1

L’héritière

 

Lyria

 

Perchée sur le dos massif d’un dragon, je faisais courir mes doigts sur chaque creux et relief de la base de son cou puissant. Malgré sa taille imposante, il se montrait docile sous mes soins, émettant des grognements occasionnels de contentement ou de douleur. Paupières closes, je me laissais guider par Gaïa, à l’écoute de mes sensations. Mes longs cheveux argentés ondoyaient au gré de mes gestes précis, caressant la surface brillante de ses écailles aux rebords acérés.

Mon amie Elara se tenait à mes côtés, prête à m’assister, une expression concentrée sur son visage piqueté de taches de son. À quelques mètres de là, ma seconde meilleure amie, Thalia, faisait le guet, ses yeux gris acier scrutant les environs avec vigilance.

L’atmosphère, dans la salle de soins du Palais de l’Aube, était emplie de l’odeur apaisante des herbes médicinales et des fleurs fraîches disposées dans des vases en cristal. Les murs de la pièce, ornés de fresques représentant les morphologies humaines et draconiques, brillaient légèrement sous la lumière diffuse des cristaux suspendus au plafond. Les fenêtres grandes ouvertes laissaient entrer un air parfumé par les fleurs estivales. Le doux murmure de l’eau s’écoulant d’une cascade proche ajoutait une ambiance sereine et réconfortante.

Le dragon émit un grondement sourd, puis un râle de soulagement lorsque je trouvai enfin le point de tension. Je souris, satisfaite d’avoir démasqué ce vilain nœud.

— Courage, on a presque fini, lui assurai-je. Ne vous ai-je pas déjà dit d’arrêter de faire le malin en vol avec vos vrilles retournées ?

Le dragon, un magnifique spécimen du clan des Eaux, émit un grondement que l’on aurait pu assimiler à un rire. Sous sa forme draconique, ses écailles étaient d’un bleu profond avec des reflets irisés qui captaient la lumière, donnant l’impression qu’il était couvert de vagues en mouvement. Ses yeux vert turquoise reflétaient une intelligence vive ainsi qu’une profondeur tranquille. Ses ailes larges et membraneuses étaient parfaitement adaptées pour glisser dans l’eau autant que pour fendre les cieux.

J’en appelai à l’énergie de Gaïa afin de nourrir ma force, puis avec des mouvements précis, j’appliquai une pression constante jusqu’à ce que je sente le muscle se détendre sous mes doigts. Le dragon soupira de contentement alors que je descendais de son dos avec agilité, suivie de près par Thalia.

J’adorais offrir mes connaissances en anatomie pour soulager mes pairs. Bien sûr, ce n’était pas une pratique digne de la Princesse Lyria Aelyndor, héritière du trône d’Avaloria, future Reine des dragons. Avaloria n’était de toute façon guère ouverte aux médecines nouvelles, notamment celles issues des connaissances humaines.

En un clin d’œil, mon patient reprit son apparence humaine, se transformant en un jeune homme au sourire charmeur, doté d’un corps finement ciselé. Sous cette forme, il avait des cheveux châtains et bouclés qui tombaient en mèches folles autour de son visage. Sa peau était légèrement hâlée, comme s’il avait passé beaucoup de temps au soleil, et ses yeux verts brillaient toujours d’une intensité aquatique. Nu comme un ver, il se hâta de revêtir sa tenue simple, mais élégante, qui reflétait sa nature noble.

— Merci, Lyria. Vous avez des mains magiques.

Je m’empourprai sous le compliment.

— C’est un plaisir, Nael, merci de me faire confiance. Encore une fois.

Mon sous-entendu ne lui échappa pas. Le futur Sovereign du clan des Eaux quémandait régulièrement des séances, parfois sans raison, juste pour passer une petite heure en ma compagnie. Nous avions suivi nos trente années de cours ensemble en tant qu’enfants de haute lignée, à l’académie de l’Aube. Il nourrissait à mon égard des sentiments romantiques que je ne partageais pas.

Il me lança un regard espiègle.

— Qui pourrait résister à l’idée de voir la Princesse Lyria et ses adorables amies ?

Je ris en secouant la tête.

— Par les étoiles, Naelindor Thalassor ! Vous êtes toujours aussi charmeur, n’est-ce pas ?

Une formation de dix dragons noirs en vol atténua un instant la clarté de la pièce. De concert, nous jetâmes des regards craintifs aux gardes royaux qui survolaient le massif de l’Aube. Tous issus du clan des Ombres où beaucoup de dragons avaient renié leur forme humaine pour ne vivre que sous leur aspect animal. Hormis quelques exceptions, comme Eldor, leur dirigeant, qui siégeait au Conseil et adoptait parfois son aspect d’homme, il était rare d’en croiser un dans son enveloppe humaine. J’ignorais si c’était pareil au sein de leur clan situé aux confins d’Avaloria, sur la presqu’île d’Ildrissor. Aucun étranger n’y était toléré.

Depuis la nuit des temps, ma famille les avait désignés comme Garde Royale[1] en raison de leur supériorité sur bien des points. Plus forts, plus rapides, et surtout plus malins que beaucoup d’Avaloriens, ils étaient de redoutables combattants. Par chance, leur dévouement à la couronne ne laissait aucun doute en dépit de leur caractère complexe et ombrageux, surtout depuis qu’ils avaient signé le Serment des Gardiens qui les liait au Roi.

Il valait mieux les avoir dans notre camp qu’en tant qu’ennemis.

Preuve en était le dernier drame en date qui avait mis à mal la sérénité de l’île, cinquante ans plus tôt. Du haut de mes huit ans, j’étais une toute jeune dragonne à l’époque. Le coup d’éclat d’un groupe rebelle mené par l’ancien Sovereign du clan restait gravé dans les mémoires. Celui que l’on avait ensuite nommé Fléau. Mon père avait pardonné, jugeant les autres Ombres non responsables. D’autant plus que des dragons de tout Avaloria remplissaient les rangs rebelles.

Dans cette histoire, j’avais perdu mon unique frère aîné, Orion. Celui qui aurait dû hériter du trône. Il avait participé à l’arrestation des rebelles et n’en était pas revenu.

Thalia arriva en courant, l’inquiétude peinte sur son visage.

— Princesse Lyria !

Mon cœur se serra.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Le Roi vient d’envoyer Eldarion vous chercher.

— Il sait pour mes séances de soin ?

— Pire… il a décidé de précipiter votre mariage.

La panique enfla en moi.

— Quoi ? Pourquoi maintenant ?

Elara posa une main réconfortante sur mon épaule. Mon amie à la flamboyante chevelure de feu avait toujours tendance à examiner de manière pragmatique les événements. Originaire du clan des Flammes, son caractère était à l’opposé de la plupart de ses compatriotes ; sanguin et impulsif.

— Calmez-vous, Lyria, c’est légitime. Les derniers événements dans les cinq Royaumes[2] ont davantage fragilisé la barrière magique de l’île et perturbé les cristaux. Vous savez combien cela a déjà été difficile après la disparition du Cœur de la Terre. Le Roi désire simplement renforcer son héritage au cas où la situation s’aggrave.

— Mais je ne veux pas me marier ! m’emportai-je.

Confuse, je me souvins que Nael se tenait à proximité. Son air ébahi m’informa qu’il avait entendu ma réticence à m’engager pour assurer l’avenir de la couronne. Un comportement inadmissible venant d’une Princesse.

— Enfin… si… mais pas maintenant, pas sans être… amoureuse, corrigeai-je.

Nael ouvrit des yeux encore plus grands. En tant qu’héritiers, lui du clan de l’Eau, moi de la couronne, nous n’avions rien à espérer après une quelconque notion romantique. Notre unique préoccupation devait se résumer à nos responsabilités.

Mais j’étais différente. Pas comme mes parents l’auraient souhaité, hélas.

— Ne paniquons pas, tempéra Elara. Attendez de voir votre père avant de vous affoler.

— Ou elle peut aussi dire non ! la contra Thalia, toujours aussi fougueuse.

Avant que je puisse répondre, Eldarion fit irruption dans la salle.
La lumière des cristaux illumina les traits sévères et le regard gris clair du bras droit de mon père. Les murs scintillants de la salle de soins amplifièrent l’écho de ses pas, rendant l’atmosphère plus tendue encore. Comme à chaque fois qu’il était déstabilisé, il passa sa longue main fine dans ses cheveux aussi argentés que les miens. Ses prunelles perçantes nous analysèrent puis ses sourcils se froncèrent, intensifiant les battements de mon cœur.

Ce dragon originaire du clan des Pierres était une présence rassurante qui guidait ma famille depuis aussi longtemps que je m’en souvienne. On le nommait le Grand Chancelier. Bien qu’il m’affectionne, sa loyauté allait au Roi.

— Princesse, que faites-vous ici ? s’étonna-t-il. Avez-vous eu besoin de soins ?

— Une légère entorse au poignet, répondis-je précipitamment.

— Un simple mal de tête ! s’exclama Elara en même temps.

— Tout va bien, déclara Thalia au même moment.

Alors qu’on refermait la bouche, confuses, Nael choisit ce moment de pur chaos pour intervenir :

— La Princesse s’occupait de mes douleurs.

Nos trois voix résonnèrent à l’unisson :

— Par les étoiles, Nael !

Le bougre savait pourtant que je dissimulais à autrui mes activités de soigneuse. Cependant, sa réputation de gaffeur le précédait. Nael était aussi tête en l’air que maladroit. J’avais bien du mal par ailleurs à l’imaginer à la tête du clan des Eaux.

Seule Indra, l’infirmière en chef, et mes deux amies étaient au courant de mes… activités. Mes joues s’empourprèrent d’embarras. Je maudis encore une fois ma peau claire et sensible.

— On ne fait rien de spécial, corrigeai-je. Je voulais juste aider un ami.

Eldarion haussa un sourcil, puis à mon plus grand bonheur, ne poussa pas plus loin ses interrogations.

— Le Roi, votre père, vous convoque, Lyria. Maintenant.

— Pourquoi ? s’enhardit Thalia.

— Rien qui ne concerne vos amis, lâcha-t-il en jetant un regard sombre à l’impertinente. En outre, a-t-il besoin d’une raison précise pour voir son enfant chérie ? Un père ne devrait jamais avoir à supplier sa fille de passer un moment à ses côtés.

Je baissai le nez, puis marmonnai :

— Non, bien sûr.

— Suivez-moi, si vous le voulez bien.

Je faillis rétorquer « et si je ne le veux pas ? », au lieu de cette réplique cavalière, je masquai mon trouble derrière mes bonnes manières et acceptai :

— Très bien, allons-y.

Mon estomac se noua. Eldarion ne se doutait pas que je connaissais le sujet que nous allions aborder.

— Et pour votre information, Princesse, nous sommes tous au courant de vos passe-temps. Vos parents les tolèrent, mais cela devra cesser. Vous êtes trop importante pour vous éparpiller dans des broutilles.

Mon visage se réchauffa davantage, je retins une réponse désagréable. Le Grand Chancelier n’était responsable ni de mon héritage ni de nos lois. Il se contentait de porter la parole de son Roi et de le servir fidèlement.

Nous traversâmes les couloirs dont les murs brillaient autour de nous. Malgré la beauté de l’endroit, une ombre planait sur mon cœur alors que je me préparais à affronter notre Roi. Mon père.

[1] Garde rapprochée de la famille royale, part infime des armées du Roi.

[2] Référence à la série « Les 5 Royaumes » qui se passe dans le même univers.

2

Le mariage

 

Lyria

 

Le cœur battant à tout rompre, je pénétrai dans la salle du trône. Comme toujours, la splendeur des lieux m’éblouit. Les murs étaient parés de fresques grandioses, dépeignant des scènes de batailles épiques issues d’époques révolues, tandis que les colonnes dorées, torsadées à la manière de sarments de vigne, s’élançaient avec majesté vers le plafond voûté. Au centre trônait une merveille sans égale : le siège royal, forgé dans un unique cristal, lié à d’autres nichés dans le cœur même de la montagne. Il resplendissait de mille feux, vestige inestimable, sculpté des millénaires plus tôt par la flamme des dragons.

Quatre immenses dragons noirs de la Garde Royale analysaient le moindre mouvement autour du Roi. Deux encadraient l’entrée. De nombreux autres veillaient depuis l’extérieur.

Ils étaient si impressionnants que je frissonnais sous leur examen silencieux. Après quarante-huit printemps, je ne m’habituais pas à l’aura obscure qui entourait ceux du clan des Ombres.

Dire qu’ils seraient mes protecteurs lorsque je serais Reine…

Mon regard erra un instant sur la cavité en haut du trône, où se trouvait auparavant le Cœur de la Terre ; le plus précieux des joyaux sur cette terre. Si petit et pourtant… Il était le garant de l’équilibre absolu entre la magie des métamorphes et le monde des humains. Depuis sa disparition, nous sentions que cette magie avait perdu de sa puissance et de sa stabilité. Chaque année, nos pouvoirs diminuaient, se faisaient plus aléatoires. Les tremblements de terre se multipliaient. Nous comptions moins de naissances, et pire, à l’extérieur d’Avaloria, l’impact était évident. Les guerres ainsi que la violence brutalisaient chaque région du monde, autant chez les humains que dans les cinq Royaumes. Bien que ces derniers aient retrouvé une paix relative depuis qu’ils s’étaient réunis en une seule entité — le royaume d’Atqäsypda[1] — cela demeurait fragile.

Mon père, le Roi Ragnar Aelyndor, connu sous le nom de l’Invaincu, trônait avec une majesté indéniable, sa silhouette imposante drapée dans une cape pourpre. Ses cheveux châtains, striés de mèches argentées, étaient soigneusement coiffés. La peau tanné de son visage, ornée de cicatrices témoignant de ses luttes et du poids des siècles, racontait l’histoire d’un homme façonné par les feux de la guerre. Âgé de près de six millénaires, Ragnar était un dragon séculaire, tant redouté que vénéré. La Reine Isolde, ma mère, paraissait presque être dans la fleur de l’âge, avec ses 3 600 ans.

Les iris bleus de mon père, perçants comme un ciel d’hiver, se posèrent sur moi avec une intensité qui m’emplit d’un mélange d’admiration et de nervosité. Parmi le peuple, il se disait que Ragnar déchiffrait les âmes au travers des regards. J’en étais également convaincue.

— Lyria, ma fille, commença-t-il d’une voix profonde qui résonna dans la vaste salle.

— Votre Majesté, le saluai-je en courbant le dos avant de plonger mes yeux dans les siens.

— Je serai bref : le Festival des Ailes approche à grands pas. Cette année, tu prendras part au ballet aérien des Aspirants. Ce moment est capital, non seulement pour toi, mais pour le royaume tout entier.

Mon cœur rata un battement. Pas de futilité ni même d’échange de politesse, mon père allait toujours droit au but sans détour. J’aurais souhaité pouvoir discuter avec lui de son histoire, de ses projets, du temps qu’il ferait demain, de ma passion pour le monde ou de mes envies d’exploration. Hélas, jamais il ne m’avait accordé cette faveur. Oh, il m’aimait, je n’en doutais pas. Néanmoins, son rôle l’obligeait à de nombreuses absences ainsi qu’à une grande rigueur.

Je restai silencieuse, mon esprit tourbillonnant. Chaque année lors de l’équinoxe de printemps, le festival des Ailes se déroulait au pied de la montagne de l’Aube, dans la vallée où s’écoulait la rivière de l’Éclat, issue de son sommet. Nous célébrions le renouveau et la vie offerte par Gaïa. L’événement était ouvert à tous sans exceptionmême au redouté clan des Ombres. Durant ces festivités étaient présentés à la société les jeunes dragons prêts pour le mariage. Y participer était un honneur. Cela signifiait aussi me plier à un destin que je n’étais pas sûre de vouloir embrasser.

Je m’efforçai de conserver une voix assurée, hélas l’hésitation la fit vaciller.

— Père, je comprends l’importance de cet événement, mais… ne pourrait-on pas attendre quelques années de plus ? Après tout, je n’ai même pas atteint le demi-siècle de vie. J’aimerais me former plus encore au monde humain, aider dans les recherches du Cœur de la Terre. Je voudrais…

Il leva une main, m’interrompant avec fermeté.

— Ce que tu désires est secondaire. J’ai fait preuve de patience concernant ton mariage. Les filles de noble lignée sont généralement promises dès la fin de leur éducation. Le royaume doit te voir parmi les Aspirants. Cela symbolisera notre cohésion et mettra en lumière ta force, ainsi que ta détermination à servir Avaloria. Le peuple est préoccupé, il nous incombe de le rassurer. Que l’héritière du trône soit prête à s’engager pour l’avenir de notre nation sera un signe des plus puissants.

— Je comprends, bredouillai-je, la gorge si nouée que je peinais à reprendre mon souffle.

— Lors des festivités, j’annoncerai un grand événement au cours duquel les prétendants dragons rivaliseront dans diverses épreuves. Il est évident que nombreux seront ceux qui aspireront à devenir Roi Consort d’Avaloria. Ce tournoi offrira non seulement l’occasion de révéler qui est digne de te courtiser, mais aussi de renforcer les liens entre les six clans.

Devenir Roi…

Et l’amour dans tout cela ?

Je retins un soupir de désespoir. Tout prenait une tournure terriblement concrète, bien trop concrète. Tout s’accélérait. Un profond respect pour mon père m’empêchait de protester, mais je peinais à réprimer l’envie irrésistible de fuir.

— Je suis consciente que vous souhaitez ce qu’il y a de mieux pour moi et pour le royaume, toutefois…

Je butai sur mes mots alors que ses épais sourcils se fronçaient.

— … je ressens un appel vers autre chose, quelque chose au-delà des murs du palais. Ne pourriez-vous pas envisager de reporter ma participation au ballet des Aspirants ?

Il me regarda avec une douceur mêlée de détermination.

— Lyria, je comprends tes désirs, d’autant plus que tu n’étais pas destinée à prendre ma place. Orion aurait dû être mon successeur. Cependant, ces responsabilités font désormais partie de ton héritage.

À l’évocation de mon défunt frère, ses iris se couvrirent de chagrin avant de redevenir ceux du Roi autoritaire.

— La loi du sang prédomine, Lyria. Le devoir nous appelle et je ne rajeunis pas. Je ne t’imposerai pas ton futur époux, et j’accepterai d’attendre encore une année pour célébrer ton mariage, mais tu dois trouver un fiancé.

Il était inutile d’insister davantage, ce qu’il me concédait était déjà un privilège. Aucun de mes ancêtres n’avait eu le choix. Leur moitié avait toujours été désignée par leurs parents pour des raisons politiques ou des intérêts financiers. Je souhaitais être à la hauteur de la mémoire d’Orion.

Mais cela ne suffisait pas à apaiser mon angoisse.

La prestance de mon père, digne et imposante, me rappelait invariablement le poids des responsabilités qui reposaient sur nos épaules. Pourtant, en moi bouillonnaient un irrépressible désir de liberté et des aspirations dont il n’avait pas même conscience.

— Très bien, Votre Majesté, je participerai au festival, répondis-je finalement, une pointe d’aigreur dans la voix.

— Prépare-toi, ma fille, tu dois resplendir, conclut-il. À présent, retourne à tes occupations, je dois… Mais qu’est-ce donc cet accoutrement ?

Il remarquait seulement maintenant la robe confortable que j’avais choisie pour recevoir Nael ; une tenue indispensable quand je procurais mes soins. Une tenue simple qu’il jugeait indigne d’une Princesse héritière.

Mes doigts se refermèrent sur le tissu froissé et je déglutis avec difficulté.

— Peu importe, Lyria, je n’ai ni le temps ni l’intérêt pour tes distractions, soupira-t-il. Toutefois, sache que cela devra cesser dès l’annonce de tes noces. Retire-toi à présent et… veille à revêtir des habits plus convenables.

Après un simple hochement de tête suivi d’une révérence rapide, je quittai la salle du trône, le cœur alourdi par le poids de ce futur tracé pour moi. Ma fameuse robe, faite de lin bruni et déchirée à l’épaule en raison de mes acrobaties lors des soins, effleurait le sol tandis que mes pensées s’égaraient déjà vers des horizons lointains. Une partie de moi gardait l’espoir qu’un jour, je pourrais déployer mes ailes au-delà des frontières du massif de l’Aube.

[1] Référence à l’univers de la série « Les 5 Royaumes ».

3

Le festival

 

Lyria

 

Les doigts empressés de Thalia s’agitaient dans ma longue chevelure. Son bout de langue sortie trahissait toute sa concentration et le sérieux qu’elle mettait à la tâche. Plus loin, Elara lissait les plis de ma robe d’Aspirante accrochée aux baldaquins de mon lit. Tout en nuances de bleu et de blanc, elle rappelait les sommets enneigés se détachant du ciel azur. Le corsage ajusté était brodé de fils d’argent, créant des motifs aussi délicats que des flocons qui scintillaient à la lumière. La jupe, faite de couches de tulle léger, flottait comme une brume glacée, s’évasant gracieusement jusqu’au sol en une cascade de tissus aériens. Mille éclats de cristaux avaient été fixés dessus par nos talentueuses couturières du clan des Cieux. Elles avaient œuvré jour et nuit afin de me fournir une tenue digne de la Princesse d’Avaloria.

Un soupir m’échappa.

À cet accoutrement luxueux, je préférais mes robes de lin ou en laine de brabich[1].

— Aïe ! protestai-je alors que Thalia me tirait les cheveux.

— Juste une petite tresse par ici, soyez patiente, Princesse.

— Je le suis, chère amie, vous travaillez ma coiffure depuis maintenant deux heures.

— Et il m’en faudra encore une de plus.

— Vous auriez dû laisser faire Maggie, elle est bien plus douce.

— Votre femme de chambre n’a pas mon talent, vous devez avoir le meilleur du meilleur pour le ballet des Aspirants. Avez-vous répété la chorégraphie ? Même si c’est la même chaque année, il faut vous synchroniser avec les autres.

J’acquiesçai tandis que, à mon grand soulagement, Elara intervenait de sa voix calme :

— Thalia, arrête de la stresser. Lyria risque d’avoir le teint froissé si tu continues de la fatiguer avec tes bavardages incessants.

Ma coiffeuse improvisée ne répondit rien, mais je devinais à sa bouche de travers qu’elle était agacée. Thalia ne pouvait pas cacher ses sentiments. Mon amie était un véritable livre ouvert, au contraire de nous, les dragons. Cela provenait certainement de sa différence et de sa jeunesse.

Thalia n’était pas une métamorphe dragon. Son histoire était unique.

Le clan des Eaux vivait sur les côtes sud-est d’Avaloria. Dans l’une de leurs grottes maritimes, une des anciennes avait trouvé ce bébé enfermé dans une caisse en bois. C’était il y a bientôt dix-neuf ans. Personne n’avait jamais su si Thalia était tombée d’un bateau ou posée là sciemment. C’était inexplicable. Le dôme qui nous protégeait n’aurait pas dû permettre son intrusion.

Le clan des Eaux avait pris soin d’elle quelques semaines avant de réaliser qu’elle était différente. Les métamorphes dragons pouvaient muter à volonté dès leur naissance, certains passaient d’ailleurs une partie de leurs tendres années sous leur forme animale, voire bien plus comme le clan des Ombres. Pas Thalia. Après quelques recherches et analyses, nous avions donc compris ce qu’elle était : une métamorphe louve issue du royaume Ferrale[2]. Leur première mutation survenait à la fin de leur adolescence.

Deux solutions s’étaient alors offertes à nous : l’éliminer ou la garder.

En effet, nous ne pouvions la ramener en terre des Hommes ou même chez les autres métamorphes. En usant de leur pouvoir, les lions[3] auraient pu fouiller sa mémoire, localiser notre île. Cela aurait représenté un trop grand risque pour Avaloria qui vivait cachée depuis la nuit des temps.

Incapables de tuer un enfant innocent, nous avions choisi l’option numéro deux.

Dès lors, Thalia avait été intégrée à la vie du palais et élevée par une nourrice qu’elle considérait comme sa mère ; une dragonne originaire du clan des Pierres, Analia. Tous les Avaloriens connaissaient sa différence. Thalia était une célébrité, personne ne l’avait jamais rabrouée ou jugée à ce propos. Mon amie était parfaitement acceptée.

L’an dernier, elle avait subi sa première mutation. Un phénomène douloureux que nous avions partagé à ses côtés, avec Elara. Depuis, elle s’habituait à maîtriser ses transformations ainsi que ses instincts parfois sauvages. Malheureusement, sans meute pour la guider, cela restait des moments difficiles pour elle. La tristesse traversait de temps à autre son beau visage. Je me demandais alors si un jour prochain, elle nous trahirait pour tenter de retrouver sa famille de sang.

Même si je la connaissais depuis peu de temps, comparé à mes autres amis, Thalia avait pris une place immense dans mon cœur. Je lui vouais une affection sans bornes et lui faisais entièrement confiance.

Elara ajusta le collier assorti à la robe autour de mon cou. Un pendentif flanqué d’un cristal était accroché à un ruban de dentelle bleue. Ce bijou ne me quittait jamais, même lorsque je mutais. Mes doigts frôlèrent la pierre précieuse d’où émanaient de puissantes ondes de magie.

Tout ce pour quoi nous nous battions.

— Par la lune, Lyria, bougez-vous, il est temps de vous habiller ! s’exclama Thalia en pressant mes épaules.

— Vous serez la plus belle, me souffla Elara.

— Comme toi l’an dernier.

Elle me sourit en silence, mais son visage trahissait une profonde tristesse. Malgré le ballet des Aspirants, aucun dragon mâle ne s’était manifesté pour demander sa main. Mon amie, issue d’une modeste lignée, en souffrait. Contrairement à moi, elle rêvait d’une destinée toute tracée, où l’attendraient un foyer chaleureux et des enfants.

Je me levai pour l’enlacer tandis que Thalia s’empressait de décrocher la robe. Le temps des bavardages et des doutes était révolu. Dans moins de trente minutes, je devais me tenir aux côtés des autres Aspirants et proclamer à Avaloria que sa princesse était désormais prête à se marier.

***

 

Un doux soleil printanier caressa la peau de mon visage alors que je quittais le cocon du palais. À l’abri sous l’immense dôme, l’île, située dans les contrées du nord entre l’Islande et l’Écosse, profitait du climat océanique, modéré, quoique changeant. Un climat idéal pour vivre en toute quiétude.

Avaloria tout entière semblait vibrer d’excitation. La vallée au pied de la montagne de l’Aube s’était animée dès l’aurore. Des centaines d’Avaloriens, venus des quatre coins du royaume, s’étaient réunis pour assister à l’événement. Le ciel limpide offrait un décor parfait pour le spectacle aérien qui se préparerait à l’heure du crépuscule. Autour de la grande place, des échoppes foisonnaient, garnies de plats raffinés. Partout, des éclats de rire, des conversations enjouées et des cris d’enthousiasme se mêlaient, infusant dans l’atmosphère une énergie festive et vibrante.

Bien plus qu’une simple célébration, le festival était une démonstration de notre force, de notre unité et de notre amour pour Gaïa. Le ballet des Aspirants, en particulier, offrait un spectacle à couper le souffle. Des dizaines de dragons prenaient leur envol, évoluant en formations complexes, leurs ailes scintillantes traçant des arabesques élégantes.

Et cette année, je devais y prendre part.

Je me tenais à l’écart, en haut de l’immense escalier qui menait à la vallée, observant l’effervescence avec une pointe de nervosité. À nos côtés, quatre dragons noirs de la Garde Royale, attendaient que ma famille et moi nous mettions en chemin. Leurs souffles rauques et lents se mêlaient au vent ténu, rythmant mon angoisse. Elara et Thalia m’accompagnaient également. Leur présence m’aidait à calmer mon appréhension.

Elara posa une main réconfortante sur mon épaule.

— N’oubliez pas que vous êtes la Princesse d’Avaloria, Lyria. Votre place est dans les cieux, là où vous pouvez vraiment briller.

Thalia, fidèle à elle-même, ajouta avec un sourire espiègle :

— Et souvenez-vous, vous avez les plus jolies tresses de toute la vallée.

Je ris malgré moi, sentant la tension se dissiper.

— Elles ne seront pas très utiles quand je serai dans les airs.

Dans mon dos, l’immense porte du palais s’ouvrit. Les gardes se redressèrent avec un rugissement qui rebondit jusqu’à mes os ; signe indéniable que mes parents arrivaient. Mes amies reculèrent avec respect afin de laisser le Roi et son épouse prendre place près de moi. Ma mère, Isolde, pressa discrètement ma main.

— Tout ira bien, ma fleur, chuchota-t-elle en me contemplant de ses yeux aussi bleus que les miens, un héritage dû à ses origines, le clan des Cieux.

Je hochai la tête, la gorge trop serrée pour répondre.

Le Conseil — les six Sovereigns de chacun des clans — et Eldarion se massèrent derrière nous. Nous pûmes entamer notre descente au son des cornemuses. Dès la première note de notre hymne, l’émule du festival s’apaisa. Les visages se levèrent dans notre direction.

Certains Avaloriens s’étaient entassés le long des marches et nous saluaient en courbant le dos à notre passage. D’autres commencèrent à nous acclamer depuis le marché ou près de la rivière. Mon cœur pétilla sous l’onde d’amour que nous recevions. Je redressai les épaules avec fierté.

Si les tensions, les inégalités et la violence menaient le monde, Avaloria, elle, demeurait à l’abri de l’influence extérieure. Excepté la rébellion des années soixante-dix, la paix régnait depuis des millénaires sur l’île, depuis que ma famille avait pris les rênes et soudé les clans à la suite de la terrible guerre Milléniale[4] qui avait décimé les clans.

Une fois les deux cents marches descendues, nous nous installâmes sur l’estrade royale, à l’abri sous de belles tentures bleutées. Un ensemble d’une vingtaine de violonistes s’ajouta aux cornemuses afin de livrer une superbe symphonie.

Quand le silence retomba, que les applaudissements se turent, mon père se leva puis approcha de la rambarde en bois.

— Bienvenue, peuple d’Avaloria. Comme chaque année nous célébrons la fin de l’hiver et le début du printemps par ce festival ancestral. En dépit des éléments perturbateurs qui, je le sais, vous inquiètent, nous continuerons de maintenir nos traditions. Mat fsyhipt viokiost fanaosapv tiofät[5].

La foule reprit la devise d’Avaloria en chœur puis il marqua une pause avant de poursuivre :

— Cette année revêt un caractère spécial puisqu’aujourd’hui, ma fille unique, la Princesse Lyria, se joindra au ballet des Aspirants.

Des murmures coururent parmi l’assemblée puis des éclats de joie retentirent. Le cœur affolé, je me levai après un signe de mon père. Mon visage exprimait seulement le bonheur de me trouver ici, dissimulant mes angoisses. J’étais habituée à cacher mes tourments au profit de mon rôle.

— Nous festoierons toute la nuit, poursuivit le Roi alors que la lumière du jour déclinait. Mais d’abord, place à nos jeunes prétendants et leur danse rituelle.

Les applaudissements retentirent. Je saluai de la main le peuple puis quittai l’estrade. Les gens s’écartèrent tandis que la Garde Royale encadrait mon avancée.

Comme chaque année, les Aspirants sous leur forme humaine étaient alignés le long de la rivière dont les eaux scintillaient sous la lueur dorée du soleil. Une place libre m’attendait au milieu. Je reconnus Nael plus loin — lui aussi Aspirant cette année — qui me regardait avec envie. L’héritier du clan des Eaux ne dissimulait pas son inclinaison à mon égard.

Le traditionnel chant du festival des Ailes résonna. Les mots clamés en langage ancien pulsaient de fierté et d’amour pour Avaloria. Je donnais également de la voix, mais ma gorge serrée ne me permit pas une prestation digne.

Un à un, les jeunes dragons s’avancèrent, à leur nom proclamé aux côtés de celui de leur clan. Nous étions une trentaine cette année, et Nael et moi, en tant qu’héritiers, en étions les figures de proue. Le nombre d’Aspirants diminuait inexorablement au fil des décennies. La perte du Cœur de la Terre était un fléau dévastateur, dont les répercussions se faisaient sentir avec une gravité croissante sur l’ensemble du royaume.

J’étais également convaincue que cette infertilité grandissante résultait des tensions qui parcouraient le globe, affectant profondément Gaïa. Nous étions tous liés, comme chaque être vivant foulant le sol de cette terre. Mais peu, en dehors de nos frontières, en avaient conscience. Une vérité que nous devions dissimuler pour préserver le secret de notre existence.

Nous étions les derniers réels gardiens de Gaïa, personne en dehors des Avaloriens ne nous connaissait. Parfois, je trouvais cela injuste et mes envies de voyages redoublaient. Jamais je ne pourrais prononcer à voix haute ce désir de nous ouvrir au monde, cela était interdit. Le fameux groupe rebelle qui avait causé de tristes événements, et que l’on soupçonnait à l’origine de la disparition de notre précieux cristal, avait eu les mêmes objectifs.

Mon tour vint. D’un signe de tête, je saluai le peuple qui m’acclama. Un frisson dévala mon échine, mélange d’excitation, de bonheur et de peur. J’aimais recevoir leur affection, toutefois je n’oubliais pas que ce jour signerait la fin de ma liberté.

Après la présentation, nous laissâmes tomber de concert nos vêtements. Aucune pudeur ne nous habitait. Nos morphologies humaines et draconiques avaient été façonnées par notre Mère et nous n’en éprouvions ni gêne ni honte. Tous les corps étaient superbes à nos yeux. Et sacrés. Nous préservions notre virginité jusqu’à notre mariage.

Le moment était venu.

Ensemble, nous appelâmes la magie afin d’adopter notre forme draconique. Doucement, mes membres s’allongèrent, ma peau se couvrit d’écailles argentées, ma vision ainsi que mon odorat s’affinèrent. Mes cheveux disparurent au profit d’élégantes cornes bleutées. Je n’étais pas un grand modèle, cependant ma finesse m’apportait rapidité, souplesse et agilité. Ma vitesse n’avait rien à envier à celle des clans des Ombres et des Cieux. J’en éprouvais une véritable fierté. Des atouts non négligeables pour le vol ou le combat.

Simultanément aux autres Aspirants, je déployai mes ailes, laissant la brise caresser mes écailles scintillantes avant de me redresser sur mes pattes arrière. Une vague d’applaudissements éclata autour de nous. L’énergie vibrante du festival m’enveloppa, insufflant en moi le courage nécessaire pour affronter cette nouvelle étape de mon existence.

Je pris une profonde inspiration et m’élançai dans les airs, rejoignant mes pairs dans ce ballet aérien qui marquerait à jamais mon destin. Je n’avais eu guère plus qu’une semaine pour répéter la chorégraphie traditionnelle, mais pour l’avoir observée maintes fois durant mes quarante-huit années de vie, je n’éprouvai aucune difficulté pour me coordonner aux autres.

Je me gavai de vent et de liberté, m’élevant, pivotant, étendant mes ailes, puis nous fondîmes en piqué en une ligne parfaite avant de nous rétablir au dernier moment. Les hurlements de joie retentirent. Avaloria, notre terre, vibrait de l’écho de nos chants et de nos ailes battantes, célébrant une fois de plus l’osmose de notre peuple.

Après la danse imposée, une partie libre permettait aux Aspirants de se présenter comme ils le souhaitaient ou de tenter d’approcher une partenaire. Nael ne perdit pas une seconde et vola autour de moi en cercles de plus en plus étroits. Fin et agile, le dragon du clan de l’Eau ne peinait aucunement à suivre mon rythme. Sous les ultimes rayons du soleil, ses écailles turquoise s’illuminèrent. Dans son regard reptilien émeraude, je devinai son désir à mon égard. Mais je ne partageais pas ce sentiment. Bientôt, d’autres mâles s’invitèrent dans notre danse, je fus alors cernée par de jeunes Aspirants venus des quatre coins d’Avaloria.

Lassée, oppressée, je m’élançai vers le ciel, esquivant avec agilité l’un des colosses du clan des Pierres, puis un immense dragon noir issu du clan des Ombres. Ce dernier m’était étranger, mais il était hors de question qu’il prétende à ma main. Jamais je ne consentirais à m’unir à l’un de ces spécimens aussi redoutables que dangereux.

Plus rapide que mes compagnons, je les distançai aisément, poursuivant ma folle ascension. En un instant, les Avaloriens amassés en contrebas ne devinrent plus que de minuscules points à peine discernables. Mon regard se posa sur l’immense colonne scintillante qui naissait de la plus haute tour du palais, et s’étirait jusqu’au cœur du colossal dôme ; une manifestation de la magie ancestrale, issue des cristaux nichés sous la montagne de l’Aube.

À mesure que je m’élevais, l’oxygène se faisait plus rare, mais ce détail m’importait peu. L’impression exaltante de liberté qui s’emparait de moi me portait au-delà de cette contrainte. Les Aspirants avaient renoncé à me poursuivre, et je savourais enfin la quiétude retrouvée. Sous moi, l’immensité de notre île se dévoilait, s’étendant à perte de vue autour du palais. Une mer infinie de forêts, de montagnes, de falaises et de vallées s’étalait sous mes prunelles. Avaloria, véritable joyau, était à la fois d’une beauté fragile et d’une splendeur incommensurable.

L’air se raréfiait à un point critique. Ma vision se brouilla et, à contrecœur, je me résolus à effectuer un demi-tour. Soudain, devant mes yeux écarquillés, un visage humain surgit de nulle part. Mon cœur s’emballa, manqua un battement, et mes ailes se figèrent. Pétrifiée, je plongeai vers le sol tel un roc, incapable de détacher mon regard des traits puissants de l’inconnu : un homme à la chevelure noire de jais, légèrement ondulée, aux iris d’un bleu étrange, presque violet, qui brûlaient d’une intensité redoutable. Sa peau pâle, ses pommettes saillantes, et sa mâchoire carrée dessinaient une figure d’une virilité farouche, mais ce fut la cicatrice, longue entaille barrant sa joue jusqu’à ses lèvres, qui captiva mon attention.

Je ne savais ni qui il était ni pourquoi je le voyais à cet instant précis, mais une chose était certaine : il n’avait rien d’un ange.

Un grondement terrifié surgit de ma gorge tandis que je retrouvais soudain l’usage de mes ailes. Mes plumes frôlèrent la foule en bas, qui se dispersa dans un cri de panique, mais je ne pus éviter un atterrissage d’urgence des plus violents. Le choc fut d’une brutalité inouïe. Mon corps heurta la berge de la rivière, roula, glissa, pour finalement s’écraser contre un rocher, à demi submergé dans les eaux de l’Éclat.

Un râle m’échappa tandis que mon souffle s’interrompit, et l’obscurité m’engloutit.

 

[1] Animal de la famille des ovins que l’on trouve uniquement sur Avaloria, sur les terres du clan de la Forêt. Aussi grand qu’une vache, il possède trois cornes sur la tête ainsi qu’une fourrure très longue et bouclée. Les dragons adorent sa viande.

[2] Royaume des métamorphes loups.

[3] Les lions du royaume d’Omitria possèdent pour certains la capacité de lire les pensées.

[4] Guerre des clans, qui a duré mille ans, à la suite de laquelle les dragons ont frôlé l’extinction.

[5] « Les dragons toujours demeurent soudés » en langage ancien universel.

4

Destin

 

Lyria

 

Ses yeux… son aura… Des frissons grignotent ma peau, mes poils se hérissent alors que je le vois. Lui. Il me tourne autour, me jauge. Je devrais fuir. Loin. Et je ne rêve que de ses mains sur moi.

Un cri m’échappe quand il pose une lame affutée contre ma gorge palpitante.

Que puis-je faire à présent, Princesse… ? Soit je te tue, soit tu me trahis, gronde-t-il d’une voix rocailleuse.

Ses doigts pressent ma hanche, flattent la courbe de ma taille et je serais capable de me damner pour cette caresse funeste. La peur prédomine cependant. Je tente de m’échapper sans succès, le supplie, plonge mon regard dans le sien.

Et me noie.

Un puits sans fond où seule l’obscurité règne.

— Lyria ! Réveille-toi !

Mes paupières se soulevèrent devant le visage de ma mère empli d’inquiétude. Sa paume fraîche se posa sur ma joue.

— Par les étoiles, mon enfant, tu m’as fait peur à crier ainsi dans ton sommeil.

Je me redresse sur un coude, le corps couvert de sueur.

— Ce n’était qu’un cauchemar…, articulai-je, la gorge encore nouée.

— Cauchemar ou visions ?

Je haussai une épaule.

— Je l’ignore.

— Tu maîtriseras mieux ce pouvoir avec les années, je te le certifie. Gaïa ne nous montre des flashs du futur que s’ils sont utiles. Comme chaque vivant, nous pouvons aussi simplement faire des cauchemars sans signification.

— Je mise plutôt sur un cauchemar, ma chute m’a pas mal ébranlée.

Elle s’esclaffa tendrement.

— Comment se porte ma cascadeuse ?

— Je crois que ça va.

Je me relevai davantage en grimaçant, mon corps humain encore courbaturé de ma chute de la veille. J’avais vite repris connaissance, mon organisme draconique étant quasiment invulnérable.

— Tu dois te lever, il est déjà tard.

— J’ai dormi si longtemps ? marmonnai-je.

— Plus de douze heures d’affilée. On peut dire que ta prestation restera gravée dans les mémoires.

— Oooooh, j’ai honte.

Je collai un coussin contre mon nez en me souvenant du désastre au festival des Ailes. Personne n’avait manqué ce triste événement. Sans doute, ceux qui n’étaient pas présents avaient déjà entendu le récit par le bouche-à-oreille. À Avaloria, la discrétion n’était pas de mise. Les commérages étaient légion, d’autant plus quand ça concernait la famille royale.

— Lyria, tu as fait un très beau ballet, ne retiens que cela. Le principal est que tu ailles bien.

— Que dit père ?

— Eh bien… que le plus important est le nombre de prétendants intéressés pour demander ta main.

Je lâchai un soupir en roulant les yeux. Évidemment, ses priorités n’étaient pas les mêmes que les nôtres. Maman me comprenait. Fille de l’ancien Sovereign du clan des Cieux, sœur de l’actuelle, elle aussi avait été plus ou moins forcée de prendre un époux avant ses cinquante ans. Si jeune et déjà porteuse d’une telle pression.

Sa silhouette fine vêtue d’une robe bleutée se tenait à présent près de la haute fenêtre à travers laquelle un ciel empli de nuages apparaissait. Le printemps se faisait désirer cette année. Je m’extirpai du lit pour la rejoindre et suivis la direction de ses yeux. Mon souffle se coupa.

— Par Gaïa !

— Modère-toi, Lyria.

— Non, mais vous avez vu ça ! m’exclamai-je en reculant, horrifiée. Ne me dites pas que ce sont…

Je déglutis tandis qu’elle achevait la phrase à ma place :

— … les nombreux jeunes hommes intéressés pour demander ta main.

— Ce n’est pas possible, ils sont au moins une centaine.

— Entre les Aspirants de l’année et ceux des années passées qui n’ont pas trouvé de compagne, cela représente du monde, effectivement. Mais nous nous y attendions.

Mon cœur s’emballa, battant à un rythme effréné. Ma bouche se dessécha, et je me mis à haleter, en quête désespérée d’air. L’asphyxie me gagnait, implacable. Maman se précipita vers moi puis m’attrapa par le bras pour me conduire jusqu’à la salle de bains.

— Respire, ma fleur, tu verras que ce n’est pas si terrible.

Elle tourna l’un des robinets dorés, imbiba une serviette d’eau fraîche, puis la pressa doucement contre mon visage brûlant. L’eau se mêla à quelques larmes que je ne parvins pas à retenir. Jamais je n’avais ainsi perdu le contrôle de mes émotions. Cela ne me ressemblait pas.

— Pas de panique, tu n’as pas à recevoir l’ensemble de ces garçons dans ton lit, un seul de ces vigoureux étalons suffira.

— Mère ! m’offusquai-je avant d’esquisser un sourire.

— Je te taquine, Lyria, essaye toutefois de voir le positif. Prends ton temps pour désigner l’élu. Tout ira bien. Ton père moi sommes mariés depuis 3 524 ans et malgré quelques disputes, je ne regrette pas un instant le choix de nos parents pourtant purement politique. Un mariage se sculpte à deux au fil des années. Tu y arriveras.

Elle avait raison. J’étais la Princesse d’Avaloria, l’unique descendante du Roi et de la Reine Aelyndor. Je n’avais pas à m’affoler, encore moins à rejeter l’idée même d’un mariage. Hélas, cette colonne d’inconnus symbolisait tout ce que je refusais : des menottes et la fin de mes rêves. Une grimace tordit mon visage quand un pic de douleur traversa mes reins. Je pressai les mains dans mon dos avec un gémissement.

Il me faudrait quelques jours pour récupérer de ma chute.

— Je pense que tu aurais bien besoin d’un ostéopathe compétent pour te remettre d’aplomb après cette chute, s’esclaffa-t-elle alors. Dommage que tu ne puisses pas te soigner toi-même…

Je me figeai avant de tourner lentement mon regard dans sa direction.

— Vous êtes au courant depuis quand ?

— Tu vis dans un palais avec des gardes postés à chaque recoin, des employés avides de ragots et nombres de nobliaux qui s’ennuient. Même si on a tendance à l’oublier, nous ne pouvons pas lever une griffe sans que quelqu’un le sache. Encore moins la Princesse.

Mes épaules s’affaissèrent, la culpabilité m’envahit.

— Évidemment, j’ai été stupide d’imaginer que ça resterait secret. Pardonnez-moi, mère.

— Il n’y a rien à pardonner. Ces séances sont juste l’expression de ton incroyable empathie et de ta bienveillance. Des qualités importantes pour gouverner. Hélas, ce côté rebelle, lui, risque de te desservir à terme, Lyria.

Ses mains enveloppèrent mes mâchoires tendrement pour m’obliger à la regarder.

— Dans tes veines coule le sang des Aelyndor. Tu dois comprendre à quel point tu es précieuse. De nous dépend la magie de ce monde. Nous sommes les gardiens, les protecteurs de la planète. Nous devons endosser notre rôle et perpétrer la descendance. Yepte atv pivsa fatep.

— Yepte atv pivsa fatep[1], répétai-je, le cœur lourd.

Cette devise était celle de la famille royale depuis des millénaires et représentait à la perfection notre mode de vie.

Mes paupières s’abaissèrent alors qu’elle prenait une longue inspiration puis ajoutait :

— Tu ne peux pas t’exposer autant, quand bien même la paix règne sur Avaloria.

— Cela doit cesser, murmurai-je, la gorge serrée. J’en suis consciente, père me l’a déjà signifié, tout comme ce trouble-fête d’Eldarion.

Son doux visage se troubla étrangement :

— Je suis désolée, Lyria. Comme nous, Eldarion ne souhaite que ton bien, ne lui en tiens pas rigueur.

Elle déposa un baiser sur mon front puis m’offrit un sourire affectueux teinté de tristesse. Ma mère aussi avait dû mettre de côté ses rêves pour la couronne. Elle n’était pas née en ce château, mais au sein du clan des Cieux. Enfant, elle avait sûrement aspiré à tant d’autres chemins de vie. Ce clan était avide de plein air et de vols interminables.

— Tu verras, ce n’est pas si difficile, d’autant plus que ton père te laisse le choix. Dirige-toi vers un homme qui te plaît, et surtout qui soit bon, respectueux. C’est le plus important. Le patrimoine ou le clan sont secondaires, nous n’avons nul besoin de terres supplémentaires. De plus, la paix règne depuis assez longtemps pour que tu puisses mettre de côté l’aspect politique. Surtout, ne regrette en rien la passion, mon enfant. La passion brûle et…

Ses prunelles se voilèrent, dévièrent et elle ferma les yeux.

— … se termine toujours en cendres.

— Mère ?

— Tout va bien, m’assura-t-elle. Je t’envoie Maggie pour t’aider à te vêtir et te coiffer, prends une douche avant. Nous t’attendons dans la salle du trône pour recevoir tes prétendants d’ici une heure. Oh, et… mange quelque chose. Cela risque d’être long.

Je hochai la tête, bouleversée par ce que ses mots sous-entendaient. Isolde, la Reine d’Avaloria avait connu la passion. De toute évidence, elle n’évoquait pas le Roi et l’avait très mal vécu. Je ne m’étais jamais demandé ce que mes parents avaient pu traverser dans leur passé. Eux aussi avaient été de jeunes dragons pleins d’envie et de fougue, eux aussi avaient dû faire nombre de sacrifices.

Il se disait que les humains pouvaient fréquenter plusieurs partenaires sans être jugés. Chez nous, les Avaloriens s’unissaient pour la vie à un unique compagnon et si d’autres relations existaient, nous les taisions farouchement. Le phénomène de l’imprégnation existait, comme chez tous les métamorphes, mais il restait rare. L’amour était secondaire, le plus important était de vivre en paix et dans le respect des traditions.

Après tout… Nael ne serait peut-être pas un si mauvais parti.

[1] « Ainsi est notre destin » en langage ancien universel.

5

Prétendants

 

Lyria

 

La chambre était plongée dans une douce pénombre, éclairée seulement par quelques rayons de soleil qui perçaient les rideaux. L’habituel parfum des fleurs fraîches envahissait la pièce, et au lieu de m’apaiser, renforçait ma tristesse.

En l’absence de la raisonnable Elara, retournée voir les siens au clan des Flammes, Thalia s’échinait à me rassurer, comme à son habitude, avec toute l’énergie débordante dont elle était capable. La pauvre Maggie avait encore été remerciée. Les doigts agiles de la louve parcouraient ma chevelure d’argent, s’attachant à créer une coiffure digne de l’événement. Malgré ses efforts et son sourire encourageant, l’inquiétude rongeait mon cœur.

— Cette passion pour mes cheveux est presque malsaine, bougonnai-je.

— Ça, c’est parce que je les jalouse.

Je m’esclaffai sans entrain. La voix de Thalia perdit de sa légèreté quand elle posa une main réconfortante sur mon épaule.

— Lyria, vous êtes la plus forte d’entre nous. Tout se passera bien.

Elle remua son nez de manière comique puis en tapota le bout :

— Foi de louve, je sens le coup de foudre approcher. Et qui sait… peut-être même une imprégnation. Vu le nombre de prétendants, vous avez de grandes chances de tomber sur le bon. Si ça remue dans votre culotte, foncez.

J’éclatai de rire puis la regardai, les yeux pleins de gratitude. Thalia avait toujours été là pour moi, fidèle et loyale, maniant l’humour avec brio. Pourtant, cette fois, ses mots n’avaient pas l’effet escompté et ne parvenaient pas à effacer mes angoisses.

— Vous savez, je n’ai jamais vraiment voulu de tout ça, murmurai-je. Cette pression, ces responsabilités. Et maintenant, ce mariage précipité…

— J’en suis consciente, Princesse.

Thalia s’assit en face de moi, son expression redevenant soudain plus sérieuse.

— Ce n’est pas facile, Lyria. Mais vous êtes née pour cela. Vous avez été préparée toute votre vie.

Je soupirai, sentant les larmes monter.

— Parfois, je me demande si je suis vraiment à ma place ici. Est-ce que je suis faite pour être Reine ? Pour épouser quelqu’un que je connais peu, voire pas du tout ? Elara aurait été tellement plus heureuse à ma place. C’est quelqu’un comme elle qui aurait dû naître en ce palais.

Thalia baissa les yeux, jouant avec une de ses courtes mèches brunes, semblant chercher ses mots.

— Tout le monde a des doutes, Lyria. Même vous. Mais vous êtes forte, plus forte que vous ne le croyez. Gaïa a un plan pour chacun de nous. Vous ferez une formidable Reine, j’en mettrais mes quatre pattes à couper.

Cette marque de confiance aurait dû me rassurer, toutefois elle intensifia le poids sur mes épaules. Le peuple pensait comme elle. Tous étaient convaincus que je serais une grande Reine, à la hauteur de mes ancêtres.

Mais comment agir face à la pression de ces responsabilités quand moi-même je n’y croyais pas ? Certes, on m’avait préparée depuis ma venue au monde. Alors, pourquoi au fond de mon cœur, je devinais un creux vertigineux, comme s’il manquait une pièce au puzzle.

Je pris une profonde inspiration, essayant de rassembler mes pensées. Mes prunelles se fixèrent sur un tableau représentant un dragon majestueux survolant des monts enneigés. L’image me rappela mon propre désir de liberté. Certains faisaient le choix de rester sous leur forme draconique pour toujours et retournaient même parfois à l’état sauvage. De temps en temps, je me disais que ça serait mieux qu’une vie privée de liberté.

— Et vous, Thalia ? Ne ressentez-vous jamais ce besoin d’autre chose ? D’aventure, peut-être ?

— Il y a déjà tant à découvrir sur Avaloria, nous n’en avons pas exploré le centième. Une fois Reine, vous pourrez voyager partout où vous en avez envie, comme votre père ! Vous êtes prête.

— Sauf sur les terres du clan des Ombres.

— Évidemment, mais qui a envie d’un séjour là-bas ? Faudrait être tordu, s’esclaffa-t-elle.

— Thalia, puis-je me permettre une question personnelle ?

Consciente que j’allais aborder un sujet délicat, elle détourna son visage en direction de la fenêtre sans me répondre.

Alors j’osai :

— Ne voulez-vous pas, au fond, retrouver votre famille de sang, connaître vos origines ?

Je réussis à accrocher ses yeux dans le miroir, analysant ses réactions. Mon amie ne se confiait pas facilement, encore moins à propos de son passé. Ce tabou n’était jamais évoqué en dépit de l’évidente tristesse qui flottait en elle. Un lourd silence s’installa, elle sembla soudain lointaine.

— Thalia ? insistai-je d’une voix douce. C’est dur, mais vous pouvez me parler. Je suis là pour vous, comme vous êtes là pour moi. Jamais je ne répéterai ce que vous me confiez.

Elle prit une profonde inspiration, le visage marqué par un mélange de douleur et de résolution. Ses cils battirent. Elle fuit à nouveau mon regard avant de presser mes épaules.

— Lyria, vous savez combien j’aime la vie que j’ai avec vous au palais. J’adore ma mère adoptive et votre famille. Je vous serai éternellement reconnaissante.

— Je connais votre loyauté et votre affection, mais n’éludez pas. Je vous promets que je ne vous jugerai pas.

Son regard revint s’ancrer au mien, luisant d’émotion.

— Parfois, seulement parfois… je me demande ce que ce serait d’enquêter sur mes véritables origines, d’explorer ce que signifie être une métamorphe louve. De rencontrer ceux qui pourraient partager mon sang et m’apprendre à gérer mes instincts ainsi que mon pouvoir d’empathie.

Après m’être levée, je lui pris les mains, sentant toute la douleur qu’elle portait en elle.

— Vous n’êtes pas seule dans cette quête, Thalia. Nous trouverons un moyen de découvrir vos racines. Mais pour l’instant, il semble que nous soyons toutes deux piégées par nos destinées.

Avant que je ne puisse répondre davantage, un bruit de pas précipités interrompit notre conversation. Vêtu de sa plus belle tunique en soie blanche, Eldarion apparut dans l’embrasure de la porte. Ses mèches grises en bataille lui conféraient un air presque comique.

Presque… s’il n’avait pas été porteur d’un message désagréable.

— Princesse, le Roi s’impatiente dans la salle du trône. Les prétendants sont déjà en place depuis l’aube et 14 h a sonné. Hâtez-vous, je vous prie.

Le cœur opprimé, je hochai la tête et nous suivîmes Eldarion à travers les corridors du palais. Les murs scintillaient sous la lumière du jour, reflétant des nuances de bleu et d’argent. Les tapis épais étouffaient le son de nos pas. L’atmosphère était sereine, comme si rien n’allait changer, comme si mon existence n’allait pas basculer.

Nous arrivâmes finalement devant les portes de la salle du trône. Mon père, le Roi Ragnar, siégeait avec majesté aux côtés de ma mère, entouré des six membres du Conseil et de son impressionnante Garde Royale. Son regard se posa sur moi avec une intensité qui me fit frémir.

Face à eux, les prétendants se tenaient en rangs soignés, prêts à demander ma main. Chacun s’était mis sur son trente-et-un, apportant avec lui les espoirs de son clan. Les odeurs des différents parfums et huiles que les jeunes hommes avaient utilisés pour se préparer me parvenaient par vagues, ajoutant à mon malaise. Mon esprit vagabondait, cherchant une échappatoire à cette situation.

Tel un automate, je pris place sur le troisième trône.

Le premier prétendant, un dragon du clan des Flammes reconnaissable à sa tenue pourpre, ses cheveux cuivrés et son écusson, s’avança avec assurance. Ses yeux brillèrent d’ardeur tandis qu’il évoquait son héritage, les exploits de sa famille et leur bravoure. Je tentais de me concentrer, mais mon esprit dérivait.

— Princesse Lyria, je suis prêt à défendre Avaloria à vos côtés, à allier nos forces et réaffirmer encore le dévouement de mon clan à la couronne, déclara-t-il, sa voix résonnant dans la salle du trône.

Massif et petit, un autre prétendant du clan des Pierres prit la parole, vantant ses compétences en diplomatie. Son ton était plus doux, il ne parvint toutefois pas à capter mon intérêt.

Les Aspirants se succédèrent, chacun essayant de surpasser le précédent par ses mérites ou ses promesses. Je m’efforçais de sourire, de rester attentive, néanmoins l’ennui et le stress s’entremêlaient, créant une sensation d’étouffement. Ma gorge se serrait. Chaque minute passée à écouter ces discours interminables me rapprochait de l’épuisement.

Quand ce fut au tour de Nael, un léger soulagement atténua ma peine. Nael, doux et charmant, héritier du clan de l’Eau était probablement le plus rassurant. Notre amitié, née de nos années d’enfance partagées, rendait la perspective de cette union moins insupportable.

— Princesse Lyria, entama-t-il avec un sourire complice, tout d’abord, laissez-moi vous dire combien je vous trouve rayonnante.

— Merci, Nael.

Il ne perdit pas une seconde.

— Notre mariage pourrait solidifier les liens entre nos familles, renforcer la paix du royaume. Vous le savez, mon fief est doté de bien des atouts. Laissez-moi vous les rappeler…

Je hochai la tête, tentant de trouver du réconfort dans ses paroles, m’exhortant à chasser l’ennui qui me tenaillait. Mais alors que je commençais à me résigner à l’idée de le choisir sans attendre les épreuves organisées par mon père, un tremblement de terre secoua soudain Avaloria. Mon cœur s’élança dans une course folle. Le sol se fissura, des cris de panique s’élevèrent de toutes parts. La magie qui circulait au travers du trône parut vaciller. Les cristaux de magie, source de notre pouvoir, faiblissaient encore. Ce n’était pas le premier tremblement de terre que nous subissions, mais bien le plus violent. À l’extérieur, des bourrasques sifflèrent entre les tours du palais, courbèrent les arbres de la forêt.

Mon père réclama le calme tandis que les colossaux dragons de la Garde Royale se déployaient. Au-dessus de nous, le plafond de verre se craquela avant de se briser en mille éclats acérés. Je poussai un cri aigu. Une immense aile noire déployée au-dessus de moi m’évita le pire. Quelques gouttes de sang éclaboussèrent mon visage alors que la fine membrane était déchirée par les morceaux acérés.

Ce fut à ce moment que je le vis à nouveau. L’homme de ma vision, avec ses cheveux noir de jais et ses yeux violets, celui qui avait hanté mon vol et ma nuit. Celui qui semblait m’appeler au travers de ces flashs inédits. Mon cœur battit la chamade, je sus alors que cet instant serait décisif.

C’était maintenant ou jamais.

Suivre mon instinct ou demeurer raisonnable ?

Je n’hésitai plus.

Sans réfléchir, je fis un choix audacieux et échappai à la Garde Royale qui tentait de me sortir de la salle.

— Thalia ! hurlai-je.

Cette dernière me jeta un coup d’œil stupéfait teinté de peur, alors que je me transformais en dragon. Mon élégante robe craqua sous l’effet de la mutation.

— Si vous voulez quitter l’île, c’est maintenant, ajoutai-je par télépathie. Venez, je vous en prie. De toute façon, je pars. Avec ou sans vous.

Après un bref instant d’hésitation, elle finit par accourir puis monter agilement sur mon dos. Ignorant les cris de mon père, les rugissements des soldats et les regards stupéfaits des prétendants, je m’envolai par le plafond éventré, droit vers l’inconnu, suivant l’appel de mes visions et de ma destinée.