’elle soit…

— Bordel, lâché-je entre mes mâchoires serrées.

— Rassurez-vous, lady Juliette ne se laisse pas perturber facilement, je lui ferai toutefois part de votre contrition. À présent, si vous voulez bien me suivre, je vais vous faire visiter. Vous commencez demain à 8 heures.

L’intendant a mal interprété la raison de ce juron, et il continuera de l’ignorer. Ce séjour vosgien commence sur les chapeaux de roue. Si lady Juliette n’est pas perturbée, il en est tout autrement de ma personne.

3

Un nouveau rôle

29 octobre, domaine du Vieux Sapin, Gérardmer, France

Juliette

 

Mes doigts s’égarent sur la fourrure pie, aux taches noires et blanches de la vache laitière. Ses mugissements m’ont tirée d’un lourd sommeil. Vêtue de ma nuisette et d’un peignoir, ma petite chienne à mes côtés, je me suis précipitée à l’étable afin de voir ce qui posait problème.

Durant mes vingt-cinq années, j’ai beaucoup plus fréquenté la ferme que la scierie. Je voue une affection particulière à chaque animal que nous abritons. Le domaine est réputé pour son exploitation de sapins de Noël, mais aussi pour ses troupeaux. Le duc a toujours mis un point d’honneur à bien les traiter, comme tous mes ancêtres. Cependant, j’entrevois des décisions qui risquent de chambouler notre organisation.

La vache meugle en tendant sa grosse tête, je pourrais jurer qu’elle exprime sa peine. Son petit lui a été retiré afin que son lait puisse être récupéré et contribuer à la confection de notre fromage régional : le munster. Fromage que je vénère. Cependant, mon cœur se fend à la vue de ces mamans si tristes lors de la séparation avec leurs veaux. J’aime les bêtes, mais pas la manière dont nous obtenons nos matières premières.

— Mademoiselle Juliette, s’élève la voix bien connue de Norbert dans mon dos. Êtes-vous réellement pieds nus et en tenue de nuit à l’extérieur du manoir ?

— Il semblerait, Norbert, pouffé-je, alors que Snobinette le dispute en sautillant.

Je lui offre ensuite un sourire lumineux et m’exclame :

— Bonjour !

— Ne quittez pas ainsi votre chambre, nos gens se sont inquiétés pour vous.

— Que voulez-vous qu’il m’arrive ? Je…

Mon regard s’attarde sur deux de nos employés qui me jettent des coups d’œil stupéfaits ; Cara et Bernard, deux anciens prisonniers en réhabilitation que mon grand-père souhaite aider.

OK, je fais probablement office d’agneau inoffensif face à ces personnes.

— Miss Bouclette n’a pas le moral, me justifié-je alors.

— Qui est miss Bouclette ?

Je tends mes deux mains en direction de la Vosgienne qui mâchonne sans entrain son foin.

— Eh bien, c’est évident : elle.

— Vous avez donné un nom à une vache ?

— Pourquoi cela vous étonne ? C’est normal, elles ne sont pas que des numéros. Et je peux vous dire qu’on va évoluer sur ce sujet.

Je referme mon peignoir puis rejoins l’intendant. Mon index se tend sous son nez et j’ajoute :

— Venez avec moi. Bien des choses vont bouger, nous allons en parler immédiatement.

— Nous devons justement nous entretenir à propos de vos nouvelles responsabilités, ainsi que vous l’a signifié Monsieur le Duc.

— Je dois aussi voir l’avocat et le notaire, soupiré-je, toujours angoissée à l’idée de ces changements.

Nous quittons l’étable sous le regard amusé de Cara et Bernard. La pluie s’est mise à tomber et, frissonnante, je commence à courir sur les graviers, évitant les plus gros cailloux. Norbert trottine à mes côtés en brandissant un parapluie qu’il a sorti de je ne sais où. Je suis admirative de sa forme olympique en dépit de son âge avancé.

— Si mademoiselle avait pris le temps de se vêtir convenablement, mademoiselle n’aurait pas à souffrir.

— Mademoiselle va très bien et apprend juste à s’endurcir.

— Pieds nus et sans même un petit-déjeuner ?

— Tout à fait !

— Madame Elena a préparé ses fameux pancakes, souligne-t-il innocemment.

Je franchis la porte d’entrée du manoir, ralentis puis m’immobilise. Mon estomac émet un grondement sonore tandis qu’un sourire rêveur fend mon visage. La vie « à la dure » attendra. Nous avons la meilleure cuisinière au monde, Norbert n’est pas le dernier à vanter ses mérites. Je les soupçonne même d’entretenir un lien amoureux. J’ai passé des heures durant mon enfance à les espionner afin de les surprendre. En vain.

— Je vous rejoins au salon, je dois aller chercher un truc dans ma chambre.

— Je fais donc servir votre petit-déjeuner ?

— Évidemment, Norbert.

Un demi-sourire éclaire ses traits. Je me détourne pour récupérer ma liste écrite la veille, à la suite de l’annonce de mon grand-père.

Quinze minutes plus tard, c’est vêtue d’une simple robe en tweed que je débarque dans le salon où l’on partage nos repas. J’ai pris une douche rapide et noué mes cheveux en une queue brouillonne. Je n’avais aucune envie de perdre du temps en préparatifs. Debout près de la longue table en chêne délicatement sculptée, l’intendant patiente, le dos droit. Je hume l’odeur de la lavande, renouvelée toutes les semaines dans plusieurs vases, puis fonce m’asseoir devant mon bol de chocolat chaud.

— Si mademoiselle veut bien, chantonne Norbert en dépliant une serviette sur mes genoux.

— Mon grand-père n’est pas là ?

— Il a pris son repas aux aurores et s’est rendu à Colmar pour rencontrer le notaire.

— D’accord. Bon, voyons ça.

Excitée, je lui tends l’enveloppe parfumée dans laquelle j’ai glissé mon papier. Norbert l’observe d’un œil étonné, tandis que je l’agite.

— Lisez, s’il vous plaît ! m’exclamé-je.

Avec délicatesse, il l’ouvre, puis en sort ma liste rédigée avec soin et conviction. De l’index, il redresse ses lunettes sur son nez pointu, et commence à prendre connaissance de mes idées. Ses narines frémissent.

— Est-ce que ce document sent la fraise, mademoiselle ?

— La pomme d’amour. C’est mon nouveau parfum inspiré du film « Charlie et la chocolaterie ». Je l’ai reçu avant-hier. Je l’adore.

— Un parfum n’est-il point à diffuser sur vous-même, mademoiselle ?

— C’est très glam d’en mettre un peu sur nos courriers.

— Si mademoiselle le dit. Cela se marie magnifiquement avec les cœurs sur vos I.

— Vous aimez ?

— Absolument.

Je réprime un rire tant son ton indique le contraire de sa réponse. Norbert fait partie de mon paysage depuis ma naissance. Je l’adore, et j’adore encore plus l’embêter. C’était même une tâche d’enfant que de réussir à perturber le plus imperturbable de nos employés.

J’avoue, j’ai abusé avec cette liste manuscrite. J’ai conscience d’être encore assez immature, mais j’aime me complaire dans l’enfance. Syndrome de Peter Pan ? Possible.

Il reprend la lecture, alors que j’empile cinq pancakes dans mon assiette et les recouvre d’un filet de miel ; miel issu de nos propres ruches, une fierté. Leur fumet sucré envahit mon nez. Je pousse un râle de plaisir avant d’en couper un morceau et de l’enfourner.

— Ch’est délichieux.

— Certes, certes…

Ses yeux gris parcourent toujours mon papier avec sérieux. Au fil de sa découverte, ses sourcils s’arrondissent, se froncent, puis reviennent finalement à leur place d’origine.

— Ceci est une sorte de multidoléances ? s’étonne-t-il.

— Pas des doléances, mais la liste des changements à venir pour le domaine.

— C’est-à-dire que tout cela doit être étudié et…

J’agite ma fourchette pour le couper :

— Je vais être duchesse, celle qui décide ? N’est-ce pas ?

— Certes.

— Donc, je ne demande rien, je veux qu’on instaure rapidement ces changements.

— Transformer la ferme du domaine en un, je cite, « paradis pour animaux du genre sanctuaire qui accueille les maltraités et abandonnés » me semble…

Il toussote sans achever sa phrase, et assène :

— Monsieur le Duc étudiera cela, je le lui remettrai et…

Je lui arrache mon joli papier des mains avant de lui adresser un sourire lumineux.

— Je verrai cela avec lui directement.

— Si vous le souhaitez, mademoiselle.

J’enfourne plusieurs morceaux de pancake, puis me remémore soudain l’inconnu de la veille. Ma curiosité s’éveille au souvenir de cet homme mystérieux. 

— Dites-moi, Norbert, qui était donc ce monsieur que j’ai croisé hier ?

— Plaît-il ?

La bouche pleine, j’explique :

— Grand, bourru, aussi musclé qu’un Avengers version méchant, en gros… assez flippant.

Je garde pour moi le fait que je l’ai trouvé plus que troublant et séduisant dans sa virilité inquiétante. Norbert est bien assez commère sans que je lui donne ce genre de détails croustillants.

— Vous voulez parler de monsieur Macintosh, je suppose. Il s’agit d’un nouveau saisonnier.

— Oh. 

— Il m’a par ailleurs demandé de vous transmettre ses excuses pour son comportement.

— Oh.

Mes joues s’échauffent. J’avale plusieurs gorgées de chocolat chaud pour dissimuler mon trouble, puis tamponne ensuite le coin de mes lèvres avec ma serviette.

— Quel est son prénom ?

— William, mademoiselle.

— William Macintosh, murmuré-je. Il travaille à quel poste ?

— Responsable en second à l’exploitation de sapins.

— Responsable ?

— Oui, monsieur Macintosh a, semble-t-il, une grande expérience de meneur. Le duc a jugé bon d’ajouter une aide au chef de production, puisque les fêtes de fin d’année approchent.

— Quel genre d’expérience de meneur ?

Norbert se redresse.

— Cela, mademoiselle, je préfère le taire. Nous n’aimons pas colporter le passé de nos employés au domaine. La confidentialité, vous comprenez. Monsieur Macintosh devra juger lui-même de ce qu’il souhaite vous révéler ou non. Ou voyez avec Monsieur le Duc.

Je hoche la tête, puis avale une dernière bouchée de pancake.

Parfait.

Si l’intendant ne me donne pas les infos que je souhaite, je vais donc les pêcher moi-même. Si mon grand-père lui fait suffisamment confiance pour un poste à responsabilités, je me dois d’offrir une seconde chance à ce William Macintosh.

4

Charmante visite

4 novembre, domaine du Vieux Sapin, Gérardmer, France

William

 

Après une semaine à bosser à la scierie, je commence à prendre mes marques. L’équipe, constituée de quelques employés à l’année et de saisonniers, semble correcte. Je m’attendais à pire en venant dans ce domaine perdu au cœur des Vosges.

Après un jogging matinal dans la brume, une brève séance de musculation et une douche, j’emprunte le chemin de la salle commune. J’apprécie de plus en plus ce coin de France qui me rappelle un peu l’Écosse, sa nature sauvage, son humidité, sa beauté préservée.

Le brouhaha des conversations s’intensifie alors que j’approche du grand chalet. L’odeur du café me saute au nez. Sans attendre, je me précipite en direction de la jeune femme qui gère les repas. Cynthia affiche toujours un large sourire. Comme moi, elle a été recrutée pour la saison hivernale et semble porter un lourd passé. Une grande cicatrice traverse sa joue et son sourcil, sa peau brune présente des marques que je suppose être des brûlures de cigarette. J’ai la nette sensation qu’en ces lieux, nous sommes nombreux à être abîmés. Le duc paraît mettre un point d’honneur à aider les âmes brisées.

C’est une bonne surprise pour moi qui l’avais déjà catalogué dans le camp des bourgeois égoïstes. J’ai, depuis, révisé mon jugement.

Sans un mot, elle me tend un mug rempli de café, après avoir ajouté un sucre.

— Merci, marmonné-je.

Je lui adresse une esquisse de sourire pour la forme, puis m’installe à une table à l’écart de l’agitation. À trente-cinq ans, je suis un adepte de la tranquillité et de la solitude, d’autant plus le matin. Tous les âges et origines sont présents dans l’équipe, mais je suis le seul à rester en retrait.

— Monsieur Macintosh, me salue Nasser, un gamin d’à peine 20 ans.

Je hoche la tête, puis replonge dans mon or noir, conscient que je vais devoir fournir un effort en tant que responsable. Quelques années plus tôt, je menais une centaine d’hommes sur le terrain comme capitaine d’infanterie. Et j’aimais ça. Depuis cette époque, j’ai changé.

Après m’être forcé à avaler une briochette, je me relève en maudissant ce pull trop ajusté qu’on me fait porter, surmonté d’une chemise à carreaux rouge. Évidemment, j’arbore sur la poitrine, comme tout le staff, l’écusson du domaine. Je préfère un bon vieux treillis à cette tenue plus conventionnelle. Heureusement, j’ai pu garder mes fidèles jeans et ma veste en cuir.

À l’extérieur, le temps est encore à la pluie, et ça ne me dérange pas. Je suis un gars du nord qui préfère de loin le froid aux chaleurs tropicales. Mes années sur le terrain m’ont fait souffrir à ce niveau.

La scierie du Vieux Sapin se divise en deux sections : l’exploitation traditionnelle où l’on transforme des feuillus en planches, poutres, chevrons ou autres pièces de bois, et la zone des sapins de Noël. J’ai été recruté pour la seconde activité.

Je dois veiller au bon déroulement des différents postes sous les ordres d’un type, que j’ai aperçu cinq minutes le jour où j’ai commencé. Un certain Antoine de Saint-Nazar qui passe son temps enfermé dans son bureau. Il m’a demandé de m’occuper de la production pendant qu’il gère la vente et le marketing.

Le mois de novembre est entamé, et donc, la période la plus importante pour l’entreprise. Bientôt, nous commencerons à expédier d’innombrables sapins aux quatre coins de l’Europe.

Alors que je rejoins l’entrepôt, une tache colorée au loin attire mon attention. Luttant contre les bourrasques, son parapluie retourné, une jeune femme en trench-coat orange vif approche. D’étonnantes bottes en caoutchouc de la même nuance complètent le tableau. Je ne mets pas longtemps à reconnaître l’étrange spécimen croisé à mon arrivée. Elle ralentit en balayant les alentours du regard, étudie les employés qui se rendent à leur poste avec un air sérieux. Quand ses grands yeux tombent sur moi, son visage s’illumine et elle prend ma direction en trottinant. Mon premier réflexe est de tourner les talons pour m’engouffrer dans l’immense bâtiment de bois qui regroupe la scierie et l’exploitation de sapins.

— Monsieur Macintosh, résonne sa voix cristalline dans mon dos.

De toute évidence, c’est bien moi qu’elle désire voir. Je lâche un soupir nerveux, puis continue mon chemin en direction de mon bureau. Si j’accélère assez, j’ose espérer qu’elle ne viendra pas m’importuner. Peine perdue, la jeune femme entre à ma suite.

— Monsieur Macintosh, vous ne m’avez pas entendue, s’esclaffe-t-elle.

Je me compose un visage indifférent et rétorque :

— Je ne suis pas sourd.

— Oh, alors… je…

— Que me voulez-vous ?

Elle continue de se battre avec son parapluie, qui arbore d’énormes citrouilles, et l’envoie finalement valser avec un juron. Les bras croisés sur le torse, j’observe ce bout de nana improbable qui finit par se calmer. Son air contrit et ses joues roses me donnent plus envie encore de la taquiner avec mon humeur de chien.

Pourtant, je devrais juste m’éloigner d’elle.

— On dirait que nous n’avons pas démarré sous les meilleurs auspices, reprend-elle.

Je ne réponds pas et me contente d’un froncement de sourcils.

— Je m’appelle Juliette Sylla-Hohenstaufen, je suis la petite-fille d’Andrew Hohenstaufen. Ravie de faire votre connaissance.

— Hum, bougonné-je, en observant la petite main qu’elle me tend sans la serrer. 

— Voilà, voilà. La politesse est morte…

Je hausse un sourcil impatient. 

Est-ce que chacune de ses pensées sort de sa bouche?

— Et donc, je dois… je dois m’informer sur le fonctionnement de… tout ça, explique-t-elle en agitant son index.

— Tout ça, quoi ?

— Tout ça, tout ça.

— Précisez.

— Les sapins, la scierie, la ferme et… tout ça.

— Je ne vois pas le rapport avec moi et pourquoi vous me faites perdre mon temps.

Au lieu de déguerpir, elle retire son trench-coat, le dépose soigneusement sur le dossier d’une chaise, puis s’assoit en croisant ses jambes moulées dans un collant noir. Cette fille paraît un brin perchée tout en cultivant une apparence désuète.

— Asseyez-vous, je vous en prie, m’invite-t-elle.

— Vous m’invitez à m’asseoir dans mon propre bureau ?

Elle se redresse, toussote, et déclare :

— Je serai bientôt votre… euh… supérieure, de fait, je peux vous demander ce que je désire.

— Oh vraiment ? Intéressant.

Mon ton s’est fait plus chaud et plein de sous-entendus qu’elle ne manque pas de comprendre. Elle pique un fard, puis entreprend de lisser le tissu de sa tenue avec fébrilité. Je regrette immédiatement ma provocation. En aucun cas je ne peux m’amuser ainsi avec cette fille.

— En vérité, bredouille-t-elle. J’aimerais pouvoir mieux connaître le domaine et ses activités. Je dois bientôt en hériter et… et…

Elle soupire puis lâche :

— … je suis terrifiée.

Sa franchise brute me perturbe. Je ne trouve alors rien à riposter. Cette jeune femme me paraît plus que paumée. La bousculer de mon ironie mordante ne l’aidera pas. Cela dit, je n’ai ni l’envie ni le temps de poursuivre ce tête-à-tête et…

Elle plante ses yeux de biche affolée dans les miens.

— Je sollicite votre appui, William Macintosh. Vous pourriez me faire visiter et m’expliquer le fonctionnement de la scierie.

Des pépites dorées, parsemées dans le noisette de ses iris, rendent son visage de porcelaine hypnotique. Me ressaisissant, je m’apprête à refuser, quand soudain une voix s’élève :

— Juliette ? C’est bien toi ?

La concernée sursaute avant de lancer un regard à mon chef, qui se tient dans l’embrasure.

— Antoine ? bégaye-t-elle, de toute évidence surprise et déstabilisée.

— Que fais-tu là ?

Saint-Nazar n’attend pas sa réponse. Il entre pour l’embrasser sur les deux joues, puis l’étreindre. Raide comme un bâton, la jeune femme bafouille des explications confuses. Ses prunelles affolées semblent m’appeler au secours.

— Je n’ai pas compris un traître mot de ce que tu as dit, Juliette, s’amuse-t-il.

Il m’adresse un sourire entendu.

— À 25 ans, notre petite Juliette paraît toujours aussi peu confiante et immature.

Elle lâche un rire crispé tandis qu’il continue :

— Quel est donc cet accoutrement ? Tu fais dans la botte en plastique maintenant ? se moque-t-il en les désignant.

Le sang bat de plus en plus fort dans mes veines. Elle bafouille en cherchant ses mots, aussi rouge qu’une tomate.

— C’est parce que… euh…

— Bref, passons, la coupe-t-il sans aucune délicatesse. Comme ça, tu seras bientôt à la tête du domaine. Quelle superbe nouvelle !

— Euh… je… Oui.

— On devrait sortir boire un verre comme au bon vieux temps.

— Je ne savais pas que tu avais été repris à l’exploitation, Antoine.

— Vu l’afflux de travail, ton grand-père avait besoin du meilleur aux commandes. Je t’ai manqué ?

Il dépose une pichenette sur son nez en s’esclaffant :

— Toi, tu ne m’as pas manqué, j’ai été tellement occupé. Ça fait quand même plaisir de te revoir. C’est vrai, quoi…

Il me regarde de nouveau, puis ajoute :

— Juliette est souvent insupportable et beaucoup trop naïve, mais on s’y attache tellement.

Comme à une bonne petite chienne, ai-je envie de rétorquer, sentant mes nerfs se tendre devant son comportement irrespectueux.

Si je connaissais peu ce type avant, je sais à présent qu’il me sort par les yeux. Pire encore, quand je vois la jeune femme rougir de plus belle, tant elle est gênée par la situation.

— Allons discuter dans mon bureau, propose-t-il, en prenant sa main.

— Non, Antoine ! refuse-t-elle, à mon grand plaisir.

Elle tente de se dégager, mais il ne la lâche pas. Ma tension redouble. Si je déteste une chose, ce sont bien les comportements d’un mâle alpha déplacés. Et Dieu sait que j’en ai côtoyé des mecs dans son genre à l’armée. Lui ne me paraît pas seulement être un macho, mais bien une version plus malsaine encore. Un serpent dissimulé dans le corps d’un gars bon chic bon genre.

— Mademoiselle Sylla-Hohenstaufen est venue pour une visite de l’exploitation, nous n’avons pas de temps à perdre, interviens-je soudain.

Elle me jette un coup d’œil étonné.

— Je peux m’en charger, proteste Antoine, tu es nouveau et…

— Non.

— Comment ça, non ?

Je me redresse en avançant d’un pas, et d’un ton sans appel, déclare :

— Je m’occupe de cette visite.

Les yeux d’Antoine s’étrécissent quand il comprend qu’il n’a pas affaire à un agneau. Comme prévu, il se rétracte et lâche enfin Juliette, qui se rapproche de moi. Son parfum vanillé effleure mes narines, un étrange frisson me traverse. Je n’ai pas pour habitude de jouer les chevaliers blancs, et je crains bien que la tranquillité tant espérée ne soit plus d’actualité. Je viens de me mettre à dos mon supérieur. Pire, j’ai largement ouvert la porte à Juliette.

Je dois remédier à ce désastre sans attendre.