PROLOGUE

 

Sherine

 

L’art de l’amour.

L’art de la haine.

Aussi antinomiques qu’indissociables dans mon cas, ces sentiments me ravageaient, dévorant chair, os et moelle, ne laissant qu’une âme avide de l’autre.

L’autre. Lui. Nous. Immuables dans l’infinie obscurité.

Les souvenirs hantaient mes nuits, rongeaient mes jours. Ses larges mains qui avalaient les miennes, sa peau qui épousait mes courbes, sa langue qui annihilait mes sens, volait mon souffle. Ce corps parfait à se damner, ses creux et ses déliés, sa force et sa fièvre. L’ombre de ses muscles, le musc de son odeur, le feu dans ses iris d’or. Et puis son rire, si rare, sa tessiture envoûtante, ses regards provocateurs où flottait parfois une sincérité déroutante, reflet de l’être brisé qu’il était, du gamin maltraité.

Une mélodie orchestrée par un dieu malin, un destin taquin ou un hasard mesquin. Une mélodie maudite à laquelle je n’ai su résister. Rien, non, rien n’aurait pu me préparer à lui, à eux, ces êtres issus du Mal.

Je sentais Scorpio à chaque seconde, comme s’il était présent, comme si notre danse interdite ne s’était pas achevée en drame. Comme s’il vivait encore. Comme si je vivais encore.

Hélas, le diable en personne avait terminé le travail entamé par mon âme sœur infernale. Un monstre gouverné par la noirceur, mené par des desseins qu’il estimait louables. Il avait volé son apparence, trompé ma vigilance, détruit ma vaillance.

Draco, celui qui dirigeait à présent cette petite mort dans laquelle je gravitais. Draco, celui pour qui nul amour ne persistait face à la haine.

INTERLUDE

Le bûcher

 

Draco — Geoffroy de Charnay

 

18 mars 1314, île aux juifs, Paris

 

Sept années s’étaient écoulées depuis que le roi Philippe le Bel avait ordonné mon arrestation ainsi que celle de Jacques de Molay, mon fidèle ami. Quatre-vingt-quatre mois d’enfer passés dans les entrailles humides et froides de cette geôle, une véritable tombe où nous étions enterrés vivants. Dès le premier jour de notre captivité, je compris que nous n’étions plus que des ombres, des hommes oubliés par le monde extérieur, condamnés à l’obscurité et à la souffrance dans l’indifférence générale.

Ma cellule était un lieu lugubre, un espace exigu où la lumière du soleil ne pénétrait jamais. L’air y était vicié, chargé de l’humidité des murs suintants. Le sol était couvert de vermine, et l’odeur nauséabonde de moisissure imprégnait chaque recoin. Un froid mordant y régnait, s’infiltrait jusqu’aux os, rendait chaque mouvement douloureux, chaque respiration difficile.

J’étais coupé de tout, séparé de Jacques et de mes frères Templiers. Aucun mot de réconfort, aucune lueur d’espoir n’allégeaient le poids de ma solitude. Les seules personnes à me rendre visite étaient mes geôliers. Ils m’entraînaient dans les bas-fonds et m’interrogeaient durant des heures afin de briser mon esprit et m’extorquer des aveux.

L’enfer sur terre. Une mise à l’épreuve par le Seigneur que je me devais d’accepter.

La nourriture était rare et de mauvaise qualité. On nous apportait des restes immangeables, des morceaux de pain rassis et du bouillon aqueux, insuffisant pour maintenir un homme en bonne santé, encore moins des prisonniers affaiblis. La faim, une compagne constante, rongeait ma résistance physique et mentale.

Les interrogatoires étaient des épreuves inhumaines. Ils m’attachaient, me rouaient de coups et me torturaient pour que j’avoue des crimes que je n’avais pas commis. Dans le seul but de discréditer notre Ordre. Chaque session laissait des marques indélébiles sur mon corps et mon esprit, mais malgré le désespoir, je continuais de me battre, refusant de trahir Dieu, nos croyances et les Templiers. Je priais pour mes frères et pour Jacques, que je considérais comme un ami et que j’admirais de toute mon âme.

Qu’ils gardent forces et courage.

Cette épreuve s’étirait à l’infini, chaque jour se fondant dans le suivant. La perte de la notion du temps s’ajoutait à la torture mentale, et chaque nuit, je m’endormais en me demandant si ce serait la dernière.

Pourtant ce matin-là, lorsque j’ouvris les paupières sur ma paillasse crasseuse, je sentis que ce jour serait différent des autres. Ce jour, le 18 mars 1314. La fin de ma vie de chair, le début d’une éternelle rencontre avec Dieu.

À l’aube, la grille grinça sur ses gonds. Un frisson dévala mon échine amaigrie alors que les gardes approchaient.

— Debout, le pouilleux, ton heure a sonné.

J’obéis péniblement, ne cherchant ni à me rebeller ni à quémander leur pitié. L’heure des négociations et des tentatives pour blanchir l’Ordre de ce dont ils l’accusaient était dépassée. Aujourd’hui marquait le glas de notre combat de chair.

— Un feu de joie avec ton si cher ami, me susurra l’un des soldats à l’oreille. Vous êtes les derniers de cette race pourrie. Que ton âme brûle en enfer !

J’en appelai à la force du Seigneur pour ne pas réagir, pour accepter la calomnie. Lutter serait inutile à cet instant. Autant accueillir la mort avec courage.

Quand je revis Jacques sur la place publique, un sentiment de fierté m’envahit. Nous étions prisonniers, certes, mais ils n’étaient pas parvenus à nous briser. Majestueux, revêtu de la même tunique pouilleuse que moi, il se dressait, ses prunelles ne trahissant aucune crainte. Son visage émacié, encadré par une longue chevelure sale, était marqué par une barbe épaisse, ajoutant à son expression une gravité empreinte de dignité. Son regard résolu traduisait la détermination d’un homme ayant porté de vastes responsabilités. Mon cœur frappa plus fort. Le voir si digne m’insufflait la vaillance qui me manquait.

En guerriers nous étions nés, en martyrs nous mourrions. Ensemble à jamais.

Le ciel était lourd de nuages gris, l’air froid pénétrait mes os. La foule s’était massée autour du bûcher, avide de spectacle, les visages mêlant curiosité et excitation. À mesure que nous approchions, je sentais le regard des gens sur nous, hostiles, mais aussi, parfois, compatissants.

Les accusations d’hérésie, de reniement de la foi et d’autres crimes abominables pesaient sur nous comme une chape de plomb. Nous avions été torturés, nos corps brisés, nos esprits malmenés, cependant notre foi et notre innocence restaient intactes.

Alors que les bourreaux allumaient son bûcher, la voix de Jacques s’éleva :

— Vous qui nous voyez mourir injustement, sachez que nos âmes sont pures et que nous partons de ce monde en martyrs. Nous avons servi notre Ordre et notre foi avec dévouement et honneur. Ce bûcher n’est pas une fin, mais le commencement de notre justice devant Dieu. Ô roi Philippe, tu nous condamnes sans preuves, par jalousie et cupidité. Mais nos cœurs restent inébranlables, notre foi invincible. Nous mourons en chevaliers du Temple, fidèles à notre serment jusqu’au dernier souffle. Que notre sacrifice réveille la vérité et que la justice triomphe. Adieu, mes frères. Adieu, mes amis. Je vais rejoindre nos ancêtres et les saints, dans la paix éternelle de notre Seigneur. Que Dieu ait pitié de nous et de ceux qui nous persécutent.

Ainsi, nous avons accepté notre destin, la tête haute, en véritables chevaliers de Dieu. Il inspira profondément alors que les murmures enflaient dans l’assemblée et que les soldats s’agitaient. Pourtant nul n’osait interrompre ce vaillant homme à l’orée de sa mort.

Ses yeux se firent assassins lorsqu’il tonna sa malédiction :

— Pape Clément ! Chevalier Guillaume ! Roi Philippe ! Avant un an, je vous cite à comparaître devant le tribunal de Dieu pour recevoir votre juste châtiment. Maudits ! Maudits ! Soyez tous maudits jusqu’à la treizième génération de vos races !

Son visage se tourna dans ma direction. Son regard, luisant d’une flamme guerrière, me percuta, et en moi, un feu céleste s’éveilla, léchant mes veines, rongeant mes os, investissant mon esprit. À cet instant, je sus que ce drame n’était point une fin, mais une véritable élévation vers le divin. Preuve en était le peuple de Paris qui nous contemplait en silence, la lumière dorée qui nous éclairait, la solennité qui alourdissait l’atmosphère. La main de Dieu elle-même bénissait notre sacrifice.

La peur déserta mon âme alors que la vie reprenait son cours, que le bourreau approchait avec son flambeau. Mon regard resta fixé sur Jacques, cherchant une dernière vision de liberté avant que les flammes ne nous engloutissent. Nul besoin de mots entre nous, le message était évident : nous serions forts ensemble pour une vengeance méritée.

Le brasier s’intensifia rapidement, dévorant le bois sec. La chaleur devint insupportable, la douleur innommable, l’odeur intenable. Pourtant, ni Jacques ni moi ne criâmes. Nous étions résolus à affronter la mort avec honneur. Le crépitement du feu et les murmures de la foule formaient une cacophonie sinistre, une symphonie de fin.

De renouveau.

Tandis que les flammes consumaient nos corps, je trouvai une étrange sérénité. Mon esprit s’éleva au-delà de la souffrance, au-delà de la peur. Je savais que notre sacrifice ne serait point vain, que notre mémoire vivrait, symbole de résistance face à l’injustice. Ce drame ferait de nous des légendes.

Notre supplice fut long, mais ni Jacques de Molay ni moi ne fléchîmes dans notre résolution. Je sentis la vie quitter mon enveloppe consumée par le feu, puis la main du Seigneur me rassurer.

Tout ira bien.

Ceci n’est point la fin. Tant de haine, tant de morts, de trahisons. Rien ne demeure impuni, tout se rééquilibre sous le regard de la justice divine.

La colère m’emporta, la rage bouillonna. Ces félons payeraient quoi qu’il m’en coûte. La caresse de Dieu devint lave. De Seigneur, il muta en diable. Et qu’importait que la noirceur m’habite du moment que je pouvais relever le défi, châtier les parjures, donner vie aux paroles de Jacques.

Le grand voyage m’attendait.

La paix au paradis. La vengeance en enfer.

Souhaitais-je vivre ? Voulais-je revenir en conquérant ? Ceci serait mon choix, un choix éternel qui ferait de moi un frère juré, un Aeternus, un sauveur qui foulerait à jamais cette terre, prêt à défendre, prêt à obéir, prêt à tuer.

Prêt à venger les Templiers et nettoyer ce monde de son obscurité.

Je m’éveillai dans mon enveloppe brûlée, la douleur indescriptible m’arracha des hurlements silencieux. Une eau saumâtre envahit ma gorge et je compris alors qu’on avait simplement jeté nos restes dans la Seine. Par quel miracle ou quelle horreur pouvais-je revenir ? Pourquoi mon corps n’avait-il point été entièrement consumé sur le bûcher ? La question demeurerait à jamais en suspens. Je pris la décision de nager vers la lueur mordorée de cette nouvelle aube. Douleur, terreur, rage, tout cet entremêlas de sentiments m’apporta l’énergie de remonter. Plus je m’élevais, plus une puissance inédite m’habitait. J’étais là, différent, et pourtant toujours le même.

Vivre ou mourir ?

Je choisis la damnation, je choisis l’enfer.

1

Printemps

 

Sherine

 

21 mars 2014, Commanderie parisienne

 

Mon hurlement déchira l’air imprégné de relents de sueur. Depuis des heures, je luttais pour expulser cette chose de mon ventre. La douleur m’étranglait, chaque contraction me coupait le souffle. Pire encore, tous les Aeternus se tenaient face à mes cuisses écartées, leurs regards dorés fixés sur mon sexe dilaté.

Tous, sauf Scorpio.

Son absence me faisait suffoquer plus que la souffrance de l’enfantement. Où était-il ? Agonisait-il dans les flammes de l’enfer ou était-il enfermé quelque part, victime du sadisme de Draco ?

Et je poussais. Encore. Et encore. Mes entrailles semblaient littéralement se déchirer. Mon sang se répandait au sol avec un son lugubre.

Plic ploc.

Plic.

Ploc.

Le nectar de vie me quittait lentement, et bientôt je ne serais plus qu’une enveloppe morte et putréfiée. Une douleur plus vive me traversa. Des sourires cruels fendirent les visages angéliques des vampires.

— Le voilà, susurrèrent-ils d’une seule voix.

— Elle l’a avalé pour mieux le recracher.

— C’est évident.

L’image de leurs bouches remuant à l’unisson me terrifia, mais pas autant que la main qui surgit d’entre mes jambes. Des mains fortes sillonnées de veines noires. Le Mal à l’état pur s’extirpait de mes entrailles.

C’était impossible, impensable.

Mon corps se disloqua, mes cris redoublèrent. Mes yeux se révulsèrent. Les ongles de ces doigts s’allongèrent, griffant mon ventre distendu. Puis une seconde main surgit, s’agrippa à mon genou.

— Notre frère est enfin là, clamèrent les monstrueux Aeternus.

Le visage de Jasper apparut entre mes cuisses, rougi par mon sang, déformé par la bestialité.

— Ferme les yeux, gamine, susurra-t-il, tel le cauchemar de mon enfance.

Sa bouche s’ouvrit démesurément et il commença à rire à gorge déployée tout en continuant de s’extirper de mon corps ravagé. Ma terreur explosa, au même instant, ma souffrance s’envola. Mon cœur lâchait. Je cessais de respirer, appelant la mort de toute mon âme.

— Oh, je ne te laisserai pas partir, mon ange.

Mon. Ange.

Ces mots, utilisés par Draco lorsqu’il se faisait passer pour Scorpio. Je hurlai de plus belle, suppliant la faucheuse de me libérer. Et soudain, il se mit à mordre chaque parcelle de mon corps à portée de crocs. Ma vision se brouilla, du sang éclaboussa mon visage. Avant de chuter dans le néant, je sentis mes propres canines s’allonger, percer mes lèvres. J’aperçus brièvement les traits de Draco remplacer ceux de Scorpio. Lui, mon geôlier. Cet être que j’abhorrais.

Et je tombai dans l’obscurité.

Ce furent mes propres cris qui m’extirpèrent de ce cauchemar infect. Ce n’était pas la première fois qu’il malmenait mon sommeil. Le corps englué de sueur, je me redressai avec difficulté et tombai sur les prunelles intenses de mon bourreau.

Il était là. Toutes les nuits. Installé sur un fauteuil de velours aussi sombre que son âme pourrie.

Draco aimait me contempler en train de dépérir tandis que mon ventre s’arrondissait lentement. Sa présence étouffante s’étirait de longues heures durant, et je ne pouvais que l’endurer. Scorpio m’avait dit l’année précédente, alors que nous étions enfermés dans la geôle, que le temps défilait différemment pour eux, les Aeternus. De toute évidence, il ne m’avait pas menti.

Plongée la plupart du temps dans le silence, la perfide créature ne m’avait plus touchée, comme il me l’avait promis. La chose que je portais en moi me sauvait de ses élans sulfureux. Il semblait vouloir la protéger à tout prix et avait même installé des caméras de surveillance un peu partout dans la Commanderie, surtout dans ma chambre.

J’avais traversé diverses étapes ces deux derniers mois, des étapes qui se rapprochaient d’un choc post-traumatique. D’abord la stupeur, l’incompréhension, la difficulté à accepter que Draco ait pu me duper en prenant l’apparence de Scorpio. Le déni s’était ensuite imposé. J’avais mis de longues semaines à réaliser l’ampleur de sa félonie, plus encore à l’idée que j’avais à nouveau subi un viol et en portais l’immonde fruit.

Puis la colère m’avait rongée. Phœnix et Joran, les deux personnes qui me rendaient visite en dehors de Draco, en avaient fait les frais. J’avais tenté de fuir cinquante fois, hurlé des insanités, frappé, mordu et même essayé de tuer à plusieurs reprises le Grand Maître. Bien sûr, cela n’avait mené à rien, hormis à une humiliation cuisante.

Lorsque ma fureur s’était peu à peu évaporée, seule la tristesse était restée. Le manque de soleil n’aidant pas, j’avais plongé dans une phase de dépression pendant un mois entier. Phoenix s’était efforcé de me changer les idées, inquiet de me voir maigrir. Joran, lui, ne m’imposait qu’un visage imperturbable, m’assénant des leçons tirées de son apprentissage ou priant à mes côtés. Il attendait fébrilement son Élévation, qui aurait dû avoir lieu peu de temps après la mort de Venom. De quelques jours, le délai s’était allongé de plusieurs mois. Draco ne semblait pas si pressé d’assurer l’équilibre du 7 à la Commanderie. Aujourd’hui, les Aeternus de Paris n’étaient plus que cinq.

Du moins, je le pensais sans en être sûre. J’ignorais tout du sort de Scorpio, je ne savais pas s’il respirait encore ou si Draco avait mis un terme à son éternité. J’avais la sensation de parfois le sentir au fond de mes entrailles via notre lien particulier. Mais c’était si bref et ténu que j’avais choisi de le considérer comme perdu.

À présent, je stagnais dans une phase étrange ; un mélange de fureur, de haine et de résignation. La plupart du temps amorphe, je ne ressentais plus grand-chose en dépit de ma situation. Le principal sentiment qui flottait dans mon esprit ankylosé se résumait à du dégoût : pour cet endroit, pour Draco, et encore plus pour cet être qui grandissait en moi en grignotant mon énergie. Un monstre, sans aucun doute.

À cette pensée, mon visage se tordit en une grimace écœurée. Si j’en avais possédé le courage et les moyens, je me serais enfoncé un couteau en plein cœur. Malheureusement, depuis mes coups d’éclat, on ne me laissait rien qui puisse occasionner une quelconque blessure. Dans tous les cas, le suicide n’avait jamais été une véritable option.

— Le printemps est là, lâcha soudain Draco, brisant l’oppressant silence de la chambre.

Sa voix grave m’arracha un sursaut, faisant grincer le lit sur lequel je gisais. Mon sang battit à mes tempes alors que je plongeais mes yeux dans les siens. Mon cœur, encore agité de mes terreurs nocturnes, galopa plus vite encore. D’une obscurité sans fond, ses iris onyx m’emportaient dans un gouffre à chaque fois que je les croisais. Si au début de ma captivité, j’en avais éprouvé de la terreur, à présent je me contentais d’encaisser en me murant dans le mutisme, passant le plus clair de mon temps enfermée dans la chambre de Scorpio.

— Tu n’es toujours pas bavarde, je suis inquiet pour toi.

Allait-il réellement m’assommer à coups de météo du jour et de fausse bienveillance ? Autant opter pour une mise à mort immédiate. Les conversations badines ne faisaient plus partie du monde dans lequel m’avait propulsée Scorpio. Rien de normal ne m’arriverait plus jamais et c’était le plus dur à accepter.

Il passa son pouce et son index sur sa mâchoire carrée rasée de près, caressa son élégante moustache brune d’un geste mécanique puis m’examina avec plus d’attention. L’intensité de ses prunelles me brûla. Si, auparavant, j’aurais craché une injure ou tenté de m’échapper par la porte grande ouverte, je me contentais à présent de feindre l’indifférence.

— Je souhaite que tu manges davantage, il faut reprendre du poids. Juillet approche et notre enfant verra bientôt le jour. Tu dois être en forme pour…

— … expulser le monstre ? le coupai-je, incapable de retenir mes mots. Vos souhaits ne m’intéressent pas.

Ses traits se déformèrent sous une fureur bouillonnante. Draco ne supportait pas que j’insulte la chose dans mon ventre. Lorsqu’il l’évoquait, je peinais à conserver mon dédain muet. C’était l’un des sujets qui ravivaient ma colère.

— J’espère que ça crèvera en moi, que jamais une telle horreur ne foulera le sol de cette planète. Vous êtes déjà bien assez nombreux.

Ma phrase, prononcée d’un ton posé, aurait pu tout aussi bien vanter les mérites d’une bonne séance de sport. Je ne contrôlais plus mes émotions, presque toujours inexistantes. Cependant, l’impact de mes mots se refléta dans les onyx du Grand Maître, qui se retint de ne pas me sauter à la gorge.

— Si tu fais du mal à notre enfant, Sherine, tu sais ce qui arrivera ?

Je lui adressai un coup d’œil assassin avant de me rouler en boule, lui opposant mon dos.

— Je torturerai chacun de tes proches jusqu’à ce que mort s’ensuive. Je t’obligerai à regarder chaque instant de leur agonie jusqu’à ce que tu me supplies de les achever.

Je reniflai avec aigreur. Résignée, je ne me donnais plus la peine de l’affronter dans sa folie dévastatrice. Menacer ceux à qui je tenais était le plus efficace des verrous. Chaque fois, Draco me rappelait que, d’un claquement de doigts, il pouvait leur faire endurer mille supplices. Aussi, je me taisais, invoquant Morphée et sa salvatrice torpeur.

Qu’il reste donc à me mater, je m’en fichais, tant qu’il ne me touchait pas.

— Oh, et Sherine, un détail encore. Je souhaite que l’Élévation de Joran se déroule avant la naissance de notre miracle. Dimanche prochain, il recevra la Morsure.

Mes paupières papillonnèrent, luttant contre les larmes, alors que mes tripes se tordaient. Une vague d’émotion dont je me serais bien passée.

— Tu es évidemment conviée à notre petite cérémonie. Je compte sur toi pour continuer de dissimuler ta grossesse. L’heure n’est pas encore venue d’annoncer cette merveilleuse nouvelle.

Bien sûr. Enfoiré.

Une perle d’eau roula sur ma joue émaciée. Dimanche prochain, mon frère chéri périrait. Qu’il devienne un Aeternus ou ne survive pas au processus, l’issue serait la même. La faucheuse l’embrasserait.

 

2

L’Anglais

 

Sherine

 

Debout face au miroir de pied, j’observais avec désintérêt la robe que m’obligeait à porter Draco. Sortie tout droit de l’époque victorienne, entièrement noire, elle moulait ma poitrine pour ensuite s’évaser en vagues élégantes. Ainsi, l’arrondi de mon ventre encore discret ne se voyait pas.

Un frisson dévala mon échine, la chair de poule envahit mes bras nus. Je ne reconnaissais pas cette étrangère qui me dévisageait. Mon manque d’appétit couplé à une grossesse compliquée avait creusé mes joues. Mes os saillaient, ma peau était terne. Plus aucun éclat n’illuminait mon regard. Je n’étais plus que l’ombre de moi-même.

— Relève tes cheveux en chignon, me somma Draco qui se tenait derrière moi. Ta nuque est si gracile, cela serait dommage de la dissimuler sous cette tignasse.

Je ne les avais plus brossés depuis une éternité, mon apparence ne comptait plus dans ces souterrains glacés. Je gardai la bouche fermée, habituée à ses ordres machistes. Il avait beau avoir traversé les siècles, le Grand Maître restait fidèle aux mœurs de son époque.

Ses mains calleuses pressèrent mes bras avant que son buste ne se colle à mon dos. Nos prunelles se croisèrent dans le miroir tandis que je réprimais un geste de révulsion à son contact. Ma gorge se noua, mes narines se dilatèrent.

— En dépit de ton état, tu es sublime. J’espère que notre fille possédera ta beauté et ma puissance.

— Ne dites pas « notre fille », craché-je d’un ton haineux. Jamais ça ne sera mon enfant.

— Elle l’est déjà, que tu le veuilles ou non.

— Jamais.

Il s’esclaffa en glissant ses paumes le long de mes hanches puis sur mon ventre. Sa délicatesse me déclencha un haut-le-cœur, sa bouche dans mon cou m’arracha un grondement.

— N’oublie pas, Sherine, chuchota-t-il.

Je déglutis avec difficulté. Draco n’avait pas besoin de préciser ses paroles. Son ton menaçant se suffisait à lui-même. Durant la cérémonie d’Élévation, je devrais être sage, comme la bonne petite chienne à son papa ; en résumé, garder le secret de ma grossesse ainsi qu’à propos de Scorpio, et ne rien tenter de stupide.

— Message reçu, articulai-je.

— Parfait.

— Mais vous savez, Draco, bientôt vous commettrez une erreur, et ce jour-là, vous me verrez sourire à nouveau.

Il ricana, je pus cependant percevoir une lueur d’inquiétude dans son regard. Le monstre n’était pas invincible, et quelque part, au plus profond de mon âme, une étincelle d’espoir persistait.

 

***

 

Quelques coups résonnèrent contre ma porte. Perchée sur des talons dont je me serais passée, je me hâtai d’ouvrir. J’espérais voir Joran une dernière fois avant sa mise à mort. Hélas, ce furent les traits fins de Phoenix qui apparurent. Comme toujours, l’Aeternus affichait un sourire bienveillant. Pour l’occasion, il avait abandonné son uniforme strict d’assassin pour une chemise noire et un pantalon ajusté qui mettaient en valeur sa silhouette androgyne.

Après une courbette élégante, il tendit sa main gantée puis déclara :

— Si vous êtes d’accord, je serai votre cavalier du jour.

Avais-je d’autres choix ?

Incapable de répondre tant ma bouche était sèche, je me contentai de poser ma paume sur la sienne. Sous ses cheveux bruns coiffés avec soin, ses grands yeux gris me jaugèrent avec intensité. Il observa mes doigts crispés avant de revenir à mon visage.

— La perspective de ma compagnie vous est donc si désagréable ?

— Bien sûr que non, Phoenix.

— Vous êtes plus pâle que moi, un exploit en soi, et vous tremblez comme une feuille en pleine tempête. Qu’est-ce qui vous tracasse ? C’est un grand jour, ne le gâchons pas avec une mine boudeuse.

Mes sourcils se froncèrent. En vérité, j’appréciais cet homme aux manières désuètes. Depuis notre rencontre, il avait toujours agi avec respect envers moi. Il semblait réellement s’inquiéter de mon sort et prenait souvent sur son temps pour venir me rendre visite. À plusieurs reprises, il avait même outrepassé mon interdiction de sortir afin de m’offrir quelques heures dans les rues de Paris.

Entre nous, une étrange amitié s’était établie.

Toutefois, l’Anglais demeurait un mystère à mes yeux. Sa sollicitude, sa douceur et sa générosité s’opposaient à ses réactions glaciales. Qu’il ne saisisse pas la gravité de ce jour ainsi que les conséquences qui en découleraient me prouvaient à quel point nous étions différents. Sous sa façade complaisante, Phoenix restait un Aeternus et je ne devais pas l’oublier. Il tuait sans état d’âme, possédait un dangereux pouvoir de feu et buvait du sang.

— Allons, Sherine, vous savez que vous pouvez me parler, insista-t-il en pressant mes doigts.

Je mordillai ma lèvre, poussai un soupir puis avoua :

— Ce n’est pas un grand jour pour moi, mais un pas de plus en enfer.

— Voyons, Joran est fier et heureux. Il va intégrer la place très convoitée d’assassin du Cercle, devenir un Templier.

Ma bouche se tordit en un rictus amer.

— Il va mourir, balbutiai-je, les larmes aux yeux.

— Il va s’Élever.

Je secouai la tête.

— Si et seulement s’il supporte la morsure. Quand bien même, il devra d’abord crever. Vous me volez le dernier membre de ma famille de sang.

— C’est un honneur de servir Dieu et le Temple. Vous finirez par l’accepter.

Jamais Phoenix ne se départait de sa bonhomie, jamais il n’avait un mot plus haut que l’autre. À cet instant, son attitude détachée m’était insupportable. J’éprouvais le besoin insensé de le piquer, de lui faire mal comme j’avais mal. Pour quelle raison ? Je l’ignorais. Peut-être parce qu’il était le seul qui agissait avec gentillesse.

Mes prunelles se plantèrent dans les siennes.

— Comment était votre Élévation, Phoenix ?

— Pardon ?

— Un pur moment de joie, j’imagine, ironisai-je d’un ton sec. J’ai vu vos cicatrices, vos brûlures, j’ai vu la douleur dans vos yeux lorsque vous me les avez montrées. Vous avez toujours refusé de m’en parler, j’ai cependant une question. Si vous pouviez changer quoi que ce soit à votre passé, le feriez-vous ?

Sa mâchoire tressaillit sous le coup d’une émotion que je devinais dévastatrice. J’avais visé juste, peut-être même trop juste. Les regrets m’envahirent à peine avais-je refermé la bouche.

S’il en était un que je ne souhaitais pas blesser, c’était bien lui.

Ses doigts se resserrèrent autour des miens jusqu’à me broyer les os. Une vague embrasée illumina ses iris et la température parut soudain s’élever dans la chambre.

— Je ne voulais pas, je… je n’aurais pas dû…, bredouillai-je lamentablement.

— Une fois prononcés, les mots ne peuvent être rattrapés.

— Je suis désolée.

Sa poigne devint brûlante et je lâchai un gémissement en tentant de me libérer. Pour la première fois, je ressentis de la frayeur en la présence du plus doux des Aeternus.

— Vous êtes la Lueur de Scorpio, aussi je ne vous suivrai pas sur ce terrain. Mais pour votre sécurité, ne provoquez jamais l’un d’entre nous. Une moitié de notre être est viciée par le Mal, ne jouez donc pas avec le feu, Sherine.

La pression s’amenuisa en même temps que la chaleur disparut. Je pus enfin reprendre une bouffée d’oxygène. Quand il me tendit son coude, j’enroulai mon bras autour sans protester puis le laissai me guider dans les couloirs sombres.

— Une dernière précision, Sherine, déclara-t-il après un moment de silence. Notre passé appartient au passé et ne nous définit pas. En théorie, nous sommes délivrés des tracas de notre humanité et ne devons nous vouer qu’à notre mission.

Il s’immobilisa pour me faire face.

— Seulement en théorie, lâcha-t-il alors. Chacun de nous porte des cicatrices qui jamais ne guériront et il est de bon ton de ne point les évoquer. Est-ce clair ?

Touchée par la tristesse qui flottait dans son regard, j’acquiesçai en silence, me promettant de ne plus jamais me défouler sur lui.

3

L’Élévation

 

Sherine

 

La cérémonie se déroulait dans la grande salle du niveau cinq, celle-là même où avaient eu lieu les funérailles de Venom. Dès que j’entrai, accompagnée de Phoenix, les regards convergèrent vers nous. Voir ces assassins rassemblés pour en créer un nouveau était à la fois fascinant et terrifiant.

Joran se tenait près de Draco, à l’endroit même où le cercueil de Venom avait été installé. Tous deux semblaient sereins, contrairement au reste de l’assemblée. L’immense Ursa, au crâne rasé, ne cachait pas son hostilité envers moi. Wolf, l’Irlandais aux mèches rousses, suivait notre progression d’un regard mauvais. Mon ancien meilleur ami, Squale, me lança un coup d’œil glacial avant de se détourner. Seul Aquilae fit preuve de respect en inclinant légèrement la tête, bien que son expression demeure froide. Mes doigts se crispèrent sur le biceps de Phoenix, unique source de chaleur en dehors des flambeaux.

Il tapota ma main et murmura :

— Ne faites pas attention à ces rustres, tout ira bien.

Soulagée qu’il ne me tienne pas rigueur de mon comportement, je choisis d’ignorer les Aeternus pour me concentrer sur mon frère. Ses yeux brillaient de joie et il m’adressa un sourire doux qui, au lieu de me rassurer, fit frissonner ma nuque. S’offrir à la mort avec autant de calme n’aurait pas dû être possible.

— Parfait, nous allons pouvoir commencer. Dans un premier temps, je vous propose un Cantique…

— Pardon, Grand Maître, intervint Squale en avançant d’un pas. Mais nous ne sommes pas au complet.

Contrarié, Draco fronça les sourcils tandis que le Japonais poursuivait :

— Scorpio manque à l’appel.

— Effectivement, Squale, merci pour cette remarque utile. Je connais assez bien mes troupes pour remarquer quand l’un d’entre vous manque.

L’Aeternus baissa la tête, et je réalisai une fois de plus à quel point ils craignaient leur supérieur. J’eus envie de rire avec ironie. Bien sûr que Scorpio ne viendrait pas, puisqu’il n’en avait pas la possibilité. Draco ne pouvait pas être à deux endroits en même temps.

Aquilae intervint à son tour, ce qui me réjouit tant l’embarras de mon bourreau grandissait.

— Grand Maître, ne devrions-nous pas tous être présents pour un tel événement ? L’Élévation d’un frère est importante. Scorpio ne souhaiterait pas manquer cela.

— Il a été envoyé en mission urgente, trancha Draco. Désirez-vous continuer à outrepasser vos fonctions avec cet interrogatoire déplacé ?

La tension dans la salle monta d’un cran.

— Pardonnez notre impudence, Grand Maître, s’excusa Aquilae sans insister.

Squale se crispa, ses poings se fermèrent. Bien qu’il m’ait menti pendant des années, je connaissais son fort caractère et me délectais d’un éventuel dérapage. Tout ce qui pouvait perturber les plans de Draco me réchauffait le cœur.

Comme pour me rappeler de ne pas trop jubiler, une sensation étrange se manifesta dans mes entrailles. Une bulle sembla se former puis éclater. Par réflexe, je pressai ma main contre mon ventre tandis qu’une boule d’angoisse obstruait ma gorge. Je me pliai en deux, le souffle court. Les yeux de Draco se braquèrent sur moi une seconde plus tard. Son avertissement muet m’obligea à reprendre une attitude faussement sereine.

— Approchez, Aeternus, renouons les liens par la prière, clama Draco avec grandiloquence.

Phoenix me conduisit près d’une chaise à l’écart et me fit signe de m’asseoir.

— Non, qu’elle vienne près de nous ! ordonna le Grand Maître. Après tout, nous ne sommes pas des monstres. Embrasse ton frère pour lui apporter force et courage.

Je lui jetai un regard rempli de haine. Sa sollicitude feinte attisait encore plus la colère qui bouillonnait en moi. Phoenix m’amena près de Joran avant de s’éclipser. Ce dernier resta droit, attendant ma réaction. Consciente que faire un scandale n’était pas judicieux, je me dressai sur la pointe des pieds pour l’enlacer.

À son oreille, je murmurai :

— Ne meurs pas, petit frère. C’est toi et moi. Ensemble. Souviens-t’en.

Il resta silencieux, mais ses épaules se tendirent lorsque je déposai un baiser sur sa joue. Le cœur oppressé, je luttai pour reculer d’un pas, offrant ainsi mon cadet à cet homme détesté.

Le spectacle des immortels psalmodiant leurs interminables prières était malgré tout envoûtant. Leurs voix graves résonnaient à l’unisson dans les hauteurs de la salle voûtée, créant un chant mélodieux et funèbre qui me fit frissonner. La tension monta, les lieux s’emplirent d’électricité. Après un temps qui me parut infini, le silence retomba.

Draco prit la parole :

— Apprenti Joran Weber, tu apprends à nos côtés depuis de longues années. Aujourd’hui, l’heure de ton Élévation est venue. Cette chance n’est donnée qu’à de rares élus et toujours en raison d’une perte dramatique. Observons un instant de recueillement pour Venom, notre regretté Commandeur.

Draco tendit ses bras avant de les abaisser. D’un même mouvement, tous posèrent un genou à terre et inclinèrent la nuque. Leur dévotion à Dieu et à leur supérieur ne laissait aucun doute malgré l’embryon de révolte. Je contemplai les puissantes créatures en train de joindre leurs doigts en même temps que Joran et Draco. Le temps s’étira, ma bouche s’assécha, mon sang battit plus fort dans mes tempes.

Le maître de cérémonie poursuivit :

— Joran, confirmes-tu être ici en pleine conscience, confirmes-tu ta volonté de nous rejoindre, de devenir un frère juré, un Aeternus, un sauveur qui foulera à jamais cette terre, prêt à défendre, prêt à obéir, prêt à tuer ?

Mon rythme cardiaque s’emballa, mes doigts crochetèrent le tissu soyeux de ma robe. Je voulais m’interposer, hurler ma haine, tuer cet enfoiré qui s’apprêtait à occire mon propre sang. Malheureusement, je n’en avais pas le pouvoir.

— Je suis pleinement volontaire et conscient de l’honneur que vous me faites, affirma Joran avec assurance.

— Vivre ou mourir. Seul Dieu en décidera. Au nom de notre Seigneur, reçois dès à présent ton nom.

Mes sourcils se froncèrent alors qu’ils se faisaient face.

Son nom ?

— À partir de maintenant et pour toujours, tu seras Faucon, aussi rapide qu’impitoyable. Ceci, Joran, met un terme à ton existence humaine.

Sept mots pour un unique coup de poignard en plein cœur. Je devais tenir, ne pas m’évanouir, ne pas flancher. Chaque seconde ressemblait à un enfer.

Draco traça un signe de croix sur son front en psalmodiant :

— Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam[1].

La diatribe fut reprise par les voix graves des Aeternus à plusieurs reprises, et je me sentis chuter dans un gouffre sans fond. Des larmes s’accumulèrent dans mes yeux, mes lèvres se tordirent d’impuissance. Je retins une nausée, luttant pour ne pas courir frapper ce monstre.

— Seigneur, accueille ce nouveau guerrier et permets-lui de rejoindre nos rangs. Par Ta volonté seule, Faucon se relèvera en Aeternus.

D’un signe du menton, il intima à Joran de s’agenouiller sur un tabouret recouvert de velours. Chaque respiration devenait plus douloureuse, chaque seconde nous rapprochait du point de non-retour. Se redressant de toute sa hauteur, Draco se plaça derrière lui. Les chants reprirent, plus sombres que jamais. Les flammes des flambeaux s’agitèrent, l’atmosphère s’appesantit, mon âme se morcela.

— Non, articulai-je dans un filet de voix.

Pétrifiée par la peur et les menaces, je n’effectuai cependant aucun geste. Au cœur de ma vision embuée par mon malheur, je distinguai Draco qui souriait. Ses canines jaillirent, son regard prit un aspect carnassier. Sa main droite bloqua le menton de mon frère avant qu’il ne plonge avec un grondement bestial au creux de son cou et le morde. Je m’étranglai dans un hoquet alors que Joran râlait de souffrance. Mes genoux tremblèrent, mes ongles tranchèrent la peau de mes paumes. Le grand corps fin de mon cadet se fit poupée de chiffon. Mes jambes cédèrent. Mon cri d’horreur s’éleva en même temps que le craquement de ses vertèbres. D’un geste sec, Draco venait de lui rompre la nuque.

Impitoyable, il le laissa choir en plantant son regard dans le mien.

— Relève-toi, Sherine, fais honneur à Faucon.

— Il s’appelle Joran ! m’égosillai-je avant d’éclater en sanglots.

À genoux, je me précipitai maladroitement jusqu’à sa dépouille et l’étreignis avec la rage du désespoir.

— Qu’on la ramène à sa chambre ! ordonna le Grand Maître.

— Joran, réponds, Joran !

— Il lui faudra quelques jours pour se remettre, m’informa Draco d’un ton indifférent. Ne te ridiculise pas.

— Je vous déteste ! explosai-je. Je vous tuerai de mes propres mains.

Des doigts me saisirent pour me relever, je me débattis, griffai, hurlai, frappai. J’eus le temps de reconnaître la mine peinée de Phoenix avant que celle de Squale prenne sa place.

— Je m’occupe d’elle, lâcha-t-il, évitant un de mes poings fermés.

On m’arracha à mon petit frère, celui pour lequel j’aurais tout donné, celui que j’avais sauvé puis perdu à nouveau. J’abandonnai un bout d’âme à ses côtés, me répétant que ce n’était pas la fin. Qu’il se relèverait de cette abomination.

À moins que jamais je ne le revoie.

Cette perspective me plongea dans un mutisme soudain, l’habituelle torpeur revint m’envahir. Sans forces, je me laissai traîner par Squale hors de ce lieu maudit. Mes yeux restèrent fixés sur Joran aussi longtemps que possible. Je gravai cette image au fond de mon esprit afin de ne jamais oublier.

Un goût nouveau s’invita alors sur ma langue : celui de la vengeance.

 

[1] Devise des Templiers, traduite du latin, littéralement : Non pour nous, Seigneur, non pour nous, mais pour la gloire de ton nom.