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Prologue

Morgan


 

Paris, France, septembre

 


 

Des doigts aux longs ongles vermillon m’extirpent d’un lourd sommeil. Le regard embrumé, je scrute cette main inconnue qui patine sur mon torse avec lenteur. Une jolie rouquine dont j’ai du mal à me souvenir.

Merde.

Qu’est-ce que j’ai encore foutu hier soir ?

Des sirènes hurlantes résonnent et la porte de ma caravane s’ouvre à la volée, laissant passer un courant d’air froid. L’automne approche, Paris se rafraîchit et je frissonne sur mes draps en vrac. La jeune femme à mes côtés lâche un cri strident qui amplifie ma migraine. Elle bondit hors du lit alors qu’un homme chauve et ventru entre sans mon autorisation.

— Toi, petit connard ! s’époumone-t-il, les joues colorées de plaques rouges et blanchâtres.

Je bloque un instant sur cette étrange peau marbrée et réalise avec difficulté qu’il s’agit du producteur de la série pour laquelle je viens d’être engagé ; Belmont.

Oh. Je me souviens.

Je plisse mes yeux afin de réguler le marteau piqueur installé sous mon crâne puis me dirige d’un pas hésitant vers mes fringues éparpillées sur le sol en compagnie d’un préservatif usagé.

Pardon. Deux… trois… Oh bordel, j’ai vidé le paquet !

J’enfile mon futal en ronchonnant, tandis que Belmont se rabat sur sa pauvre fille cadette à peine majeure ; une des actrices. De toute évidence, mon contrat vient de prendre fin.

J’ai déconné. Encore.

Les sirènes se rapprochent et m’interpellent, je tente de remettre les pièces du puzzle en place. Sans succès.

Trop d’alcool, trop de beuh, trop d’acide.

De sous les draps surgit soudain une seconde tête rousse et je me fige alors que mon regard croise des iris verts. Voilà qui explique l’usage intensif de capotes ! Elles étaient deux.

Peu importe, je me casse.

Une main brutale s’abat sur mon bras. Je me retiens de ne pas coller mon poing dans la tronche rubiconde du prod.

— Ma fille aînée aussi ! s’étrangle-t-il en me postillonnant au nez. Comment oses-tu, salaud ?

Oh putain, j’ai grave géré, on dirait ! Une première de me taper deux sœurs !

— Je les ai pas traumatisées, ça va, grondé-je. Tout va bien.

Ses joues se gonflent de fureur. L’espace d’un instant, il ressemble à Bibendum Michelin, version possédée et plutôt moche.

— Et le saccage des studios ? crache-t-il. Est-ce que là aussi tout va bien, monsieur Carlier ? Ne vous inquiétez pas, les flics sauront vous rafraîchir les idées.

Des flashs me reviennent et je nous revois soudain faire les cons dans les décors hors de prix, bouteilles à la main. Tout se perd dans un épais brouillard, mais je me souviens de trucs qui s’effondrent, de spots qui éclatent et d’une rouquine en plein trip, occupée à déchiqueter les éléments en polystyrène. Une ultime image m’arrache un rictus satisfait : moi les baisant à tour de rôle au milieu du bordel.

Belmont me saisit par le col de la chemise que je viens à peine de passer et me siffle au visage :

— Rigolez donc. Cette fois, vous êtes fini. Je vous en fais la promesse.

Chapitre 1

Briana


 


 

Laponie, Rovaniemi (Finlande), 2 mois plus tard


 

Je lisse du plat de la main l’épais tissu de mon uniforme, une robe rouge carmin sertie de fourrure blanche à ses extrémités, puis contemple d’un œil satisfait l’immense hall où bientôt nos clients se masseront. Mon analyse aussi précise que rapide ne détecte aucune erreur ou faute de goût, le domaine est paré. Nous sommes fin prêt à lancer le début de la saison.

Santa’s Circle appartient à la famille Carlier depuis déjà trois générations et j’y travaille depuis… toujours. J’y suis née et, tout comme ma mère avant moi, je gère les équipes en tant qu’intendante depuis maintenant deux ans. Ici, aucune faveur, aucun piston, après des études d’hôtellerie en France puis trois années à trimer à divers postes, à prouver mes qualités et mon sérieux, j’ai enfin atteint mon but. À présent, je suis les yeux et les oreilles des Carlier, ils ont placé en moi toute leur confiance, je mène mon petit monde avec autorité et douceur ; une main de fer dans un gant de velours, le mantra préféré de ma mère.

Et ça me réussit.

Je suis épanouie et accomplie au niveau professionnel. Chaque matin, je saute de mon lit avec pour seul objectif : dorloter et sublimer ce lieu si cher à mon cœur ou ses clients. Quant au privé, ça ne m’importe pas pour le moment, à vingt-quatre ans, j’ai bien assez de temps pour y penser. En dehors de quelques aventures sans lendemain et des employés du domaine, je n’ai que peu de vie sociale, d’autant plus que maman est repartie vivre en France pour prendre une retraite méritée à Saint-Raphaël. Seule, comme moi, papa étant décédé d’un AVC fulgurant à mes deux ans.

— Êtes-vous satisfaite, miss Daucourt ? demande d’une voix affable le sous-responsable des équipes, mon bras droit et celui qui s’apparente le plus à un ami.

— Je ne suis jamais satisfaite, Guillaume, car…

— Il y a toujours des détails à améliorer, complète-t-il avec un sourire complice. La perfection n’existe pas.

— Exact, disons que ça me semble correct. Ne rajouterions-nous pas quelques nœuds dorés à cette branche de sapin ? L’équilibre visuel n’est pas optimal.

— Bien vu, miss !

Il s’empresse de remédier au souci tandis que je vérifie avec attention que l’ensemble des ampoules scintillantes fonctionne. Nous nous devons d’être à la hauteur de notre réputation en tant que village officiel du père Noël. En posant un pied ici, les familles doivent être propulsées dans un autre univers loin du stress de leur quotidien, d’autant plus vu le tarif du séjour en nos murs.

Tout simplement indécent : le prix d’un rêve éveillé.

Le hall d’accueil étant le premier endroit qu’ils découvrent, la presque perfection s’avère de mise. Je jette un œil à ma montre et calcule le temps qu’il nous reste. Nous sommes mi-novembre, la saison démarre. Les premiers clients débarqueront dans moins de deux heures et vingt-six minutes. La pression monte, toutefois, je demeure maîtresse de mes émotions. Chaque détail a été vérifié, revérifié et re-revérifié, des recettes de cuisine aux chemins de randonnée, des uniformes jusqu’à la taille des sapins en passant par la playlist diffusée en continu dans l’ensemble du domaine. Les vitres et les miroirs ont été lustrés, les sols briqués, et l’argenterie astiquée de près. Les rennes ont reçu leur visite annuelle du vétérinaire, nos huskies sont parés, prêts à emmener nos clients découvrir les infinies étendues de neige et notre papa Noël a la barbe bien démêlée.

Moi, je trépigne ! Tout du moins à l’intérieur.

D’extérieur, mon apparence demeure celle d’une jeune femme calme, maîtresse de la situation, professionnelle jusqu’au bout de ses ongles aussi rouges que sa robe. Je soupire d’aise en replaçant mes lourdes boucles châtain clair sur mes épaules puis observe Guillaume se pencher dans un angle improbable sur son escabeau afin de peaufiner les ultimes détails. Ce grand roux au corps svelte arbore un charme anglais et désuet qui ne laisse pas les filles indifférentes. Il est pourtant tout aussi français que moi à l’instar des Carlier qui adorent travailler avec des personnes de leur patrie d’origine. Leur communication étant tournée principalement vers la France, notre clientèle est d’ailleurs issue aux trois quarts du pays de Molière. Je voue à mes patrons une affection sans borne, c’est grâce à eux si ce sublime site traverse les ans sans faillir à sa réputation, un site hors du temps où la noirceur n’existe pas.

À chaque endroit où se porte mon regard, l’ambiance respire Noël et la joie. Cette fois, nous avons opté pour les couleurs rouge et or traditionnelles pour changer les parures bleu et argent de l’année passée. Chaque salle, couloir ou chambre, chaque écurie, échoppe et restaurant a été habillé de décorations en parfaite harmonie. Nos logements atypiques n’y ont pas non plus échappé, igloos avec toits panoramiques, chalets de bois, cabanes luxueuses perchées dans les sapins ou yourtes confortables nichées au cœur des étendues neigeuses, tous exhalent une magie enchanteresse propre à notre domaine. La pression pèse sur mes épaules à chaque ouverture de saison, mais j’adore me démener pour satisfaire mes patrons et nos clients.

Guillaume lève un sourcil interrogateur, je hoche la tête en réponse.

— C’est acceptable, lui signifié-je avec un sourire.

— Laissons-nous comme ça ? Nous ne retouchons plus rien ?

Je me concentre sur le hall, examine, analyse puis décide que notre objectif est atteint.

— Demande aux filles de repasser un coup de lustreuse sur nos parquets, lance les musiques et prends un peu de repos avant les arrivées.

— Merci, miss Daucourt.

— Appelle-moi Briana, râlé-je en levant les yeux au ciel. Je devrais te le répéter combien de fois après deux ans de collaboration ?

— Je préfère miss Daucourt au travail, vous êtes ma patronne, une patronne parfaite.

— Guillaume…

— Rien n’est jamais parfait, je sais, mais vous gérez vraiment. Acceptez de temps en temps de recevoir la reconnaissance d’autrui.

Il tapote mon dos d’une paume amicale avant de s’éloigner de son pas élégant. Je jette un œil à ma montre, il me reste deux heures et quinze minutes et je décide donc de m’octroyer un moment détente dans mon chalet douillet.

Des cliquetis m’interpellent. Je me retourne vers l’entrée, d’où provient cet étrange bruit. Mes sourcils se froncent à la vue d’un petit chien trapu au pelage brun clair et au museau noir qui sème sur son passage d’affreuses traces de boue.

— Oh non non non, toi tu n’es pas le bienvenu ici ! m’exclamé-je avant d’approcher de l’intrus.

Après un bref aboiement, l’insolent s’élance et je me retrouve à le prendre en chasse. Dans des glissades excitées, il m’évite et je réalise que notre course poursuite s’apparente à un jeu pour lui.

— Viens là ! crié-je alors qu’il fonce vers nos sapins alignés avec soin. Non, fais attention ! Nooooon !

Le chien part dans un slalom fou autour de mes décos. Les arbres vacillent dans leur pot, il embarque plusieurs guirlandes, des boules rouge et or tombent au sol, certaines explosent, et moi… je m’arrache les cheveux. Quand il s’emmêle dans les fils électriques de notre jolie écurie de rennes factices, je gronde puis tente un plaquage avant qu’il ne détruise tout. Dans un bond impressionnant, j’étends mes bras et me retrouve à plat ventre au milieu de la neige artificielle qui envahit ma bouche. Crachant et toussant, les joues cramoisies, les mèches hirsutes, je me débats sans succès à quatre pattes avant de tomber nez à nez avec une paire de Rangers usées aux lacets défaits.

— J’apprécie la vue, résonne une voix rocailleuse au timbre cassé dans un français parfait.

Cette tessiture sonne à mes oreilles comme une vague incandescente de velours liquide, elle pourrait suffire à embraser mon entrejambe, si ce n’était la pointe moqueuse et ma position ridicule. Mon regard remonte le long d’un jean sombre, ralentit sur une veste de cuir noir entrouverte sur un pull col roulé ne laissant aucun doute sur les reliefs alléchants des muscles qu’il dissimule. Un parfum aux notes subtiles m’enveloppe, mélange de clope et menthol.

— Il caille toujours autant dans ce bled, continue l’inconnu, mais votre cul pourrait mettre le feu à un congélo ! Merde, même votre culotte est à l’effigie de Noël, je suis épaté !

Je réalise que ma jolie robe en dévoile trop, beaucoup trop. Le sang me monte au visage en même temps que mon rythme cardiaque redouble de vitesse.

— Sapristi ! grondé-je.

— Sapristi ? Vous sortez de quel siècle ?

Je rabats le lourd tissu sur mon derrière exposé puis me remets sur mes pieds avec maladresse et précipitation. Une main forte saisit mon coude avant que je ne chute de nouveau et le souffle court, je m’extrais de la décoration sens dessus dessous.

— Lâchez-moi ! Je ne vous permets pas ! m’écrié-je, humiliée.

— De vous aider ?

— De me manquer de respect !

— Je ne fais que profiter de ce qu’on m’offre, c’est vous qui m’imposez la vision de votre croupe.

— Goujat !

Je tressaille quand enfin mes yeux osent affronter le visage du géant qui m’observe avec un demi-sourire. Sous une large capuche, j’aperçois des cheveux châtains mi-longs, des iris noisette piquetés d’éclats d’or qui déclenchent un étrange élan de nostalgie, une mâchoire masculine à souhait et une bouche… seigneur… cette bouche… Une curieuse sensation de le connaître m’envahit.

— Vous avez un peu de bave juste ici, souligne-t-il toujours aussi moqueur.

Le bout de son doigt frôle le coin de mes lèvres. Je recule dans un sursaut, troublée et agacée. OK, il est grand et massif, mais ça ne m’impressionne pas.

— Qui êtes-vous ? Que venez-vous faire ? grondé-je, furieuse. Ce chien fou est à vous ? Et… oh non… c’est pas vrai.

Mes épaules s’affaissent et le dépit m’envahit à la vue de mon hall d’entrée qui ressemble à un champ de bataille. En quelques secondes, mon travail de la semaine a été bousillé, j’ai juste envie de hurler.

Je jette une œillade assassine à l’enfoiré qui me nargue, je suis calme en apparence, mais là, il va avoir droit à la Briana Daucourt des mauvais jours !

Chapitre 2

Briana


 

Les nerfs à fleur de peau, je me retiens pour ne pas sauter à la gorge de ce mec suffisant. La professionnelle en moi m’empêche de craquer et je recule d’un pas afin de confronter cet importun. Aussi séduisant soit-il, rien ne lui donne le droit de se foutre de ma gueule ainsi !

— Chien, viens là, t’opportunes la dame.

La dame ?

Je me prends trente ans dans la tête. Ça pique.

Ce mec dépasse les bornes, je commence à voir rouge. Si c’est l’un de nos clients en avance sur l’horaire, je sens que la saison sera corsée. Toutefois, vu son look grunge et son attitude, je miserais sur une erreur de destination. Nous recevons plutôt de riches familles ou des couples de retraités, pas des enfoirés arrogants mal sapés. Mes sourcils s’arquent quand il s’engage entre mes sapins et fait tomber deux des survivants sans même ralentir.

— Monsieur ! m’égosillé-je, à présent vraiment énervée. Sortez de ma décoration !

— Chien !

— Monsieur, s’il vous plaît !

Il continue de chercher sa boule de poils destructrice en m’ignorant. J’inspire une grande bouffée d’oxygène afin de réguler la tension de mes nerfs et le suis d’un pas décidé. Inconscient du degré de fureur qui m’habite, il soulève mes pauvres sapins maltraités avant de les laisser retomber sans aucune considération. Quel enfoiré ! Et puis qui appellerait son chien… Chien ? Hein ? Qui ? Ça ne peut être qu’un imbécile fini à la pisse.

Nom de… !

Je ravale mes jurons et me pétrifie alors que ma main s’apprête à saisir son cuir avec brutalité. En moins de deux minutes, ce mec a accompli la formidable performance de me faire sortir de mes gonds et de me transformer en Hulk au féminin, la version vulgaire en plus. Cela ne m’est jamais arrivé en cinq années au service des Carlier.

— Vous avez détendu votre string ? raille-t-il après avoir pivoté dans ma direction, son chien blotti entre ses bras.

— Oh… vous… je… je vous jure que…

— Pardon, je voulais dire votre culotte de fillette.

Ma poitrine se comprime sous cette nouvelle offense et je balbutie des mots inaudibles qui ne font qu’amplifier l’amusement de ses traits noyés dans les ténèbres de sa capuche. Je dois me reprendre avant de perdre le contrôle et me ridiculiser davantage. Je risque ma place à cet instant et quand je vois le capharnaüm du hall, cette éventualité devient plus palpable que jamais. Tout cela à cause d’un connard et de sa bête féroce ! L’animal en question me surveille d’un œil pétillant, la langue pendante, la respiration agitée après son escapade. OK, peut-être pas féroce, je dirais même trop mignon. Après tout, ce n’est pas sa faute si son maître ne parvient pas à le gérer.

— Et la voilà qui fond devant le toutou… ça fonctionne à tous les coups.

— Je ne fonds rien du tout.

— Si un boulon…, riposte-t-il du tac au tac.

— Oh votre humour potache, vous pouvez vous le garder. Qui êtes-vous ?

— Je suis en quête d’une chambre, chère madame.

— Je crains que ce ne soit pas dans vos moyens, grondé-je, touchée dans mon amour propre.

Il souffle exagérément et poursuit avec sarcasme :

— Et la voilà qui juge sur les apparences, ce n’est pas très correct ça !

— Moi ? Je ne suis pas correct ? m’étranglé-je. Moi ?

— Vous méprisez un pauvre inconnu à la recherche d’un toit, vilaine dame.

Me ressaisir, je dois absolument me ressaisir, ne pas rebondir à ses provocations.

Je redresse le menton, aplatis mes mèches en bataille et scrute l’intrus de mon air le plus glacial. D’une voix tranchante, je déclare :

— Nous n’accueillons pas les sans-abri ici, mais je peux vous donner quelques pièces à condition que vous repartiez immédiatement.

Alors que je farfouille dans une poche dissimulée de ma robe, il éclate de rire et riposte :

— C’est très mal vu de nos jours de mettre à la porte un SDF.

— Monsieur, j’ai un car de touristes qui arrive dans deux heures et je dois nettoyer vos dégâts, alors, je vous en prie, disparaissez, le supplié-je en croisant les doigts pour que l’émotionnel fonctionne mieux. Vous savez, je tiens à mon travail et le perdre serait une tragédie.

Je lui tends la monnaie réservée d’habitude aux litres de café que j’engloutis durant la journée et force un rictus. En silence, il les accepte sans toutefois bouger. J’ajoute donc un billet.

— Et voilà pour les croquettes de votre chien.

— Chien vous remercie.

À son nom, le concerné se met à remuer sa petite queue et j’esquisse un bref sourire attendri avant de me reprendre. J’entends dans mon dos des exclamations et devine que les filles de l’équipe d’entretien viennent d’arriver pour lustrer le sol… Sol présentement recouvert de débris, de traces de boues et de sapins en perdition.

— Je vous raccompagne, sommé-je avant de poser une paume autoritaire sur le bras du jeune homme.

Il résiste et je soupire, les nerfs de nouveau tendus.

— Monsieur…

— Carlier, me coupe-t-il, goguenard en laissant tomber sa capuche. Monsieur Carlier.

Mon sang se glace dans mes veines et mes yeux se rivent à ceux de mon interlocuteur. Ce sentiment de nostalgie… ces éclats dorés au cœur de ses prunelles… bordel ! Non ! Mon cœur effectue une violente embardée, ma bouche s’ouvre et se referme comme un poisson hors de l’eau.

— Ce n’est pas toi ? articulé-je d’une voix blanche.

— Qui moi ? C’est vaste comme question, Boucle d’or.

Une seule personne me surnommait ainsi lors de mon enfance. Je recule d’un pas, rompant le contact visuel et physique, puis tente de reprendre mon souffle sans succès. Je suis en plein délire, oui, voilà, ce type se fout de ma gueule et je saute à pieds joints dans son piège grossier.

— Respire, Briana, s’esclaffe-t-il en plantant le bout de son index sur mon nez.

Ce geste familier me ramène douze ans en arrière. Je n’ose croire à son retour. Impossible, cela fait si longtemps, nos vies ont tellement changé !

— Hé, Boucle d’or, c’est si affreux de me revoir ?

— Je… ne m’appelez pas comme ça !

— On repasse au vouvoiement, tu préfères madame ou chère dame ?

— Non… je… tu…, bégayé-je lamentablement.

— Il, nous, vous, ils. Parfait, tu as bien évolué en français, je suis admiratif, se moque-t-il encore, amplifiant la tension de mon corps.

Des murmures courent autour de nous. L’ensemble des employés s’est réuni et observe la scène avec des mines stupéfaites, probablement attiré par la rumeur de la catastrophe. En moi, c’est une tornade qui me dévaste et malmène mes entrailles, je suis partagée entre un bonheur immense, une colère bouillonnante et un stress intenable. Je déteste être prise au dépourvu, d’autant plus quand il s’agit de lui.

Il me faut un café.

Le pompon final arrive en la personne de madame Carlier, vêtue avec élégance comme toujours. Les yeux de la grande brune s’écarquillent d’horreur avant de s’emplir de joie à la vue de l’intrus. C’est à cet instant que je réalise que oui, j’ai insulté l’unique héritier de mes patrons, Morgan Carlier, acteur de renommée internationale à la réputation sulfureuse, mais également… celui qui m’a offert mon premier baiser alors que nous n’avions que douze ans.

Chapitre 3

Briana

 

 

 


 

— Seigneur, Briana, que s’est-il donc passé ? s’exclame Adélie Carlier avant de tendre ses bras grand ouverts à son fils. Quel bonheur, Morgan.

Il la scrute en silence, caressant d’une main douce le crâne du chien, puis la dédaigne pour s’adresser à moi.

— T’as bien grandi, Bri, mais quelle déception.

— Pardon, vous avez dit déception ? Vous…

— Arrête avec tes vous, putain !

— Morgan ! intervient madame Carlier d’une voix outrée. Ne parle pas ainsi à mes employés, la vulgarité est proscrite à Santa’s Circle.

— Employée modèle a priori… Où est passée ton étincelle, Boucle d’or ? Tu ressembles à une bourgeoise frigide grimée en mère Noël.

Je me reçois une belle gifle, mon ego souffre de nouveau. Morgan a toujours possédé une verve piquante, toutefois, jamais il n’en avait fait usage contre moi. Les années ont filé, mon ancien complice s’avère différent de ce que j’ai connu et il manie à la perfection les mots blessants. Je suis consciente d’avoir égaré en route une part de la magie de mon âme, mais je suis fière de mon parcours et d’avoir pris brillamment la relève de ma mère. J’imagine que c’est indissociable du passage à l’âge adulte, ce qui, de toute évidence, ne touche pas Morgan. Personne ne dispose du droit de me juger, encore moins un enfoiré d’ami d’enfance qui m’a oubliée depuis une éternité.

Adélie ne m’offre pas l’occasion de ressasser plus longtemps, ses iris perçants identiques à ceux de son descendant se dardent sur moi dans l’attente d’une réaction.

— Pardon, Madame, je… ce monsieur, pardon, votre fils, ton fils…, bordel. C’est pas vrai, c’est le chien qui… fait chier. Navrée.

À deux doigts de paniquer, je m’emmêle les pinceaux et préfère sceller ma bouche, le cœur en déroute. Si je perds mon job, je jure sur le sacro-saint dieu des lutins que je me vengerai ! Foi de Briana, je n’aurais aucune pitié, ami d’enfance ou non !

— Je vous ai connue plus classe que cela, Briana, constate-t-elle avant de se détourner. Suivez-moi, j’ai à vous parler.

— Je vais tout arranger, je vous promets que le hall sera prêt pour l’arrivée des clients et…

— Le personnel s’en occupera, me coupe-t-elle. Je vous ai demandé de me suivre.

Toutes mes alarmes internes se mettent à hululer dans une fracassante cacophonie. À coup sûr, elle va me signifier mon renvoi et je me retrouverai livrée à moi-même sans logement ni perspective d’avenir.

Dramatiser ? Moi ? Jamais !

Alors que Morgan s’apprête à nous emboîter le pas, elle lève un index et somme :

— Pas toi, juste elle. Guillaume, accompagnez mon fils à sa chambre.

Mon collègue s’empresse auprès du concerné avec son visage le plus poli. Je me résigne à affronter mon noir destin, non sans d’abord fusiller du regard ce traître qui m’assène un sourire mi-figue mi-raisin que je ne parviens pas à interpréter.

Dans un souffle furieux, je lui murmure :

— Je te déteste.

— Et je suis ravi que tu oublies enfin le vous, Briana la coincée, riposte-t-il.

Comment peut-on posséder une enveloppe extérieure aussi séduisante et se comporter comme un pourri ? Parfois, mère Nature s’éclate bien avec nous, pauvres humains si facilement perturbables.

Ses prunelles piquetées d’or me fixent avec une intensité déroutante qui augmente encore mon rythme cardiaque. Oui, il est sexy, je ne peux pas le lui retirer, très sexy même, toutefois, il n’a plus rien à voir avec l’ado sympa que j’ai quitté douze ans en arrière. Pour confirmer mon impression, il m’envoie un clin d’œil provocateur accompagné d’un sourire moqueur.

— On se reparle bientôt, Boucle d’or.

— Si je peux l’éviter, certainement pas.

— Je suis persuadé du contraire.

— Ton arrogance est à la hauteur de ta connerie : colossale.

Sur ces mots échangés à voix basse, je me détourne avec toute la dignité qu’il me reste pour m’enfoncer dans le corridor menant aux enfers. Chaque pas me rapproche de ma probable déchéance et l’envie de pleurer me taraude. J’ai longtemps imaginé nos retrouvailles après son brusque départ, mais jamais d’une façon si désagréable. Morgan ne hante plus mes pensées depuis des années, mais le revoir a déclenché une tempête en moi qui m’ébranle.

Je réalise que je ne l’ai jamais oublié.

Je toque au bureau de mes patrons le cœur au bord des lèvres, puis pénètre dans la luxueuse pièce le nez baissé, les doigts noués entre eux. Je suis noyée dans un mélange de peur et de honte qui menace de me faire rendre mon dernier repas. Décevoir les autres m’insupporte.

Pitoyable.

— Relevez la tête, jeune fille ! s’exclame Adélie avec autorité. Il faut vous reprendre !

J’obéis et ose affronter le regard de ma cheffe que je sais empli de consternation. Perdre notre sang-froid n’est en aucun cas toléré, c’est même la règle numéro un à Santa’s Circle. À ma grande surprise, ses pupilles ne luisent que d’un amusement tacite que je ne lui connais pas. Elle contourne son bureau de chêne sombre pour me rejoindre et poser une paume compatissante sur mon épaule.

Compatissante ?

Impossible.

Mes chefs sont des personnes professionnelles, respectueuses et droites, en revanche, jamais ils ne font preuve d’affection ou de quelconque tendresse envers leurs employés. Ils mènent leur affaire d’une main autoritaire, le sentimentalisme n’y a pas sa place. Aussi, ce n’est pas du soulagement qui m’envahit à cet instant, mais un malaise prégnant.

— Votre erreur sera réparée, nos équipes se chargent de nettoyer les dégâts.

— Mon erreur ? balbutié-je d’une voix blanche.

— Voyons, ça arrive à tout le monde.

Je reste comme deux ronds de flan, partagée entre l’envie de l’envoyer chier et celle de faire bonne impression. Courber l’échine, j’y suis habituée, néanmoins, je hais l’injustice. Le désastre du hall n’est en aucun cas de mon fait, mais de celui de son horrible rejeton. Mon souffle se saccade, je m’oblige à garder un calme apparent alors que je hurle de colère en silence.

— Venez, installez-vous, mon mari va nous rejoindre. Souhaitez-vous une boisson fraîche ?

Elle enroule son bras au mien pour me guider jusqu’à un sofa moelleux où je n’ai jamais eu l’honneur de prendre place. Mon malaise devient suspicion. Je n’apprécie pas sa façon de me dorloter, un peu comme les époux infidèles ramènent des fleurs à leur femme pour se sentir moins coupables après un adultère.

— Vous savez que je suis extrêmement satisfaite de notre collaboration, Briana. Sans vous, ce domaine ne serait pas ce qu’il est.

— Merci, murmuré-je en acceptant un verre de jus d’orange.

— Peut-être que vous aimeriez du Bourbon ?

— Euh, non, c’est très bien sans alcool, merci.

— Oui, vous êtes si responsable, une jeune femme formidable.

Je repose la boisson sur la table basse, sourcils froncés, plus gênée encore.

— Madame Carlier, je préférerais que vous alliez droit au but. Si je suis renvoyée, ne prenez pas de gants, c’est mieux de…

— Renvoyée ? Voyons ! s’écrie-t-elle dans un sursaut. Quelle idée saugrenue vous a traversé la tête ? Nous ne pourrions nous passer de vos services, vous êtes l’excellence même et…

— Madame, la coupé-je de plus en plus stressée. Qu’est-ce que je fais ici, dans ce cas ?

Elle détourne son regard pour saisir le verre et me le redonner.

— Buvez donc, il est délicieux, fraîchement pressé et appelez-moi Adélie.

J’ouvre la bouche pour protester, mais l’entrée de monsieur Carlier me stoppe et amplifie mon inquiétude. J’apprécie cet homme franc, cependant, il m’a toujours impressionnée par son charisme et sa silhouette imposante. Aussi imposante que celle de son fils.

— Alaric, tu arrives à point nommé ! s’exclame ma cheffe.

Il l’embrasse sur le front avant de tirer une chaise pour s’installer en face de nous. Son visage étroit dissimulé par une barbe grise entretenue avec soin me paraît plus doux que d’habitude, tout comme l’éclat métallique de ses iris cobalt. Il m’offre un sourire inédit et je n’ai qu’une envie : prendre mes jambes à mon cou.

— Briana, commence-t-il sans s’encombrer de politesse. Je suppose que vous avez vu que notre fils était de retour.

— J’ai cru comprendre, oui.

— Morgan n’est plus… le même garçon que vous avez pu côtoyer lors de vos jeunes années.

— J’ai également cru comprendre.

Les époux Carlier échangent un long regard troublé et je gigote, de plus en plus méfiante. Leur complicité ainsi que leur affection mutuelle ont toujours été évidentes. J’ai la nette sensation qu’ils ont fomenté un plan qui ne va pas me plaire du tout, un plan dans lequel je joue un rôle involontaire. Alaric hoche la tête et Adélie braque alors ses iris noisette sur les miens pour m’avouer :

— Nous aimerions vous proposer un marché quelque peu particulier, Briana. Nous avons besoin de vous.

Chapitre 4

Briana


 

Mon regard se balade de madame à monsieur Carlier, alors que mes neurones s’échauffent à tenter d’anticiper la bombe qu’ils vont me lâcher. Besoin de moi pour autre chose que gérer les équipes et chouchouter les clients ?

Ça pue, ça pue même très fort.

— Voilà, nous n’allons pas y aller par quatre chemins, reprend Alaric.

Enfin…

J’ai envie de rétorquer que c’est trop tard, mais je préfère rester muette.

— Morgan a eu des comportements…

— Déplacés, élude Adélie avant de toussoter dans sa paume.

Et c’est peu dire.

Parfois, je tombe sur des articles de magazines internationaux qui le concernent et ce n’est jamais pour vanter ses talents de comédien, mais plutôt pour ses incessants déboires. J’évite au possible de les parcourir, à l’instar de ses séries que je n’ai jamais regardées. Néanmoins, je suis au courant de ses innombrables conquêtes ainsi que ses régulières mises en accusation pour violence ou ivresse sur la voie publique. Le personnel parle.

Les paillettes hollywoodiennes lui ont apporté la gloire, mais aussi leur lot de problèmes qui vont avec. Rien n’est jamais tout rose et j’en retire une seule chose : Morgan est faible.

Face aux attraits de son milieu huppé d’artiste, il n’a rien su gérer et s’enfonce dans une boue saumâtre où ne règne que la débauche. Je n’aime pas l’homme qu’il est devenu, et son entrée en fanfare à l’accueil me prouve que ces paparazzades ne sont pas si éloignées que ça de la réalité.

— Son retour en Laponie a été quelque peu forcé, poursuit sa pauvre maman que je plains de tout mon cœur. Pour résumer, s’il ne se reprend pas, il risque de terminer derrière les barreaux.

Elle lâche ce dernier aveu d’une voix affligée et j’aperçois ses mains se mettre à trembler. Qu’a-t-il pu bien faire pour que cette épée de Damoclès lui pèse sur la tête et que sa mère soit dans un tel état ?

Alaric pose une paume tendre sur son avant-bras tandis qu’elle essuie une larme furtive au coin de son œil brillant. Ma gorge se serre face à son chagrin, ma colère s’atténue.

Je demande :

— Que puis-je pour vous ?

— Vous étiez amis et nous espérons…

— Que vous le sortiez de cette spirale infernale, complète Adélie alors que son époux hésite.

Nous étions plus que des amis.

Lui et moi, c’était une évidence, une complicité qui ne s’est jamais ternie en dépit des années. Nous avons grandi côte à côte. Notre confiance mutuelle se solidifiait chaque jour davantage, je le considérais comme mon âme sœur.

Je n’étais qu’une idiote trop fleur bleue.

Ces beaux fantasmes se sont envolés quand il a quitté le domaine sans préavis et que depuis, je n’ai reçu aucune nouvelle.

Il m’a brisée.

— Navrée, je ne peux rien pour Morgan, annoncé-je avant de me lever pour prendre congé.

Les doigts de madame Carlier saisissent mon poignet et je me fige quand son regard suppliant me dévisage. Si je parais rigide d’extérieur, je suis en vérité un cœur sensible, trop sensible, et j’ai appris à le planquer sous un solide bouclier. Néanmoins, il bat toujours avec force. L’inquiétude de cette maman me touche.

— Madame, je ne crois pas être la personne idéale pour aider votre fils.

— Nous pensons le contraire même si… fut un temps, ce n’était pas le cas.

— Comment cela ?

— Ça n’a plus d’importance, intervient Alaric d’une voix ferme. Briana, puisque l’affect ne fonctionne pas, je vais vous soumettre un marché. Nous sommes conscients de votre implication pour Santa’s Circle et de votre grand professionnalisme, notre fils unique ne souhaitant pas reprendre le flambeau, nous vous proposons donc de devenir associée de notre domaine.

Ma bouche s’ouvre de surprise alors que mon souffle se saccade. Ce qu’il vient de m’annoncer se rapproche d’un rêve et jamais je n’aurais même pu ne serait-ce que l’imaginer !

— Au départ, vous seriez bien sûr minoritaire, ensuite vous recevrez 51 % des parts à notre mort, partagées avec Morgan. Cela signifierait que…

— Je deviendrais actionnaire majoritaire de Santa’s Circle, murmuré-je, saisie par un vertige. C’est… inconcevable !

— Vous obtiendriez le financement sans souci au vu de la rentabilité du domaine. Et si besoin, nous vous aiderons, l’argent ne nous suivra pas dans la tombe et notre fils a déjà plus qu’il ne lui en faut.

Je me ressaisis et demande :

— Pourquoi ? Pourquoi vous feriez ça ?

— Pour vous convaincre et parce que nous savons que vous aimez cet endroit autant que nous, m’explique Adélie avec douceur. Notre seul héritier refuse de s’en occuper et vous… êtes un peu comme la fille que nous n’avons pas eue. Alors, entre vendre à des inconnus pourris par l’argent et vous offrir notre pleine confiance, notre choix est vite fait.

Je porte une paume à mon front puis reviens m’asseoir sur le sofa. Ou plutôt je m’effondre. Son discours provoque en moi un déchaînement d’émotions et je ne parviens plus à émettre le moindre son intelligible.

Comme la fille qu’ils n’ont jamais eue ?

— Nous adorions votre maman qui était une femme merveilleuse et qui s’est investie toute son existence pour ce domaine, continue-t-elle avec sincérité. Vous prenez le même chemin qu’elle et avec brio. Vous possédez le sens des affaires, de l’accueil, vous gérez les équipes à la perfection sans conflits ni oppression. Et les clients n’ont de cesse de faire des éloges à votre propos. Et… disons que la vie vient de me rappeler à quel point elle peut être éphémère, imprévisible. Briana, acceptez.

Je suis touchée, mais aussi bouleversée. Certains de ses mots demeurent flous pour moi, mais je n’aurai pas l’aplomb de la questionner davantage. Moi qui ne concevais mon avenir que comme intendante, me voici face à une éventualité très différente. Toutefois, la partie encore raisonnable de mon esprit me ramène sur Terre. Rien n’est jamais gratuit et je me souviens du deal de départ : aider Morgan. S’ils m’offrent une telle contrepartie, je soupçonne que cette tâche soit impossible à atteindre.

— Donc… c’est valable si je parviens à le sortir de ce cercle vicieux ?

Adélie hésite à me répondre, mais Alaric me fixe de son regard intense pour lâcher :

— C’est l’unique condition.

— Qu’a fait votre fils ? articulé-je, sourcils froncés. Je dois le savoir.

— Vous le lui demanderez, ce sera l’occasion de renouer le contact.

— Ou de le braquer totalement, contré-je. Monsieur, madame, je ne suis pas certaine d’être capable de réussir. Entre lui et moi, le lien n’existe plus, nous avons grandi et l’adulte qu’il est devenu est…

Je mordille mes lèvres, gênée, réfléchissant au meilleur terme à employer sans les offenser. Par chance, Adélie vient à mon secours et admet :

— C’est un véritable petit con à la limite de la délinquance.

J’opine du chef avec une mine navrée tandis qu’elle continue :

— C’est pour cette raison que côtoyer une fille bien telle que vous ne serait que bénéfique. Pour vous aussi.

Une liasse de papiers atterrit sous mes yeux sur la table basse, Alaric reprend :

— Voici le contrat qui garantit nos conditions. Cela vous assurera que nous tiendrons parole. Vous serez une femme riche et reconnue.

— Je me fiche de l’argent et de la gloire, le coupé-je. Et si vous me connaissez un tant soit peu, vous le sauriez.

— Pardon, Briana, Alaric est parfois abrupte, mais nous ne sommes que deux parents au bout du rouleau. Notre fils ne peut finir derrière des barreaux, nous ne le supporterions pas et notre réputation en pâtirait gravement. La juge a promis que ce serait le cas au prochain dérapage, il n’y aura plus de négociation possible. Hélas, Morgan ne nous écoute plus. Nous avons tenté déjà bien des choses avant qui n’ont abouti à rien hormis le rendre encore plus rebelle. Nous l’avons convaincu de venir ici par la menace et il a accepté uniquement pour la durée des fêtes de fin d’année, seulement parce que nous lui avons dit qu’il serait déshérité s’il n’obéissait pas.

Je soupire avant de lever les yeux au ciel. La fortune et la réputation… Il n’y a que ça qui compte dans ces familles de la haute. Ce qui m’intéresse dans leur deal n’est pas tant l’argent, mais bien de pouvoir chérir ce lieu que j’aime de toute mon âme, le façonner selon ma vision utopique, le faire perdurer, continuer d’offrir des rêves de Noël à nos clients. Surtout, je souhaiterais le rendre plus accessible aux gens moins aisés, permettre des séjours à prix plus bas et accueillir des enfants dans le besoin ; chose que les Carlier n’ont jamais daigné envisager en dépit de mes propositions.

— Concrètement, qu’attendez-vous de Morgan ?

— Qu’il accepte de quitter Paris et de revenir vivre un temps ici afin de s’éloigner de ses addictions en tout genre.

— En tout genre ?

— Alcool… et autres, marmonne Adélie, le regard fuyant. Vous en discuterez avec lui.

Je ne peux retenir un petit rire sardonique en pensant qu’il ne se confiera pas à moi sauf en cas de miracle. Qu’ils fassent ainsi des mystères ne me rassure guère. Dans quelle réalité vivent-ils ?

— Et si je n’arrive pas à le raisonner ?

— Nous sommes conscients que notre demande est originale et pas simple, aussi, nous avons ajouté une clause en cas d’échec. Nous vous garantissons votre emploi à vie assorti d’une belle augmentation, ainsi que l’accord pour un de vos projets… pour les pauvres.

Je scrute les documents en réfléchissant intensément. Dans les deux cas, je ne serai pas perdante. C’est une bonne chose même si l’opération amadouement de Morgan ne m’enchante pas. Quand ma décision se précise, je devine alors que je saute à pieds joints dans un merdier pas possible.

Je relève la tête pour annoncer :

— OK, je marche avec vous, mais il ne devra jamais savoir pour cet accord.

Fin de l'extrait

Anna Wendell