PROLOGUE

Calliope

Le noir.

Cette couleur souvent mal aimée, malmenée.

Jugée.

Comme moi.

Portez-la à un enterrement, on vous remerciera. Mettez-la à un mariage, on vous détestera avant de brûler votre numéro de téléphone.

Je me suis toujours demandé d’où provenait cette discrimination envers elle.

Qu’elle soit vêtement ou peau, cette teinte agit comme un aimant à haine.

Pourquoi ? Parce qu’elle a été bannie de ce foutu arc-en-ciel ? Ou parce qu’un mec en blouse blanche a décrété un jour que tous ceux qui la porteraient seraient dépressifs ?

À ce compte-là, Desigual[1] est l’emblème des bipolaires. Connerie !

Si vous voulez mon avis, on ne devrait jamais s’excuser d’exister. Ou de ne pas faire partie du spectre de cette société.

« Sois différente. Pense autrement. »

Depuis mon enfance, on me bourre le crâne avec ce mantra ridicule. Mais la vérité, les amis, c’est que nous sommes tous nés sur un échiquier.

Vos cases sont blanches. Les miennes sont noires.

Et alors ?

Est-ce qu’on n’avance pas tous dans la même direction ?

Après tout, la vie n’est pas une ligne droite toute tracée. C’est une diagonale de hasard. D’infinies possibilités. Certains comme moi prennent juste un autre chemin. Un simple détour qui conduit exactement au même endroit.

Au final, on se retrouvera tous à l’arrivée. Dans cet horrible paradis blanc qu’on nous a tant promis. Alors, qu’est-ce que ça change, au fond, si avant d’y parvenir, je saute dans le néant ?

Rien. Absolument rien.

Pour vous, ce serait comme si je n’avais jamais existé.

Échec et mat.

C’est vrai, de nos jours si on ne brille pas on est une étoile morte. Et moi, je suis un trou noir. Je n’existe que dans ma galaxie. Loin, très loin de votre monde bariolé.

D’ailleurs, pour certains auteurs, le noir n’est même pas une couleur. Seulement une absence de lumière. Longtemps, j’ai cru à cette vérité. Qu’il n’y avait en moi qu’ombre et obscurité.

Mais ça, c’était avant lui.

Avant que cet homme exceptionnel n’entre un jour dans ma vie.

Mon météore, mon big bang.

Ma comète venue colorer ma planète.

La raison pour laquelle je n’existe plus en noir et blanc, désormais.

1

Calliope

Christ Church Picture Gallery, Oxford, mi-septembre

Un organe brisé et gangrené.

Un morceau de steak trop grillé.

Non, plutôt une pomme oubliée dans un cageot de marché. Bouffée par des vers arc-en-ciel. Des répliques barbouillées de ces maudits Bisounours qui me filent la nausée.

Je rature les notes sur mon cahier.

Merde, c’est n’importe quoi! C’est une peinture, pas un poème. Réfléchis avec tes yeux, Calliope, non avec ton spleen. On est dans un musée, pas dans le salon de la famille Adams. Dommage, cela dit.

Je pousse un soupir déchirant et me concentre à nouveau sur la toile d’Anika McFarland, intitulée « Black Heart». Comme son nom si original l’indique, cette croûte représente un cœur noir baveux, entouré de traits colorés.

Je me penche, analysant ces coups de pinceau dignes d’un élève de maternelle. Grossiers. Si ça, c’est de l’art, alors mes Lucky Charms du petit déjeuner sont un chef-d’œuvre à eux seuls. Je repousse une mèche de mes cheveux corbeau et remonte un peu plus le col roulé de mon T-shirt tout aussi noir. Au fond, ces céréales sont l’unique touche pigmentée de mon quotidien.

 Cette couleur est mon fétiche, mon totem. Un rempart contre cet univers bien trop vivant. Au grand dam de mes parents, qui ne cessent de m’acheter des vêtements chatoyants pour me torturer alors qu’eux-mêmes ne jurent que par les mises ténébreuses. Je passe mon temps à me les faire rembourser, les troquant contre du nouveau matériel de peinture. Pas question de changer pour qui que ce soit. Y compris pour ceux qui ont eu l’audace de me mettre au monde. C’est bien simple, j’arrêterai le noir le jour où l’on aura créé une couleur encore plus sombre.

Bon, revenons à cette abomination. Que peut-elle donc bien représenter ? Un pancake cramé par maman ? Non, trop évident. Bon sang, l’analyse d’œuvre n’est vraiment pas ma bête noire d’habitude. D’ailleurs, si cette matière était une bestiole, je l’aurais déjà apprivoisée depuis longtemps. Mais depuis douze minutes et seize secondes que je suis postée devant à me calciner les rétines, tout ce qui me vient à l’esprit c’est d’utiliser ce petit couteau suisse blotti dans ma poche. Offert affectueusement par mon papa pour mon premier jour d’école.

Quel doux souvenir !

— Colore-moi de ton amour, chuchote soudain une voix masculine à mon oreille.

[1] Marque espagnole de vêtements colorés.

2

Calliope

 

Je me crispe, les doigts déjà plongés dans ma poche à la recherche de ma lame. Un pas sur le côté gauche pour m’éloigner, puis je me tourne vers le futur cadavre qui a osé trop s’approcher.

Un mort-vivant dans la vingtaine dont le regard séducteur fait vrombir mon cœur en panne.

Je déglutis, contemplant l’intrus en sursis. Des cheveux blonds mi-longs, des yeux bleu lagon et un fantôme de barbe encadrant une mâchoire anguleuse.

Habillé dans un style rock décontracté, l’inconnu porte un chapeau feutré qui contraste avec son T-shirt à l’effigie de Rammstein et son horrible pantalon orange. Fascinée, je remonte jusqu’à son oreille gauche et son nez percés. Étrange, comme mélange.

Un croisement entre un mannequin de race et un bâtard de croque-mort. Ma foi, je saurai qui engager plus tard pour mon oraison funèbre. Si je ne décède pas avant de combustion.

J’imagine mes joues s’embraser à mesure que cet homme me contemple de son sourire ravageur. Face aux beaux garçons, je me sens toujours comme une sorcière sur un bûcher.

Je brûle, hurle intérieurement en maudissant le démon de la timidité.

— Colore-moi de ton amour, répète-t-il, amusé. Pour vos notes.

Je claque mon cahier dans un bruit sonore. Non, mais de quoi est-ce que cet apollon se mêle ?

Finalement, victime d’un éclat de lucidité, je le rouvre et griffonne à la hâte son idée.

— C’est exactement ce que j’avais trouvé, clamé-je, de mauvaise foi.

— Oh, je suis sûr que vous l’aviez quelque part entre…

Il se penche sur mes notes et lit à haute voix :

— Le steak grillé et le pancake cramé.

Je lui lance un regard aussi noir que ma tenue.

— C’était juste une métaphore, me sens-je obligée de me défendre.

Son sourire s’élargit. Envoûtant. Bien trop captivant.

— Des métaphores culinaires pour de la peinture ?

Je hausse une épaule hautaine.

— Bien trop subtiles pour vous, apparemment.

Son rire résonne dans mon ventre aux viscères entortillés. Un rictus doux et chaud. Comme un rayon de soleil en plein hiver londonien.

L’anonyme tapote ses lèvres fines de son majeur orné d’une chevalière en m’analysant avec attention dans un mutisme déstabilisant.

— L’œuvre, pas moi, grogné-je.

Il se penche à mon oreille. Son parfum enivrant s’infiltre dans mes poumons. Mélange de tabac froid et de bergamote. La rebelle attitude version britannique.

— Qui vous dit que vous n’en êtes pas une ?

Je bredouille d’un ton sec ma question en esquivant ses prunelles charmeuses.

— Pourquoi être venu me parler ? Il y a d’autres visiteuses bien plus avenantes que moi, dans ce musée.

Il soulève son chapeau et passe une main dans ses cheveux dorés.

— Elles sont du genre à s’extasier devant des portraits de chiens. Pas vous.

— C’est vrai, affirmé-je d’une voix monocorde. Je préfère les chats et leurs neuf vies.

L’inconnu hausse un sourcil intéressé.

— Pour le symbole du renouveau ?

Mon visage se fige dans le marbre glacé.

— Pour mes expériences. Celles que j’effectue dans mon laboratoire. Tard le soir.

— Oh, vous êtes une scientifique ?

— Non. Une cynique.

Un silence. Avant qu’il ne laisse éclater son hilarité.

— Bon sang, hoquette-t-il en se tenant les côtes. Finalement, j’ai bien fait de revenir dans cette ville. Ses habitants sont vraiment particuliers.

Particuliers ? Je tape du pied, les bras croisés. J’ai l’habitude de ces réactions face à mon humour spécial. Cependant, je ne sais pas pourquoi, le voir se foutre de moi me vexe au plus haut point. Peut-être espéré-je éblouir ce beau spécimen.

Pathétique.

Je ne vaux pas mieux qu’une Paris Hilton, à me tortiller devant lui. Il ne manquerait plus que ma vie devienne rose. Entourée de chihuahuas.

— Très bien, grommelé-je. Si je vous amuse tant, je préfère vous laisser avec vos chiens.

Je le fusille du regard en terminant ma phrase.

— Ou plutôt vos chiennes. Nul doute que vous trouverez une autre œuvre à séduire.

Puis, devant sa bouche ouverte, je pivote vers la sortie, le menton fièrement relevé. Soudain, sa voix de velours retentit dans la salle d’art moderne.

Navrée, presque… suppliante.

— Attendez ! Je ne voulais pas… Merde, je suis désolé. Ma sœur dit toujours que je raconte des conneries quand je suis nerveux.

Sa familiarité affligée me stoppe net dans ma fuite. Sans réfléchir, je me retourne et affronte son regard de chiot quémandant une caresse.

Les chats, Calliope. N’oublie pas que tu préfères les chats.

— Nerveux ? Dois-je comprendre que c’est moi qui te mets dans cet état lamentable ?

Il pince sa bouche pour dissimuler un sourire traître et s’avance dans ma direction en mimant un numéro d’équilibriste. Ses pieds évoluent alors avec précaution sur une ligne imaginaire. Un trait fragile et subtil, relié à mes bottes vernies de noir.

Cet homme est aussi cinglé que moi, pensé-je. Et curieusement, j’apprécie ça. Notez que le verbe apprécier est déjà un progrès en soi.

— Si je dis oui, me rattraperas-tu si je tombe ?

Je hausse un sourcil magnanime.

— Si tu dis non, c’est moi-même qui te pousserai.

Il joint les mains en prière, ses prunelles brillant d’optimisme.

— Dans tes bras ?

— Dans ta tombe.

Il rit et poursuit son show jusqu’à me retrouver. Trop proche pour m’épargner.

— Désolé, réitère-t-il. Je ne voulais pas sous-entendre que tu es particulière. Enfin si, tu l’es. Comme les œuvres les plus précieuses de notre histoire.

Il triture fébrilement le clou logé dans son cartilage d’oreille.

— En gros, tu es un diamant. C’était un compliment, se justifie-t-il d’un clin d’œil espiègle. À ma manière tordue, je te l’accorde.

— Certes. Il est vrai qu’être un diamant a son utilité.

— Ah, tu vois !

— Puisqu’il peut aussi bien orner que trancher la chair.

Il ouvre et referme la bouche, tel un poisson asphyxié par mon humour insoutenable. Pourtant, au lieu de détaler comme la majorité, l’inconnu éclate d’un rire sincère.

— J’adore ta repartie…

— Calliope.

— Calliope, prononce-t-il de son accent londonien.

Il étire sa main et je remarque pour la première fois son tatouage sur l’avant-bras. Un pinceau rouge, entouré de taches de peinture aux nuances variées. J’exècre les couleurs, cependant sur son épiderme, je pourrais bien apprécier. Encore ce maudit verbe.

— Elijah, se présente-t-il, les doigts toujours tendus vers moi.

Je ne les serre pas, pressée de m’éloigner de cette tentation arc-en-ciel. Il pleut depuis des années sur ma vie gâchée. Hors de question de laisser passer un seul rayon de soleil.

— Enchantée, Elijah. Au revoir, Elijah.

— Attends !

3

Calliope

 

Je baisse les yeux sur mon poignet emprisonné par ses doigts.

— Désolé, me relâche-t-il aussitôt. Je te l’ai dit, je réagis n’importe comment quand je suis nerveux. 

J’effleure ma peau réchauffée par son contact. Sous ma paume, mes cellules mortes semblent avoir été ramenées à la vie par ce croque-mort aux cheveux blonds.

— Ça a un nom, tu sais ? maugréé-je.

— La timidité ?

— Non. La drague ratée.

— T’as raison, je suis nul pour ça.

— On ne croirait pas vu… Enfin je veux dire, vu ton physique.

— Ah ça…

Il désigne ses traits virils illuminés d’un sourire polisson.

— Ne jamais juger une peinture au premier regard. Et c’est ce que tu as fait avec ce cœur noir.

— Ce steak grillé, corrigé-je.

— Rappelle-moi de ne jamais manger chez toi.

— Ça tombe bien, lui fais-je remarquer d’un ton pince-sans-rire. Puisque je ne t’inviterai jamais.

— Qui sait ?

— Jamais.

— OK.

— OK.

Les secondes passées à nous dévorer du regard s’étirent avant qu’il ne secoue la tête.

— Et si je te faisais visiter ? propose-t-il, soudain ragaillardi. Peut-être que la salle préraphaélite[1] te permettra de noter autre chose sur ta liste de courses.

— Pourquoi veux-tu m’aider ?

Il hausse les épaules.

— Je n’ai rien d’autre à faire de mon temps. Sans compter que j’aime expliquer les choses.

— Tu devrais faireprof, plus tard.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

J’énumère ses qualités sur ma main camouflée d’une mitaine en dentelle noire.

— Paresse et ego surdimensionné. La panoplie du parfait enseignant.

— Hum, je tâcherai d’y penser au moment de mon choix de carrière. Merci.

— De rien. Ça fera deux livres pour le conseil d’orientation.

— C’est cher.

— L’inflation.

Il gratte sa joue presque imberbe et s’incline vers moi.

— Que dirais-tu de descendre au restaurant ? Je te payerai en pancakes. Vu que tu as l’air d’adorer ça. Bon, je ne peux pas te garantir qu’ils seront aussi cramés que ceux de ta mère.

Je fais mine de réfléchir, mais ma décision est déjà prise. Si je veux m’intégrer dans cette ville, il me faut commencer à me créer des relations. Et le fait que le contact en question soit un beau gosse doublé d’un esprit aussi tordu que le mien ne rentre évidemment pas dans l’équation. Bien sûr que non.

— OK, accepté-je, un poil trop enthousiaste.

Son visage marque un bref instant de surprise avant de se ressaisir.

— Je pensais que tu dirais non.

— J’aime décevoir.

— Je note. Viens, allons prendre l’ascenseur, me propose-t-il en commençant à marcher.

— Un ascenseur ? Tu sonnes comme un trentenaire délabré. À ton âge, c’est plutôt moche.

Il s’arrête brusquement. À la vue de ses muscles contractés, je dirais que je viens tout juste de le vexer.

À charge de revanche, mon cher Elijah.

— J’ai un peu trop forcé sur mon running hier soir, se justifie-t-il d’une moue crispée. Rien à voir avec l’âge.

— Très bien, Yoda. L’ascenseur nous prendrons pour préserver tes tendons. Par contre, je te préviens, je n’ai pas beaucoup de temps.

Ses yeux s’attardent sur mes lèvres et j’y perçois une émotion vaguement familière. Le désir.

— Ça me suffit, approuve-t-il d’une voix rauque.

Je ne relève pas par peur de déclencher quelque chose que je regretterais demain. Sans un mot, je le suis dans le couloir jusqu’au palier de l’étage. Ma respiration s’accélère à la vue de la cage de fer. Je déteste les espaces clos. Et j’ai de bonnes raisons.

Elijah presse le bouton et deux secondes après, nous voilà enfermés dans cette prison d’acier. J’inspire profondément, essayant de ne pas me focaliser sur les grincements préoccupants. Ni sur le parfum entêtant de mon voisin. Je déglutis alors qu’une vive chaleur embrase mon bas-ventre. Des papillons aux ailes enflammées lacèrent ma poitrine essoufflée. Tourmentée par ce phénomène inconnu, je cherche à respirer un air sain. Toutefois, les seules bouffées qui parviennent à mes poumons sont déjà infectées par son odeur de mâle. Une flagrance boisée et virile qui m’oblige à demeurer en apnée. Mon rythme s’accélère, mon esprit ralentit. Tout disparaît autour de moi dans un flou abstrait. Tout à part lui. Bon sang, est-ce que c’est ça qu’on nomme « tension sexuelle » dans ces livres à l’eau de rose ? Écœurant. Si c’est le cas, je vais mourir étouffée dans mon vomi avant même qu’il ne m’ait touchée.

— Claustrophobe ? s’inquiète-t-il.

— Légèrement, soufflé-je.

Pas vraiment, mais c’est plus simple comme argument. Ses doigts effleurent les miens pour me rassurer. Peine perdue, cela ne fait que comprimer ma cage thoracique. Désormais, même mon cœur est dans un foutu ascenseur.

Étrangement, cette sensation est loin de me procurer la nausée tant . Au contraire. C’est bon et horrible à la fois. Sucré et piquant. Interdit et exaltant. Un peu comme une cacahuète enrobée de wasabi. J’ai envie d’y goûter, de la savourer, même si je sais combien mes papilles seront blessées. Qu’est-ce que ça serait s’il me donnait un baiser…

Ça suffit, Calliope.

Oui, tu as raison.

Je dois mettre un terme à cette nouvelle sensation. Maintenant. Ce type n’est pas une fichue cacahuète. C’est une carotte. Et je hais les carottes. Ébranlée, je m’apprête à lui signifier d’arrêter quand un soubresaut me fait échouer dans ses bras. Ce n’est pas vrai, ne me dites pas que…

J’occulte les frissons que me procure cette proximité et m’extrais de cette étreinte accidentelle. La déception très vite remplacée par la terreur.

— Merde ! s’exclame Elijah en s’acharnant sur les boutons. L’ascenseur est en panne.

— Appuie sur celui d’urgence, lui ordonné-je, au bord de l’hystérie.

Il s’exécute, sans me quitter des yeux. 

— OK. Ça va aller, t’inquiète pas. Ils vont arriver en moins de deux.

— On sera déjà décédés.

Il enlève son chapeau et m’évente avec. Ce n’est pas de refus vu la chaleur de ce mois de septembre.

— Si tu meurs avant moi, tu m’autorises à manger ton cadavre ? me demande-t-il d’un air faussement sérieux. J’ai la dalle.

— Bien sûr. Figure-toi que j’ai toujours rêvé de faire mourir quelqu’un d’indigestion.

Il éclate de rire et ce son a le don de m’apaiser. Peu à peu, ma respiration s’allège, mes muscles se détendent. Et je me surprends à vouloir me confesser dans cet habitacle désormais plus proche du paradis que de l’enfer.

— C’est la malédiction du chouchou, chuchoté-je.

— La quoi ?

J’expire et me redresse, croisant son regard empli de curiosité.

— La malédiction du chouchou, expliqué-je d’un ton possédé. J’avais douze ans quand, en colonie de vacances, j’ai commis un crime épouvantable.

— T’as fait brûler des marshmallows ?

— Pire. J’ai enfermé une camarade dans sa chambre. Anne Goldwing, dite Anne la rousse. Une peste qui m’avait volé mon chouchou préféré. Le noir. Celui qui ressemblait à une chauve-souris. Elle avait l’habitude de me persécuter, mais là, c’était l’affront de trop. Alors, je l’ai séquestrée avant de jeter la clé au loin sur la plage. Il faisait nuit, et les moniteurs ont mis des heures à la retrouver. Une fois qu’Anne a pu être libérée, elle m’a lancé une malédiction. « Chaque fois que tu te trouveras dans un espace clos, toi aussi tu seras enfermée ». Depuis, je reste bloquée dans les toilettes, les caves et les ascenseurs. Voilà, tu sais tout. Je suis maudite. À jamais condamnée à une lente agonie.

Un gloussement peu discret m’oblige à me tourner vers Elijah. Au bord de l’apoplexie, son beau visage empourpré laisse enfin éclater son hilarité. Je fais rouler mes pupilles tandis qu’il s’étouffe de rire.

— Pardon, s’excuse-t-il en essuyant une larme. Je ne pouvais plus me retenir. Décidément, j’ai vraiment, vraiment bien fait de venir. Je retire ce que j’ai dit, Calliope. Tu n’es pas un diamant, t’es bien plus que ça. Bon sang, j’avais pas ri ainsi depuis… Merde, je ne sais même plus. Merci.

Je plisse les paupières pour le toiser.

— C’est cela, moque-toi. Tu rigoleras moins quand ils retrouveront nos os rongés par les rats.

Ma remarque ne fait qu’accentuer ses larmes.

— Je doute qu’ils grimpent jusqu’ici. J’ai jamais croisé de spider-rats, pouffe-t-il.

Je croise à nouveau les bras sur ma poitrine, le regard fixé sur la porte pour ne pas me perdre dans le bleu de ses yeux, mon bon sens noyé, quelque part entre mon envie de rire et de le frapper.

De le détester et de l’embrasser.

— Tu as raison, cinglé-je finalement, un sourire timide aux lèvres. C’est moi qui vais ronger les tiens.

[1] Mouvement artistique du 19e siècle.

4

Elijah

 

D’ennuyeuse, ma petite balade à la galerie devient passionnante. Enivrante. Déstabilisante.

Mes doutes se sont soudain envolés quant à mon retour à Oxford. Un miracle. Je n’étais pas revenu dans cette ville depuis pas mal d’années. Ce nouveau job me motive carrément, toutefois, le brusque changement dans ma carrière n’a rien d’une sinécure. J’ai longuement hésité avant de prendre cette décision, d’abandonner fric et paillettes pour un quotidien simple.

Serai-je à la hauteur ? Cela me suffira-t-il ? Et pour combien de temps ?

Ces questions tournoient dans ma tête depuis mon arrivée, telle une toile de maître obsédante. Depuis, mes nuits d’insomnies s’accumulent, repoussant encore et toujours l’ombre de mon inspiration. Alors, quand j’ai vu ce bout de nana en monochrome perdue dans l’observation d’une peinture, je me suis dit que ça valait le coup de me lancer. Que tout était bon pour me changer les idées.

Finalement, « me changer les idées » est une expression bien trop faible en rapport à ce que je ressens. Calliope me retourne la cervelle comme peu de gens l’ont fait auparavant.

Personne, en vérité.

Ses yeux un peu trop grands, un peu trop éteints, un peu trop cyniques restent fixés obstinément sur le bouton d’urgence, comme si ça pouvait aider l’ascenseur à redémarrer. Sa petite bouche ronde perdue au cœur d’un visage pâle de souris se crispe d’anxiété tandis qu’elle se mure dans le silence.

Je la perturbe. Je le sais. Tout autant qu’elle me perturbe.

Est-ce le manque de couleur en elle qui me donne envie de la peindre de mon humour ? À moins que sa verve piquante n’ait interpellé mon âme d’éternel charmeur ?

Je l’ignore, mais j’aimerais beaucoup que cet instant fugace perdure. Elle et sa fameuse malédiction, moi et mon masque de clown, nous deux coincés dans cette boîte de métal trop étroite pour deux inconnus. Trop grande pour une telle attirance.

À peine m’étais-je rapproché de cette inconnue, poussé par un étrange élan, que mon corps répondait déjà à l’appel de sa chair. Tout en cette fille me fascine, de son parfum aux notes vanillées à ses paroles acérées, en passant par son adorable visage fermé.

Mon cerveau d’artiste flétri retrouve pour quelques minutes une imagination fiévreuse. Et je me vois redessiner ses courbes menues de mes attentions, explorer ses plus intimes recoins dissimulés sous sa tenue austère, remplacer cet air obtus par des gémissements lascifs.

— N’y pense même pas, cingle-t-elle soudain en pivotant, bras croisés.

Surpris par sa remarque, je sursaute en me composant une expression étonnée.

— Pardon ?

— Je ne couche pas avec les légumes, d’autant moins s’ils rendent aimables, comme les carottes par exemple.

Ses prunelles se posent sur mon jean orange, et je m’esclaffe à sa pique, nullement offensé :

— À minuit, le vert sera ma couleur. Ainsi, ça ne sera pas notre premier soir. Beaucoup plus élégant.

— L’élégance est une notion archaïque, laissons-la aux rêveurs en redingote. Quant à ton souci de couleur, ça ne m’intéresse pas. Je vois la vie en noir et blanc, seul le rouge sang m’est supportable.

— Parfait, alors sortons boire un verre jeudi.

Un de ses sourcils sombres s’arrondit, je précise :

— Je vois la vie en arc-en-ciel. Sept couleurs pour sept jours. Le jeudi, c’est rouge.

— Quelle horripilante déclaration, quelle horripilante habitude.

Envoûté par ses grands yeux noirs bordés de longs cils, j’approche d’un pas.

— Quelle horripilante compagnie, chuchoté-je en mordillant ma lèvre inférieure.

— Notre incompatibilité me donne la sensation d’une douche glacée.

— Et moi, d’une vague embrasée. Ne dit-on pas que les opposés s’attirent ?

Elle a beau lutter de toute sa fausse indifférence, je devine son souffle se raccourcir, ses traits de porcelaine tressaillir. Cette jeune femme représente à elle seule la plus sublime œuvre de ce musée, elle semble créée de la main du plus talentueux des artistes.

— C’est le stress qui fait accélérer ton pouls ? demandé-je en m’inclinant plus près de ses lèvres entrouvertes.

— L’angoisse d’un enfermement forcé avec un fan de Desigual.

Mon organe vital s’affole davantage à ces paroles prononcées sans conviction.

— Tu ne risques rien, Calliope.

— La mort serait plus douce. Elijah.

— Et ma caresse plus encore…

Mon pouce ose frôler l’arrondi satiné de sa mâchoire. Elle se tend avant de se relâcher dans un soupir ténu, puis rétorque, sans pour autant reculer :

— Le coup de la panne ou d’appuyer ses propos avec un prénom balancé d’un ton langoureux ne fonctionne que dans les romans à l’eau de rose.

Je ne peux retenir un sourire. Si elle s’efforce de conserver une attitude hautaine et détachée, la lueur au cœur de ses prunelles, elle, hurle combien elle vibre.

Mais que se passe-t-il ? Je me sens comme propulsé dans un univers parallèle où plus aucune logique n’a sa place. Jamais je ne me serais approché d’une telle femme en temps normal, encore moins après ces quelques paroles échangées. Trop jeune, trop cynique, trop mordante. Elle est aussi sombre que je suis coloré, aussi désabusée que je suis expansif, aussi polaire que je suis chaleureux.

Et pourtant… pourtant…

Je n’ai aucune envie qu’on nous dépanne, aucune envie de la voir s’éloigner, aucune envie de son absence. Pourquoi ? Je m’en fiche. Les faits sont là, évidents. Je ne peux pas laisser passer cette nana comme un bref courant d’air dans mon existence.