Le Dominion

Le Dominion se situe sur le continent d’Estrios, sur la planète Denn. Depuis la guerre des Mille et Un Jours, survenue trois siècles plus tôt, il se compose de quatre provinces : Orrenor, Norheim, Sulyar et Esperia.

Chaque province est dirigée par un Haut-Seigneur représentant une grande Maison. Bien que libres d’instaurer leurs propres lois, ces derniers demeurent sous l’autorité de la Trinité, les trois Frères incarnant le dieu Alkelhe sur Denn, au nom de la Foi Nouvelle (voir les explications sur les deux religions plus loin).

Le Dominion est ceint par la Grande Muraille qui, selon les croyances, fut érigée par Alkelhe lui-même afin de protéger le Dominion des menaces extérieures, notamment des Arkhals, ces créatures géantes que tous redoutent.

Trois lunes illuminent les nuits de Denn : Alkelhe, Yarie et Ikdar (voir les explication sur les religions plus loin).

L’année sur Denn est divisée en 12 mois, correspondant à un cycle complet de 360 jours. La structure saisonnière comprend :

– Mois d’été : Solis (mai), Flaméris (juin), Célistral (juillet), Torréen (août), Lestiel (septembre).

– Entre-deux saison : Frimelune (octobre).

– Mois d’hiver : Givreux (novembre), Nevalis (décembre), Cristalen (janvier), Mornelune (février), Geléon (mars).

– Entre-deux saison : Vernelis (avril).

 

Province d’Orrenor

Acropole (capitale) : Argensir.

Haut-Seigneur : Adriel Hastian.

Devise de la Maison Hastian : « Debout dans la lumière, invincibles dans l’ombre. »

Habitants : Orrenois/Orrenoises.

Avant la guerre des Mille et Un Jours, la Maison Hastian régnait sur l’ensemble du Dominion. Après leur chute, elle fut reléguée à la plus petite des quatre provinces.

Le magnétisme qui imprègne ces landes altère les lois naturelles, provoquant la stérilité des femmes et des terres, l’apparition de maladies et une décoloration progressive de toute chose vivante. Les Orrenois survivent dans les Cités Suspendues, vivant de manière précaire, et sont peu appréciés du reste du Dominion.

La rivière d’Argent, qui s’écoule depuis les Cités Suspendues, irrigue Orrenor ainsi qu’une large partie sud de Sulyar. Les Orrenois sont réputés pour leur lien étroit avec les rapaces et pour la qualité exceptionnelle de leurs chevaux.

 

Province de Sulyar

Acropole : Phirias.

Haut-Seigneur : Thoran Kaestomir.

Devise de la Maison Kaestomir : « La volonté fait loi. »

Habitants : Sulys.

Province méridionale du Dominion, Sulyar borde le désert de Borosyr et bénéficie d’un climat clément tout au long de l’année.

Avec Norheim, elle figure parmi les provinces les plus riches, grâce à ses cultures florissantes et à sa production d’alcools réputés.

Le Haut-Seigneur Kaestomir dirige sa province d’une main ferme. Sa réputation de violence et ses mœurs controversées nourrissent autant la crainte que les rumeurs.

Gardienne de la Porte-Sud.

 

Province d’Esperia

Acropole : Antolême.

Haut-Seigneur : Harold Tolyn.

Devise de la Maison Tolyn : « Sans peur, sans haine. »

Habitants : Esperiens/Esperiennes.

Située à l’ouest du Dominion, Esperia est une région humide, couverte de forêts denses et de marécages. Ses mœurs diffèrent profondément de celles des autres provinces. On n’y reconnaît ni mariage ni possession officielle. Les enfants appartiennent à la communauté et sont élevés collectivement par des nourriciers. On y voue un culte à la nature plutôt qu’à l’argent.

C’est la seule province où la religion de l’Arcane est davantage pratiquée que la Foi Nouvelle. Esperia fournit la plus belle soie du Dominion grâce aux Noctalys.

Gardienne de la Porte-Est.

 

Province de Norheim

Acropole : Kemark.

Haut-Seigneur : Kaldor Sagar.

Haute-Dame : Sayaka Sagar.

Devise de la Maison Sagar : « Le silence du loup précède la morsure. »

Habitants : Norhois/Norhoises.

Située dans la moitié nord du Dominion, Norheim est la province la plus vaste et l’une des plus prospères avec Sulyar.

Malgré un climat rigoureux une grande partie de l’année, ses mines abondantes et ses forêts épaisses lui assurent des ressources considérables. Les Norhois sont réputés pour leur discipline et leur loyauté envers la Trinité et la Foi Nouvelle.

Gardienne de la Porte-Nord et de la Porte-Ouest.

La Guilde Kompass

La Guilde Kompass regroupe quatre puissantes entités de voyageurs : les Scribes, la Confrérie des Sables, les Glissants du Nord et les Bateliers de l’Ouest. Tous parcourent le Dominion, intra et extra-murailles, pour commercer et explorer.

Dirigée par un Conseil des Maîtres de Guilde, composé d’un représentant de chaque corps, la Kompass centralise les décisions stratégiques et régit ses membres par une charte stricte : le Code Kompass.

Véritable colonne vertébrale du commerce, elle contrôle les routes terrestres et fluviales, fixe les prix des marchandises rares et assure la protection armée de ses convois. Son monopole lui a permis d’accumuler des richesses considérables et d’étendre son influence bien au-delà du simple négoce.

Puissance économique, réseau d’explorateurs, acteur politique discret mais redoutable, la Guilde Kompass constitue aujourd’hui un contre-pouvoir face à la Trinité. Son autonomie croissante, sa maîtrise des ressources stratégiques et la circulation d’idées venues d’ailleurs inquiètent l’autorité religieuse, qui voit en elle une force capable d’ébranler l’équilibre du Dominion.

– Les Scribes : troubadours et porteurs de messages, ils bénéficient d’un droit de passage accordé par la Trinité elle-même. Leur statut est sacré. À leur tête : Ysarn le Rayonnant.

– La Confrérie des Sables : puissante flotte de galions capable de naviguer dans le désert de Borosyr, elle domine les routes méridionales et les expéditions lointaines. À leur tête : Rymann Deusmacchina.

– Les Glissants du Nord : explorateurs des contrées septentrionales, ils gèrent les routes commerciales du Dominion et détiennent le monopole des terres au-delà de la Grande Muraille nord. À leur tête : Kaoru Kaedara.

– Les Bateliers de l’Ouest : maîtres des voies fluviales et maritimes, ils assurent les échanges avec l’archipel de Vooz à la Porte-Ouest. À leur tête : Zahara Talbroch.

 

 

Les deux religions

L’Arcane (religion tolérée dans le Dominion)

L’Arcane est une religion polythéiste ancestrale vénérant un panthéon de dieux incarnant les forces essentielles de la vie, de la nature et de l’équilibre universel. Selon ses croyances, le monde se divise entre le Visible, royaume des vivants, et l’Invisible, domaine des dieux et des âmes. La mort n’est pas une fin, mais un passage.

L’Arcane repose sur un panthéon structuré autour de quatre dieux Primordiaux :

– Urok, dieu de la vie et de la mort, source du souffle primordial.

– Nyraë, déesse de l’équilibre, garante de l’harmonie des forces.

– Khaleel, dieu de l’ordre et du pouvoir.

– Zee, déesse de la liberté et du chaos.

Neuf dieux mineurs complètent le panthéon, chacun associé à un domaine essentiel : le passage entre les mondes, les forêts et les eaux, les récoltes, les vents, les foyers, l’artisanat, les échanges, la naissance et les soins.

 

La Foi Nouvelle (religion officielle du Dominion)

Religion monothéiste, elle voue un culte exclusif à Alkelhe, appelé le Grand Bâtisseur, qui aurait sauvé les Hommes en érigeant la Grande Muraille pour les protéger des menaces extérieures.

Selon la doctrine, Alkelhe sacrifia ses jumeaux, Yarie et Ikdar, afin d’obtenir la pleine puissance de l’Ambre avant de s’élever pour les rejoindre dans les cieux. Tous trois veillent désormais depuis les lunes qui portent leurs noms.

L’Ambre n’appartient qu’à Dieu, et ceux qui prétendent la manier sont considérés comme hérétiques.

La Foi Nouvelle est dirigée par les trois Frères de la Trinité, représentants sacrés de Dieu sur Denn. Installés au sommet du Donjon de Fer, ils incarnent chacun l’un des Trois.

Chaque cité de plus de cinq cents habitants possède un Prieuré dirigé par un Chapelain, chargé des messes et de l’éducation.

La mort marque le départ de l’âme vers Alkelhe. Guidée par le Spectre à travers le Pont des Ombres, elle est conduite au jugement divin.

Les impies vont dans le Vélhorth, gouffre de damnation et d’oubli.

Prologue

 

Castel Nour

Acropole Phirias

Province de Sulyar

Célistral 5 de l’an 2976 après Alkelhe (AA)

 

Ces cris auraient dû être ceux de la vie. Pourtant, ils sonnaient comme l’annonce d’un drame imminent. Un hurlement déchira le silence, résonnant contre les murailles rosées. Dans l’atmosphère étouffante de sa chambre, Lin, Haute-Dame de la province de Sulyar, œuvrait pour donner la vie. Mais elle avait beau pousser et pousser encore, agrippée à deux de ses servantes, l’enfant refusait de sortir. À l’autre bout de la pièce, le Haut-Seigneur Thoran Kaestomir, insensible au calvaire que vivait son épouse, leva sa coupe remplie de vin :

— Que ce jour soit à jamais gravé dans nos mémoires ! clama-t-il.

Il la heurta contre celle de Dopos, son frère cadet de cinq ans, et but d’un long trait. Adélaïde, la Veilleuse de Vie[1], courbée près du lit de la parturiente qu’elle secondait depuis des heures, leur lança un regard courroucé. Ces hommes irradiaient une puissance brute, de celle qui rend les nobles sourds à la souffrance d’autrui.

Le crépuscule projetait des ombres tranchées sur leurs corps forgés par l’entraînement. Leur peau cuivrée luisait sous la lumière mourante. Contrairement à son frère, qui laissait ses cheveux noirs mi-longs flotter, Dopos arborait des nattes plaquées sur le crâne. Cette coiffure stricte renforçait la dureté de ses traits ciselés.

Ce dernier se resservit et remplit de nouveau la coupe de Thoran avant de s’écrier avec un sourire ravi :

— À ton premier-né !

— À mon fils, corrigea Thoran. Un héritier mâle. Je n’ai aucun doute.

— Que le Grand Bâtisseur t’entende, mon frère.

Aussi horrifiée que dégoûtée, Adélaïde vit Thoran saisir la nuque de Dopos et l’embrasser avec une fougue indécente. Un relent amer lui remonta dans la gorge. La dépravation du Haut-Seigneur était sans limites et avait depuis longtemps surpassé les mœurs libertines de la province.

Tout le Dominion en était conscient.

Elle détourna prestement le regard, car sous cette beauté manifeste, les frères Kaestomir étaient sans pitié. Si elle commettait une erreur, elle en payerait le prix fort.

Et en terre de Sulyar, il existait pire que la mort.

Adélaïde se força à se recentrer sur la Haute-Dame, dont l’existence même était en jeu. La pauvre qui reposait maintenant sur la couche, luisante de sueur, n’avait plus la force de crier tant elle était épuisée. Ses cris incessants s’étaient tus, remplacés par des halètements laborieux.

L’air saturé des odeurs corporelles auxquelles se mêlait celle du vin révulsait et rendait Adélaïde nauséeuse. En colère, aussi : à tout juste quinze hivers, leur souveraine se trouvait aux portes de la mort. La Veilleuse le savait, elle le sentait, malgré leurs efforts conjugués et sa science. Si le bébé ne sortait pas très vite, la Haute-Dame ne survivrait pas à la délivrance.

La vieille femme observa son visage marbré ruisselant de transpiration que ses suivantes ne cessaient d’éponger tout en lui prodiguant des encouragements. Le bébé était mal positionné, il se présentait par le siège et Lin était dorénavant trop épuisée pour pousser.

Une seule prière brûlait encore les lèvres d’Adélaïde : que l’enfant survive. Si l’âme innocente devait s’élever au royaume d’Alkelhe, la fureur de Thoran s’abattrait sur tous, sans distinction ni pitié. Perdre son héritier était une éventualité qu’il ne pouvait concevoir.

— Alors, Veilleuse de Vie, retentit soudain la voix de Thoran. Mon fils oserait-il prolonger cette attente ?

Il ricana puis ajouta :

— Avant même son premier souffle, mon héritier défie l’autorité. Voilà bien la marque du sang Kaestomir.

Le rire léger de Dopos résonna en écho, insouciant, presque moqueur. Pendant ce temps, la respiration de Lin faiblissait. Ses yeux en amande se voilaient progressivement. Adélaïde avisa les mines terrifiées des servantes. Comme elle, elles savaient que le Spectre attendait dans l’ombre, prêt à emporter l’âme de la Haute-Dame.

Bientôt, il abattrait sa faux.

Le Haut-Seigneur et son frère étaient entrés dans la chambre une heure plus tôt, sans accorder grande attention à l’état de Lin. Persuadé de son invincibilité, Thoran ne pouvait concevoir que la mort frappe à nouveau ceux qui lui étaient chers. À vingt hivers, il n’avait connu qu’un seul véritable drame : le décès précoce de leurs parents dans un accident de chasse. Les deux garçons étaient alors si petits qu’ils ne gardaient qu’un maigre souvenir d’eux. Leur arrogance les empêchait d’appréhender la précarité de la vie. Malgré un entraînement rigoureux, les combats qu’ils avaient menés jusque-là n’étaient que des jeux, loin des guerres qui forgent les hommes.

Aux yeux d’Adélaïde, ces jeunes seigneurs étaient des capricieux, aveugles à la menace du Spectre. L’enfantement restait une épreuve risquée, même pour les souveraines.

Dans un souffle, Adélaïde murmura une prière.

— Par la Fille et le Fils, par le Père et sa Lame Sacrée… Ô Alkelhe, Grand Bâtisseur, veille sur ces âmes innocentes.

— Tu psalmodies, vieille sotte ? gronda Thoran, l’ivresse alourdissant ses pas.

Il chancela vers le lit, les yeux fixés sur la Veilleuse, qui balbutia :

— Votre Majesté… l’enfant vient par le siège, et…

— Que me chantes-tu là ? la coupa-t-il. Je n’ai que faire de tes jérémiades. Donne-moi mon fils, que je le serre contre moi.

Il s’agenouilla près de sa femme, prit son visage exsangue entre ses larges paumes, puis l’embrassa. Sa soudaine tendresse tranchait avec la brutalité de ses manières. L’éclat du soleil couchant, se reflétant sur les lames affûtées de ses kodachis[2], fit accélérer le cœur d’Adélaïde. Elle ne devait pas oublier la nature de l’homme devant elle. Un être aussi dangereux qu’imprévisible, redouté de tous.

Lin, native de Norheim, avait été mariée au Haut-Seigneur pour des intérêts politiques, afin de rapprocher les deux provinces. Arrivée à la cour à douze ans, la fille de Raijin Tariah n’avait eu d’autre choix que de céder aux désirs impérieux de son époux. Autrefois éclatante, la lumière de son âme s’était progressivement éteinte sous le poids des humiliations et des débauches imposées. Pourtant, à sa façon étrange et brutale, Thoran l’aimait. Un amour qui frôlait l’adoration et même… l’obsession. À présent, l’enfant qu’elle portait risquait de la consumer jusqu’à son dernier souffle.

La Veilleuse croisa le regard brillant des deux domestiques, puis celui de Lin, si jeune encore, condamnée à ne jamais connaître le bonheur d’élever son enfant.

Elles savaient. Les femmes savaient toujours.

Adélaïde tira de sa besace une fiole contenant une décoction de solmélisse[3]. Elle en versa quelques gouttes entre les lèvres bleuies de Lin, sans grand espoir de lui apporter un réel soulagement. 

— Majesté… vous allez devoir être fort, débuta Adélaïde, sa voix tremblant malgré elle.

Thoran se redressa. Ses épais sourcils se froncèrent en une ombre menaçante. Il repoussa nerveusement une mèche sombre derrière son oreille. Le lourd silence qui suivit ne présagea rien de bon.

— Ainsi va la vie, mon aimé, gémit la Haute-Dame en saisissant le poignet de son époux. Ne faites pas payer aux autres le prix du destin. Je vous en conjure… que ceci soit ma dernière volonté.

Même dans la plus terrible des souffrances, la jeune femme faisait preuve de courage. Elle connaissait Thoran et la dévotion qu’il nourrissait à son égard. Si elle périssait, sa rage se révélerait dévastatrice pour tous ceux présents. Pire encore si le Spectre emportait leur enfant.

— Lin, tout ira bien, répliqua-t-il, ses prunelles acérées accrochées à celles de la Veilleuse. N’est-ce pas ?

— Hélas, Votre Majesté, l’accouchement tourne mal, répondit Adélaïde d’un ton mesuré, tentant de contenir sa propre frayeur. Votre dame est épuisée, et son bassin trop étroit pour permettre la délivrance.

— Ne me demandez pas de choisir entre elle et mon héritier, car je ne le ferai pas ! rugit Thoran, les narines palpitant sous l’emprise de la colère. Je suis le souverain de Sulyar, personne ne me défie !

— Mon époux… accomp… agnez-moi…, chuchota Lin d’une voix brisée. Je…

Ses paroles s’étranglèrent dans un cri déchirant. Une gerbe de sang jaillit entre ses cuisses. Adélaïde comprit qu’il ne restait plus que quelques instants. L’heure d’agir était venue.

— Je peux sauver l’enfant, Votre Majesté, mais votre épouse est perdue.

Ces mots firent pâlir Thoran. Un voile de rage obscurcit son regard.

— Ne profère pas de telles inepties ! siffla-t-il.

— Mon frère, tu ne peux lutter contre la volonté d’Alkelhe, intervint Dopos, d’une voix douce et ferme. Si Lin doit rejoindre le Grand Bâtisseur, ainsi soit-il. La Veilleuse connaît son art. Souviens-toi qu’elle nous a mis au monde, comme elle l’a fait pour notre père avant nous.

Aveuglé par la folie, Thoran murmura un « non » à peine audible. Ses lèvres tordues révélaient le combat intérieur qui le dévastait. Plus maître de lui, Dopos posa une paume sur l’épaule de son frère, l’assurant de son soutien, et adressa un signe à Adélaïde :

— Procède, ordonna-t-il simplement.

La Veilleuse fouilla de nouveau dans sa besace. Elle s’empara de son coutelas à la lame parfaitement aiguisée et se rapprocha de la souveraine, dont les yeux emplis d’une terreur muette imploraient une délivrance qu’elle ne pouvait, hélas, lui accorder. Du moins, pas comme elle l’aurait voulu. Elle sentit ses mains trembler et son front se couvrir de sueur face à cette femme qui se savait perdue et qui néanmoins regardait la mort en face avec courage.

D’un geste vif, rapide et précis, elle glissa la lame acérée sur la peau du ventre distendu, l’ouvrit du nombril au pubis, sourde aux hurlements incessants de Lin qui, maintenue par ses deux suivantes, se cabrait et se débattait sous la souffrance alors qu’elle incisait davantage, les bras couverts de sang.

Ignorant encore les cris déchirants, les pleurs et les suppliques de la souveraine et alors même que Thoran répétait « non, non », semblant hébété, elle poursuivit son œuvre jusqu’à ce qu’enfin, la poche cède. Lin, elle, s’était tue depuis quelques secondes, après un ultime gémissement, et gisait, morte, son corps bougeant à mesure qu’Adélaïde fouaillait le ventre ouvert.

Avec précision, elle saisit l’un des pieds de l’enfançon, l’extirpa des chairs de sa mère, trancha le cordon ombilical et le posa sur la couche à côté d’elle. Hélas, l’absence de mouvements du nouveau-né et ses lèvres bleuies tuèrent son dernier espoir. Le Spectre l’avait fauché. Le Fils et la Fille l’avaient emporté.

— C’est un garçon, Votre Majesté, balbutia-t-elle. Malheureusement… il a rejoint le royaume d’Alkelhe

Un rugissement bestial jaillit de la gorge de Thoran. Il se releva, dégaina ses kodachis. Dans un mouvement de fureur fulgurante, il décapita l’une des servantes tout en tranchant la jugulaire de l’autre et toutes deux s’effondrèrent dans un flot de sang.

Figée par l’horreur, Adélaïde comprit qu’il ne lui restait qu’une seule issue. Fuir. Mais comment fuir lorsque l’enfer même s’abattait entre ces murs ?

Dans un sursaut désespéré, Dopos se jeta sur son aîné et le ceintura de toutes ses forces.

— Thoran, écoute ma voix, écoute-moi ! s’écria-t-il, haletant. Je t’aime, mon frère, tu m’entends ? Je t’aime, et je suis à tes côtés !

— Qu’Alkelhe soit maudit ! Qu’il…

— Ne blasphème pas. Contiens ta rage !

— Je brûlerai ce palais, ses occupants, la province entière s’il le faut ! 

— Tu n’en feras rien.

Thoran rua violemment entre les bras de son frère, mais Dopos resserra son étreinte sous le regard terrifié d’Adélaïde. Lorsque leurs prunelles se croisèrent, un élan de panique brisa sa paralysie. Dopos lui adressa un geste du menton.

Le message était clair : fuis, pauvre femme.

Sans réfléchir, elle lâcha son couteau, s’empara du nouveau-né, le pressant contre son giron et s’élança vers la porte. Elle déboucha sur le patio et s’immobilisa, perdue, le cœur battant à tout rompre.

Où aller ? Où s’enfuir ?

Les milliers de fleurs aux couleurs éclatantes l’aveuglèrent et leurs parfums entêtants lui firent tourner la tête tant le contraste avec l’horreur dont elle venait de réchapper était frappant. Une main s’empara de son coude. Surprise, elle pivota et se trouva face à un domestique âgé qu’elle avait croisé à plusieurs reprises.

— Suivez-moi ! souffla-t-il avec une urgence palpable tandis que les frères se battaient toujours dans la pièce attenante.

Elle percevait les rires hystériques du souverain, entrecoupés de rugissements à vous glacer les sangs. Elle réagit, se tira de sa torpeur et suivit son sauveur qui déjà s’éloignait, aussi vite que ses jambes vieillissantes le lui permettaient.

Ils empruntèrent des passages réservés au personnel, de sombres tunnels étroits où l’air moite collait à la peau. Ils atteignirent les cuisines. Sur un ordre du serviteur qui partit ensuite en éclaireur, elle se tapit dans un coin sombre, le cœur battant toujours à un rythme effréné.

Ce fut alors qu’elle sentit une vibration légère sous sa paume.

— Par Alkelhe…, murmura-t-elle, stupéfaite.

Fragile étincelle de vie à peine perceptible, le cœur du nourrisson battait. Ses doigts effleurèrent les petites oreilles de l’enfant et se figèrent sur d’étranges marques gravées dans la chair de son cou. Trois lignes parallèles.

Elle les reconnut aussitôt : des branchies.

Des souvenirs enfouis resurgirent, ramenant à la surface les récits chuchotés par sa grand-mère. Ces légendes anciennes évoquaient un peuple disparu, balayé par le courroux des cieux, que l’on croyait à jamais éteint. Pourtant, ces attributs ne pouvaient mentir.

Un frisson glacé la traversa. Ce n’était ni le lieu ni l’instant pour s’attarder sur la nature de cet être. Mais peut-être aurait-il mieux valu qu’il périsse avec sa mère.

Le serviteur reparut soudain, essoufflé.

— Venez, nous n’avons plus beaucoup de temps.

Accompagnée de l’odeur du sang qui tachait ses vêtements, elle suivit son sauveur jusqu’aux écuries. Neige, sa jument orrenoise à la robe blanche, l’attendait, prête et sellée. Adélaïde ne prononça pas un mot. Avec des gestes fébriles, elle enveloppa le nouveau-né dans son châle. La terreur lui rongeait les entrailles, mais il n’y avait pas une seconde à perdre. Ignorant les protestations de son corps, la Veilleuse se hissa sur le dos de sa monture.

— Soyez béni, murmura-t-elle à l’intention de celui qui venait de lui sauver la vie. Prenez garde à la colère de votre Haut-Seigneur.

D’une pression des mollets, Adélaïde fit bondir Neige dans la nuit. Elle la talonna, l’incitant à redoubler d’allure. Le vent tiède siffla à ses oreilles, mêlé au martèlement des sabots. Contre sa poitrine, elle sentait la faible chaleur du nourrisson.

Consumé par la colère, Thoran ne penserait probablement pas à lancer ses troupes à sa poursuite. Il se contenterait de massacrer tout être vivant sur son passage. Toutefois, par prudence, elle ne s’accorda aucun répit et chevaucha à bride abattue pendant des heures jusqu’à sa modeste chaumière, tapie à l’orée d’un bois. Là, fourbue et éreintée, elle descendit du cheval et gagna la porte en boitillant.

— Jacobo, appela-t-elle d’une voix rauque.

Les yeux encore embués de sommeil, son époux surgit de leur chambre.

— Qu’est-ce donc ce chahut, ma femme ?

— Ne pose pas de questions. Va chercher de l’eau au puits, vite !

— Que tiens-tu là ?

— Hâte-toi donc ! C’est une question de vie ou de mort.

Sans un mot de plus, les sourcils froncés, Jacobo obéit et disparut dans la nuit, un seau à la main. Adélaïde, le visage crispé par l’angoisse, s’installa près du foyer, le nourrisson blotti contre son sein. L’attente devint insupportable. Le silence oppressait son esprit déjà tourmenté.

Le laisser mourir ou le ramener à la vie?

Enfin, Jacobo revint et déposa devant elle le seau rempli d’eau glacée. Sans plus réfléchir, Adélaïde dénuda l’enfant puis, avec une fébrilité désespérée, l’immergea tout entier. Elle était une Veilleuse de Vie, jamais elle n’aurait pu déroger à sa mission sacrée en tuant un innocent.

Le temps sembla se figer, comme si même les cieux retenaient leur souffle en cet instant crucial. Soudain, des bulles d’air crevèrent la surface de l’eau. Les bras du bébé se tendirent. Ses doigts minuscules frémirent. Avec une infinie précaution, elle le souleva hors de l’eau. Son regard écarquillé se riva sur ce miracle inattendu. Un vagissement brisa le silence.

L’enfant respirait. L’enfant vivait.

Tremblante d’émotion, Adélaïde l’enveloppa dans un linge chaud et le serra contre son cœur. Les vagissements du nouveau-né résonnèrent tandis que des larmes lui montaient aux yeux. Ce qu’elle venait de voir, ce qu’elle ressentait au plus profond d’elle, ce n’était pas simplement la vie qui renaissait dans ce petit être, mais le retour d’un terrible passé.

— Qui est donc ce petiot ?

Elle leva vers Jacobo un visage dont l’expression oscillait entre crainte et curiosité, puis murmura d’une voix hantée :

— Notre condamnation. Ils sont de retour…

— Qui donc ?

— Les Antiques. Nous devons fuir. Immédiatement.

 

[1] Accoucheuses. Celles qui donnent la vie.

[2] Courtes épées dont Thoran ne se sépare jamais

[3] Décoction utilisée pour atténuer les douleurs tout en gardant le malade conscient, mélange de fleurs de Nærophée et de racines de Næric.

PARTIE 1

La Princesse et la rebelle

Chapitre 1

 

Myrelia Hastian

Plaines d’Argent

Province d’Orrenor

Frimelune 2 de l’an 2988 AA

12 ans plus tard

 

Le ciel infini s’étendait au-dessus des plaines d’Argent. L’herbe blanche ondoyait sous le souffle du vent, semblable à une mer immaculée. Seule la respiration puissante des chevaux troublait l’immensité silencieuse. Myrelia Hastian scrutait l’horizon, espérant apercevoir la silhouette des Cités Suspendues.

Son foyer.

La splendeur des tours d’albâtre de la citadelle des Vents lui manquait, comme le chant des bourrasques qui sifflaient sur le pont des Alizés, seul passage permettant d’y accéder. Mais à cette distance, les cités flottantes restaient hors de portée.

Ses iris, aussi clairs que le cristal, parcouraient le paysage sans y déceler la moindre présence. Pourtant, une sensation sourde l’étreignait.

Quelque chose couvait. Une tension latente, un danger invisible.

Était-ce une menace extérieure ou bien l’agitation incessante qui grondait en elle ? Ici, tout était figé dans une sérénité trompeuse. Trop calme. Trop ordonné. Si éloigné de ce à quoi elle aspirait. Le peuple d’Orrenor s’était soumis à une existence terne, marquée par une précarité injuste. Un nœud d’émotion serra sa poitrine, tandis que ses doigts se crispaient sur les crins blancs de sa monture. Elle décida d’ignorer ces pensées sombres.

Seul comptait l’instant présent : le Rite des Sabots. 

Un cri perça soudain les cieux. Myrelia leva les yeux, et un éclat de rire s’échappa de ses lèvres.

— Frimas ! s’écria-t-elle, surprenant les chevaux à la robe aussi pâle que ses cheveux nattés.

L’aigle géant décrivait de larges cercles au-dessus d’elle, flottant avec une grâce inégalée, se laissant porter par les courants aériens, comme s’il jouait avec les vents.

Myrelia jeta un dernier regard vers les ombres inquiétantes de la Forêt des Lamentations avant de siffler entre ses dents. Sa monture redressa l’encolure, les oreilles dressées, prête à obéir au moindre commandement. D’une légère pression du mollet, la jeune femme fit pivoter la jument, qui exécuta une levade élégante avant de s’élancer au galop.

Pas de bride, pas de rênes, pas de selle.

Rien d’autre qu’une parfaite harmonie entre la cavalière et l’animal, qui répondait à chaque infime mouvement, chaque ordre silencieux. Derrière elle, le grondement sourd des sabots du troupeau frappait le sol tel le tonnerre. Un sourire éclatant illumina son visage tandis que Frimas les devançait, majestueux dans les cieux. Un cri de joie jaillit de sa gorge lorsque la horde accéléra, transformant le galop en une course sauvage. Les bras écartés, elle se redressa, s’abandonnant à l’exaltation de l’instant. L’adrénaline embrasa ses veines. Un pur frisson de plaisir courut le long de son échine.

Il était temps de rentrer au camp, de tourner le dos aux ombres du passé qui pesaient encore lourdement sur les Hastian. Les siens dirigeaient auparavant le Dominion entier. Malheureusement, après la guerre des Mille et Un Jours menée par la Trinité et nombre de nobles, suivie par leur abdication, ils s’étaient retranchés dans la minuscule province d’Orrenor, dont ils avaient pris la tête.

Tant des leurs étaient tombés dans la forêt des Lamentations, cette forêt maudite à la frontière de Sulyar. C’était là, sur ce sol damné, qu’avait eu lieu l’Ultime Bataille trois siècles plus tôt, marquant ainsi la chute de l’empire Hastian.

Un tumulte soudain sortit Myrelia de ses songes. Amuel surgit, fièrement juché sur leur plus noble étalon. D’une habileté égale à celle de sa sœur, il menait les chevaux égarés avec une aisance naturelle. Sa silhouette solide se découpait sous les rayons déclinants du soleil.

Comme toujours, la coordination des jumeaux frôlait la perfection. Sans échanger un mot, les héritiers du Haut-Seigneur d’Orrenor se rejoignirent à la tête du troupeau lancé à vive allure. Leurs mouvements étaient parfaitement synchronisés, témoins d’un lien indéfectible. Leurs regards identiques parcouraient l’étendue infinie des plaines, à présent teintées d’or par la lumière mourante du jour.

Après une longue cavalcade, ils laissèrent leurs montures ralentir, passer du galop au trot, puis au pas. Le bivouac se profilait à l’horizon. Ils apercevaient les silhouettes des chariots ainsi que la fumée du feu de camp.

Une fois arrivée à destination, Myrelia flatta l’encolure de sa jument.

— Bonne fille.

La Princesse sauta à terre avec grâce, au moment où Estol, accompagné de sire Gretel Barish, s’avançait à leur rencontre. Barish possédait l’assurance de ceux qui ont vécu mille épreuves. Responsable du Rite des Sabots, chevalier des armées d’Orrenor, le cinquantenaire était l’un des meilleurs Équiliers de la province et le plus grand éleveur de chevaux.

Les Voltigeurs, qu’ils soient Équiliers — maîtres des chevaux — ou Ailuriers — affaiteurs[1] des rapaces géants — incarnaient l’élite des cavaliers d’Orrenor. Bien que jeune, Myrelia rêvait de rejoindre leurs rangs, de chevaucher dans l’immensité des plaines d’Argent, ou de s’élever dans les cieux avec Frimas. Et pourquoi ne pas entrer dans l’armée d’Orrenor pour défendre réellement les siens.

Chaque Orrenois recevait un œuf de rapace à sa naissance. L’oiseau, une fois éclos, devenait leur compagnon de vie. Toutefois, rares étaient ceux qui possédaient l’audace et la dextérité nécessaires pour voler avec ces majestueux animaux. Seules la bravoure et la détermination de la Princesse lui permettaient de s’élever aux côtés de Frimas. Un Aigle Géant Nacré, un oiseau rare dont on disait les plumes porteuses de chance.

Amuel, en revanche, n’avait pas cette chance. Ses troubles de santé, conjugués à la petite taille de son Faucon, l’empêchaient de connaître ces envols exaltants.

D’un geste espiègle, elle ébouriffa les mèches blanches d’Estol. Amuel, Myrelia et lui avaient grandi ensemble, unis par des liens forgés dans l’enfance. Deux ans plus âgé, fils d’une cuisinière et d’un forgeron, Estol n’avait jamais été écarté de leurs jeux ni des leçons qui forgeaient les âmes.

Dans les Cités Suspendues, la magnétite qui maintenait les colossales roches en lévitation rendait les naissances rares tout autant qu’elle absorbait les couleurs. La mortalité infantile frappait durement. Chaque vie était précieuse. Depuis la chute de l’Empire Hastian, les distinctions sociales n’étaient plus aussi fortes que par le passé. Nobles et roturiers se côtoyaient désormais sans difficulté, dans un monde où les rangs s’étaient atténués, balayés par les vents du déclin.

— Quelle chevauchée ! s’exclama Estol, les yeux brillants d’admiration. Chevaucher est définitivement inscrit dans le sang Hastian.

— Oh, tu sais bien que nous avons appris à monter avant même de savoir marcher ! répondit Myrelia. Et tu n’as rien à nous envier. Dans les airs, tu nous surpasses tous, nul doute que tu deviendras un grand soldat Ailurier.

Estol adopta une mine faussement indignée.

— Ne te moque pas de moi, Myr. Tu es la plus habile affaiteuse de notre génération.

— Frimas ne serait guère de cet avis.

— Frimas est un aigle de bien mauvaise humeur, un éternel râleur.

Leurs rires résonnèrent en une douce harmonie dans l’air frais. Plus réservé, Amuel les observait avec une tendresse silencieuse.

Sire Barish prit la parole à son tour :

— Bienvenue. Tous les chevaux ont été rapatriés, nous n’avons plus qu’à les ramener aux Cités. Nous vous attendions pour partager la prière et le repas.

— Parfait ! approuva Myrelia. Je meurs de faim.

— Tu as toujours faim, la taquina Estol.

Alors qu’ils se dirigeaient vers le feu de camp où les convives étaient rassemblés, Amuel fut soudain secoué par une violente quinte de toux. L’angoisse contracta le visage de Myrelia, qui réagit avec l’instinct protecteur d’une sœur aimante. Elle l’entraîna loin des regards curieux.

— Tout va bien, Myr ? s’inquiéta Estol.

D’un froncement de sourcils, elle lui intima de demeurer à l’écart, ce qu’il accepta sans discuter. Personne ne devait savoir que le futur Haut-Seigneur souffrait d’une maladie inconnue.

— Donne-moi tes mains, murmura-t-elle à son jumeau après l’avoir emmené à l’abri derrière l’un des chariots. Tu as encore trop forcé.

La toux d’Amuel secouait son corps épuisé, chaque spasme affaiblissait son souffle. Résigné, il tendit ses grandes mains. Fredonnant une comptine de leur enfance, Myrelia les saisit avec douceur, puis ses doigts pressèrent des points spécifiques sur ses paumes.

— L’eau murmure les échos du passé, l’air chante les promesses de la destinée, le feu danse au rythme de l’imprévisible. 

Elle répétait ces gestes depuis des années dans un rituel devenu familier. Pourtant, en cet instant, son cœur se serrait d’inquiétude. Elle fouilla dans sa sacoche et en extirpa une bourse contenant un mélange d’herbes médicinales qu’elle avait elle-même préparé : racines de Næric et feuilles de Briselune. La Princesse en emportait toujours avec elle, précieuses alliées face à l’imprévu. Elle aurait tout fait pour apaiser son frère, même l’hérésie d’éveiller l’ancienne magie désormais éteinte.

Et surtout interdite.

— Inspire, ordonna-t-elle en approchant les plantes des narines de son frère.

Amuel obéit, malgré la difficulté qui se lisait sur ses traits tirés.

— Retiens.

Elle compta silencieusement jusqu’à huit, le regard fixé sur lui, avant de murmurer :

— Et maintenant, expire.

Ils répétèrent l’opération. Peu à peu, sa toux s’apaisa, son souffle retrouva un rythme plus calme. D’un geste tendre, elle lissa quelques mèches indisciplinées sur son crâne.

— Merci d’être là, Myr.

— Je serai toujours là pour toi. Tu le sais.

Le mal qui rongeait Amuel demeurait un mystère. Malgré les efforts des Mires de la citadelle, nul remède n’avait encore été trouvé. Cette faiblesse érodait progressivement ses forces. Quelques mois plus tôt, Myrelia avait secrètement supplié leurs parents d’épargner Amuel du Rite des Sabots, mais son plaidoyer était resté lettre morte.

Pas d’exception, même pour l’héritier d’Orrenor.

Une fois l’an, les jeunes Orrenois ayant atteint leurs dix-sept hivers devaient quitter la protection des Cités Suspendues pour affronter les étendues sauvages des Plaines d’Argent. Ce périple, qui s’étendait sur tout le mois de Frimelune, s’avérait rude et destiné à les endurcir tout en les mettant au service de la communauté. Il marquait également le passage à l’âge adulte. Sous la vigilance d’aînés chevronnés, ils parcouraient inlassablement la province, traquant les troupeaux de chevaux pour en assurer le comptage, le marquage et la mise en vente lors du marché annuel.

Cette épreuve les éloignait du confort relatif des Cités, où, bien que précaires, les vies étaient préservées des dangers extérieurs. Ce mois d’indépendance, à emplir leurs poumons d’air pur et de vastes espaces, était pour elle une bénédiction. Après plus de deux semaines à galoper sans relâche, malgré l’appel de son foyer, elle aurait voulu que ce voyage ne prenne jamais fin. Travailler comme Voltigeuse lui paraissait un rêve. Hélas, son destin l’astreignait à des devoirs et des sacrifices qui la tenaient à l’écart de cette vie exaltante. Elle s’estimait toutefois chanceuse d’avoir été autorisée à prendre part au Rite.

Serrés l’un contre l’autre, Amuel et Myrelia rejoignirent le feu de joie autour duquel Voltigeurs et jeunes Orrenois échangeaient gaiement. Une fois le Prince et la Princesse installés, sire Barish prit une profonde inspiration. Son regard se perdit sur les flammes crépitantes. Il se leva, le visage grave, et brandit sa longue épée en un geste empli de solennité. Les Équiliers présents suivirent son exemple, tendant leurs lames vers le ciel étoilé. Myrelia fit de même avec la précieuse dague qui ne la quittait jamais. Le manche en os de Brison[2] arborait l’aigle des Hastian ; désormais le symbole d’Orrenor. Amuel le lui avait gravé quand ils avaient appris, plusieurs mois auparavant, qu’ils partiraient pour le Rite des Sabots de Frimelune.

— Ô Alkelhe, Grand Bâtisseur, entonna Barish d’une voix empreinte de gravité. Nous te présentons nos armes, fruits de nos mains, instruments de nos batailles, en gage d’humilité et de reconnaissance.

Le silence s’étendit autour du camp, palpable, tandis que chacun inclinait la tête en signe de dévotion.

— Puisse Ta volonté guider nos pas à travers les plaines. Nous, enfants d’Orrenor, t’offrons nos lames pour qu’elles ne soient jamais levées en vain. Que le souffle de Tes jumeaux sacrifiés, Yarie et Ikdar, continue de bénir nos vies et de protéger nos foyers ainsi que ceux que nous chérissons.

Touchée, Myrelia pressa la main d’Amuel avant de poser sa joue contre son épaule. Elle adorait ces moments de convivialité et de partage. Les murmures pieux répondirent à la prière en un écho plein de ferveur.

— Par le Père, par le Fils, par la Fille, conclut sire Barish en brandissant plus haut encore son arme. Par Ta Lame Sacrée, nous honorons la vie que Tu as bâtie et celle que nous nous apprêtons à partager en ce festin.

Ensemble, ils esquissèrent le signe qui accompagnait toujours les moments de prière de la Foi Nouvelle. Ils portèrent trois doigts à leur front, leur bouche puis leur cœur, un genou posé à terre. Trois gestes afin d’honorer la Trinité : le Père Alkelhe, le Fils et la Fille.

D’un seul mouvement, les cavaliers abaissèrent leurs épées puis les rangèrent dans leurs fourreaux. Le poids sacré de la prière avait apaisé les âmes. Tous étaient désormais prêts à rompre le pain en signe de gratitude. La bonne humeur remplaça la gravité. Les chants, les anecdotes, l’odeur alléchante de la viande grillée contribuèrent à la convivialité de ce moment, avant que la fatigue n’emporte chacun vers sa couche.

Dans le calme de la nuit, le regard de Myrelia se perdit sur la voûte étoilée, puis sur les trois lunes qui baignaient le camp de leur éclat argenté ; Alkelhe, Ikdar et Yarie. Le Père, le Fils et la Fille. Selon la Foi Nouvelle, Alkelhe avait rejoint ses jumeaux sacrifiés lors de la construction de la Grande Muraille qui ceignait le Dominion. Tous trois veillaient dorénavant sur Estrios depuis les cieux.

Leur mère leur répétait souvent qu’Amuel et elle représentaient les enfants d’Alkelhe sur terre. Les naissances étaient si rares chez les Orrenois que la venue de jumeaux relevait d’un véritable miracle. Le peuple les vénérait avec une ferveur presque religieuse. La nouvelle de leur naissance avait même fait le tour du Dominion, propagée par les Scribes, tant elle était miraculeuse.

À ses côtés, les ronflements légers d’Estol et Amuel la berçaient. Vaincus par l’épuisement, ils s’étaient endormis sitôt la tête posée sur leur havresac. Frissonnante, Myrelia remonta la couverture de laine sur ses épaules, mais elle ne lui apporta guère de chaleur. La saison hivernale approchait, le fond de l’air se rafraîchissait soir après soir. Par réflexe, ses doigts cherchèrent la main de son frère, qui marmonna dans son sommeil. La tiédeur familière de sa peau l’apaisa. Alors qu’elle s’apprêtait à baisser les paupières, un halo orangé attira son attention.

Le souffle coupé, elle se redressa sur un coude. L’adrénaline inonda ses veines, éveilla chacun de ses sens. Une flamme venait d’embraser l’une des tours de Veille qui se dressait sur un mont lointain. Ses muscles, encore ankylosés par la chevauchée, se tendirent avant qu’elle bondisse sur ses pieds.

Sa gorge nouée n’émit qu’un seul mot :

— Arkhal !

 

[1] Ceux qui dressent les oiseaux de proie.

[2] Herbivore de taille imposante élevé dans le Dominion, notamment autour de la mer Intérieure. Son lait, sa viande et sa fourrure claire sont très prisés.

Interlude 1

«Lorsque Alkelhe, dans Sa sagesse infinie, érigea la Grande Muraille pour ceindre le Dominion, il grava dans la pierre même une volonté divine et immuable : préserver Son peuple des créatures engendrées par le Néant, ces colosses que l’on nomme Arkhals. Enfants du chaos et des vents primordiaux, ils sont une menace si terrible que la simple mention de leur nom fige le sang des plus hardis.

Les Arkhals ne sauraient être comptés parmi les bêtes sauvages de cette terre. Leurs formes titanesques, variant en grandeur et en nature, défient l’entendement des mortels. Ils sont les héritiers d’une création impie issue de l’Ère Antique.

Ces abominations ne sont point soumises aux lois des Hommes ni à celles de Dieu. Elles répondent à l’appel impénétrable du Mal. Elles suivent des courants inconnus et capricieux, se meuvent sans avertissement ni dessein perceptible. Imprévisibles et dévastatrices, elles avancent, implacables.

Jamais les peuples du Dominion n’ont pu espérer apprivoiser ces forces sombres, jamais ils n’ont pu leur opposer plus qu’une vaine résistance. Ce sont des fléaux, des avatars du désordre éternel, voués à semer la ruine sur leur passage.

Seul Alkelhe sut se dresser face à eux.

Gloire au Grand Bâtisseur, gloire à notre Sauveur.»

Extrait du Codex des Créatures Infernales, par Erathion, Haut Érudit de la Trinité, an 2830 AA

Chapitre 2

 

Myrelia Hastian

 

— Arkhal !

Un unique mot jeté dans la nuit suffit à faire sombrer le camp dans le chaos.

Les sentinelles hurlèrent à leur tour. En un instant, hommes et femmes bondirent de leur couche, comme si le sommeil n’avait jamais eu de prise sur eux. L’air glacé semblait alourdi par une terreur palpable. Figée, les yeux écarquillés par l’effroi, Myrelia fixait la flamme lointaine. Ce feu, sombre présage, signalait la présence d’un Arkhal terrestre mineur qui rôdait dans les plaines d’Orrenor.

De taille mineure, car il n’y avait qu’une seule flamme allumée sur les trois possibles. Deux flammes signifiaient un Arkhal majeur, extrêmement rare. Trois, un Arkhal légendaire. De ce qu’elle savait, jamais un tel colosse n’était apparu aux yeux des Hommes. La couleur orange indiquait sa nature aérienne. La bleue était pour les Arkhals marins et la verte pour les terrestres.

La voix impérieuse de sire Barish fendit la nuit. Il distribuait des ordres avec l’autorité acérée de l’acier. Mais Myrelia n’en percevait que des échos lointains. Ses pensées étaient en proie à une panique croissante. Les Équiliers, eux, restaient de marbre face à la peur et exécutaient leurs gestes avec une précision forgée par l’expérience. Deux d’entre eux s’empressèrent d’éteindre les feux de camp, étouffant les flammes sous de larges toiles de lin. Juché sur un chariot, Barish distribuait des bâtons de métal longs et lisses : les résonnateurs d’argilite. Un outil utilisé pour frapper le sol, amplifier le magnétisme et ainsi désorienter les Arkhals.

Myrelia connaissait ces instruments, mais jamais elle ne les avait vus de si près, ni employés dans un tel contexte de péril imminent. À la citadelle des Vents, lors des rares alertes, les Hastian se retranchaient dans les profondeurs de la forteresse, loin des horreurs qui se tapissaient au-delà de la Grande Muraille. Ici, dans les plaines, la réalité des Arkhals s’avérait bien plus implacable. La Muraille était pourtant censée protéger le peuple du Dominion de ce genre de fléau. Hélas, avec le temps, sa puissance divine semblait décliner. 

On ne combattait pas ces colosses. On se contentait de survivre à leur passage.

Amuel passa un bras protecteur autour des épaules de sa sœur.

— Viens, glissons-nous dans un chariot, l’incita-t-il en scrutant le ciel étoilé avec inquiétude.

— Myrelia, ne bougez pas ! tonna Barish.

— Nous ne pouvons rester à découvert, protesta Amuel d’une voix étranglée.

Le regard de la Princesse se tourna vers Estol, qui venait de saisir un résonnateur. Les mains de son ami tremblaient, mais son visage demeurait empreint de calme. Une angoisse sourde la saisit à la gorge. Le voir prêt à combattre dans l’ombre lui fit monter un nœud de terreur dans la poitrine. Comme s’il lisait dans ses pensées, Estol lui adressa un sourire rassurant.

— N’aie crainte, tout se passera bien. Mais toi, tu dois te mettre à l’abri.

Incapable de répondre, Myrelia acquiesça d’un hochement de tête, bien que son cœur lui hurle de le retenir. Chaque seconde comptait, elle n’avait guère le droit de le détourner de son devoir. Les six hommes armés de résonnateurs prirent position en un cercle parfait autour du camp. 

Sire Barish les considéra une dernière fois avant de donner l’ordre :

— Enclenchez les mécanismes !

D’un geste précis, les Équiliers levèrent leurs engins et actionnèrent un levier, libérant trois tiges métalliques. Ils tournèrent ensuite les manivelles avec vigueur. Après quelques instants, Barish lança :

— En terre !

D’un mouvement synchronisé, les résonnateurs furent enfoncés dans le sol. Un silence oppressant s’abattit. La Princesse observa la silhouette d’Estol absorbée par les ténèbres.

— Venez, Myrelia ! s’écria alors sire Barish en se tournant vers les jumeaux.

Sans attendre, il la saisit par le bras et l’entraîna jusqu’à une trappe dissimulée sous la terre. Elle s’immobilisa, incrédule.

— Qu’est-ce donc ? s’enquit-elle. Un tel refuge, ici, au milieu des plaines ?

— Rien n’est laissé au hasard. Chaque lieu de bivouac a été aménagé bien avant le début du Rite des Sabots.

— Mais… comment cela est-il possible ?

— Votre vie ne saurait être mise en péril, même pour un rite sacré.

— Il n’y a pas place pour tous.

— Cet abri vous est réservé, Princesse, répondit sire Barish, imperturbable.

— Par les cieux, c’est une injustice ! s’indigna-t-elle. Et les autres ?

— Les résonnateurs nous protégeront. À présent, plus un mot.

Le cœur serré, Myrelia n’eut pas le loisir d’objecter. L’homme la poussa fermement dans l’abri. Les jumeaux se recroquevillèrent à l’intérieur, blottis l’un contre l’autre dans l’obscurité. Leurs mains s’entrelacèrent, leurs souffles se mêlèrent. Une prière muette s’échappa de leurs lèvres tremblantes.

Le signal retentit.

— Frappez ! commanda Barish d’une voix désormais à peine audible.

Un coup sourd traversa la terre, vibrant comme un battement de cœur. Puis un autre, plus puissant. Les résonnateurs frappaient le sol en cadence, diffusant des ondes vibrantes dans la terre. Chaque impact intensifiait le magnétisme présent sous leurs pieds, perturbant le colosse ailé qui s’approchait. Une technologie complexe, créée par les Deusmacchina de Solaris.

— Tout ira bien, murmura Amuel.

Myrelia frissonna.

— La dernière intrusion remonte à peine à un mois.

— Je le sais.

— La Grande Muraille faiblit…

— Ne dis pas cela. Alkelhe veille sur nous.

— Dans ce cas, pourquoi ces Arkhals parviennent-ils à passer ?

— Parfois, les épreuves s’abattent sur nous pour fortifier notre foi, Myrelia. Ce n’est qu’une seule flamme. Un Arkhal mineur. Tout ira bien.

— Oui, les résonnateurs nous protègent, souffla-t-elle, tentant de se convaincre.

Amuel pressa sa main.

— Je veille sur toi. Je veillerai toujours sur toi.

Une vague de chagrin s’abattit sur elle sans qu’elle en comprenne l’origine. Blottie contre lui, Myrelia percevait les battements précipités de son cœur, en parfaite harmonie avec les résonnateurs. 

Soudain, les coups cessèrent. Un silence lourd, chargé de tension, retomba sur eux. Une clameur sinistre déchira la nuit, d’abord sourde et lointaine, puis de plus en plus proche, de plus en plus oppressante. Le souffle coupé, Myrelia se figea. Elle serra la main d’Amuel avec une force désespérée. Une nouvelle prière s’échappa de ses lèvres. Elle implora Alkelhe de les préserver, de les épargner. De tous les sauver. L’image d’Estol, exposé au danger, s’imposa à elle. Le cri de l’Arkhal résonna de nouveau, aigu, assourdissant. Un rugissement si intense qu’il leur lacéra les tympans.

Puis, de nouveau, le silence.

Lourd. Long. Angoissant.

Les minutes s’étirèrent. Les heures se firent éternité. Chaque battement de cœur devint une souffrance. Myrelia oscillait entre sommeil agité et éveil douloureux, tourmentée par la peur.

Enfin, la trappe se souleva. Un souffle d’air froid balaya leur visage, et la main rugueuse de sire Barish apparut dans l’encadrement.

— Le danger est passé, Princesse, les informa-t-il d’une voix rauque d’épuisement.

Tremblante, Myrelia accepta son aide et retrouva l’air libre.

Cette fois encore, ils avaient survécu.

Chapitre 3

Myrelia Hastian

Plaines d’Argent

Province d’Orrenor

Frimelune 16 de l’an 2988 AA

Un sourire éclaira les traits tirés de la Princesse. Depuis cette nuit d’épouvante dans la cavité souterraine, deux semaines plus tôt, elle n’avait guère trouvé le repos. Les tours de Veille étaient désormais en sommeil. L’Arkhal ailé avait rebroussé chemin, ou s’était dirigé vers une autre province. Néanmoins, l’inquiétude ne quittait pas l’esprit de la jeune fille.

Distraitement, elle flatta l’encolure de sa monture, compagne infatigable durant le Rite. La bête s’ébroua sous la caresse puis hennit d’excitation. Elle lui rappelait Brive, la jument qu’on lui avait offerte pour ses dix ans. Cette dernière lui manquait énormément. Plus qu’un animal, Brive s’était imposée comme une amie, une confidente. 

Le troupeau avançait d’un trot modéré. Myrelia, en compagnie de trois autres cavaliers, fermait la marche, veillant à ce qu’aucune bête ne s’égare. Une brise salée flottait dans l’air, signe de leur proximité avec les majestueuses Cités Suspendues, nichées non loin de la côte ouest du Dominion, qui bordait la mer Pourpre.

Lorsque les trois titanesques rochers en lévitation apparurent à l’horizon, se découpant dans le ciel voilé, le cœur de la Princesse accéléra. Revoir son foyer après quatre semaines d’absence comblait le vide qu’elle portait en elle. Ses parents lui avaient cruellement manqué. Pourtant, quitter ces terres sauvages la plongeait déjà dans une douce mélancolie. Ce mois passé à chevaucher avec les Équiliers avait surpassé toutes ses espérances. Malgré son inquiétude pour Amuel, elle ne regrettait pas d’avoir pris part au Rite des Sabots.

Elle en garderait un souvenir aussi précieux qu’intangible.

À la tête du troupeau, Amuel, comme alerté par leur lien, tourna la tête depuis son étalon blanc. Myrelia répondit à son salut d’un sourire. Il avait recouvré ses forces, et aucune crise ne s’était manifestée durant les derniers jours de leur périple. Comme à son habitude, il s’était montré distant et silencieux, mais heureux de leur aventure. 

Sire Barish donna l’ordre de ralentir l’allure alors que les échos du marché aux chevaux se faisaient entendre. Une vague d’excitation envahit Myrelia. Cet événement attirait les nobles de tout le Dominion. Orrenor vivait grâce à son commerce de chevaux, les plus prisés d’Estrios. Si le magnétisme affaiblissait les hommes, il renforçait en revanche la puissance, la santé et la longévité des bêtes qui foulaient les plaines d’Argent.

Après une ultime caresse, Myrelia mit pied à terre puis observa sa monture s’éloigner avec le troupeau. Les cabrioles des poulains la firent sourire, si bien qu’elle ne perçut pas l’approche discrète d’Estol.

— Heureuse de rentrer ?

— Oui… et non, répondit-elle en soupirant.

— Toujours aussi indéchiffrable, Myr.

Elle lui sourit, complice.

— Disons que j’aimerais chevaucher à vos côtés pour l’éternité, mais la citadelle me manque, comme mes parents. Et je ne vais pas mentir, la sécurité des Cités Suspendues, ainsi qu’un bon bain, seront les bienvenus.

Son regard cristallin se perdit un instant sur les vastes plaines immaculées. Elle murmura avec tristesse :

— Devenir Équilière ou Ailurière pour l’armée d’Orrenor serait mon plus grand rêve.

— Ton destin est d’une tout autre envergure, répliqua Estol avec gravité.

Elle haussa une épaule.

— Prendre époux, assurer la descendance du sang Hastian… C’est prestigieux, certes.

— Mais ce n’est pas ce que tu désires, je le sais bien.

— Les Princesses n’ont pas le droit de rêver. Elles doivent seulement être dignes de leur rang. Je dois en être digne et je le serai.

— Tu incarnes le rêve de milliers de jeunes filles, Myr. Les Hastian ont toujours inspiré et guidé notre peuple. Tu ne feras pas exception. 

Avec une tendresse inhabituelle, Estol prit sa main.

— Ce mois fut inoubliable, poursuivit-il. Tu t’es montré une formidable Équilière.

— Une apprentie Équilière, corrigea-t-elle avec un sourire.

— Sache que tu as su conquérir le cœur de chaque Voltigeur. Tu as gagné ta place parmi nous. Ce n’était pas chose aisée, les préjugés te concernant étaient nombreux.

Myrelia éclata de rire, consciente de cette vérité. Une Princesse quittant le confort de l’Acropole pour affronter les rigueurs des plaines… Quelle idée saugrenue ! Tous l’avaient sous-estimée, y compris Estol. Loin de s’en formaliser, Myrelia s’en était servie comme d’une motivation, déterminée à prouver sa valeur. À son grand dépit, on la sous-estimait souvent à cause de sa petite stature, de son sexe et de son visage innocent. Elle n’en tenait toutefois pas rigueur à son ami.

Pour le plus grand plaisir du jeune Voltigeur, Myrelia l’enlaça avec tendresse.

— Nous nous retrouverons pour la cérémonie de remise des Sceaux, la semaine prochaine, déclara-t-elle en reculant. Informe sire Barish que je monte avec Frimas. Je n’ai pas la patience de prendre la plateforme d’élévation.

— Ce sera fait, s’esclaffa-t-il. Il sera ravi de savoir que tu as ignoré ta garde personnelle.

— Je ne crains rien avec Frimas à mes côtés.

— Alors, file.

Myrelia acquiesça avant de s’éloigner d’un pas vif, impatiente de retrouver son compagnon ailé. Elle préféra ne rien dire à Amuel. Il aurait protesté et l’aurait certainement empêchée de voler. Il avait toujours eu un goût pour les règles et la bienséance plus prononcé qu’elle.

Le tumulte du marché s’estompa progressivement. D’un sifflement, elle invoqua son aigle, tissant dans son esprit le lien invisible qui les unissait. Les yeux levés vers le ciel, elle inspira profondément alors que le rapace se posait avec majesté. Son manteau d’or, de blanc et d’ocre scintilla sous la lumière. Même si cela relevait d’un mythe, elle croyait parfois que ces sublimes plumes étaient vraiment porteuses de chance.

Il la salua d’un cri perçant, avant d’incliner le cou. Avec la dextérité acquise au fil des ans, Myrelia effleura le bec effilé puis saisit la boucle de cuir du harnachement qui ornait la silhouette imposante. D’un bond agile, elle prit appui sur l’étrier et s’installa entre les grandes ailes.

— Élevar! lança-t-elle d’une voix claire.

Le rapace déploya ses ailes et d’un battement puissant, s’éleva dans les airs. Le cœur de Myrelia s’allégea à mesure que le sol s’éloignait. Une joie vive éclata dans sa poitrine. En jetant un regard vers le bas, elle aperçut Amuel aux côtés de leur garde personnelle. Les poings sur les hanches, il la fixait, partagé entre réprobation et amusement. D’une main taquine, elle lui envoya un baiser volant. 

D’une légère pression des jambes, elle guida Frimas vers la plus haute des trois colossales roches. En chemin, ils croisèrent d’autres rapaces ; imposantes silhouettes planant dans l’immensité du ciel.

Ils survolèrent Thalvir, la roche basse, où se trouvaient les terres cultivables. Seules les plantes les plus robustes y poussaient, aptes à affronter les dures conditions climatiques et le magnétisme. Les champs en terrasses n’étaient que nuances de gris, de blanc et de brun terne. Le magnétisme décolorait tout ce qui restait trop longtemps exposé, qu’il s’agisse des êtres vivants ou des végétaux.

Ensuite vint Kearhamir, la roche intermédiaire, cœur vibrant d’Orrenor. Les habitations, empilées les unes sur les autres, étaient suspendues au-dessus du vide, soutenues par des structures anarchiques, mais solides. Les murs blancs brillaient sous la lumière. Quelques fleurs résistantes, des lunarines aux pétales rouge grenat, survivaient aux vents violents. Leur éclat éphémère apportait à la cité une rare touche de couleur chaque fin d’été.

Enfin apparut l’Acropole, Argensir, la roche souveraine où se dressait la citadelle des Vents. Bâtis en pierre blanche, ses tours et ses remparts reflétaient la lumière en renvoyant une clarté aveuglante.

Le pont des Alizés, chef-d’œuvre architectural, était l’unique passage qui permettait d’accéder à la citadelle. Suspendu au-dessus du vide, il défiait la gravité, soutenu par des arches finement sculptées. Le vent, constant à ces hauteurs, jouait avec les vêtements des voyageurs et faisait frémir les plumes des rapaces qui planaient au-dessus. Depuis les hauteurs rocheuses, l’impressionnante rivière d’Argent prenait sa source et s’écoulait en cascade d’une roche à l’autre pour nourrir la vie en contrebas. Un lien sacré et symbolique qui unissait les trois roches et serpentait jusque dans le sud de la province de Sulyar, à Solaris.

Myrelia guida Frimas jusqu’au parvis de la citadelle. Après une caresse affectueuse et un murmure de remerciement, elle laissa son fidèle compagnon regagner les cieux. Les cheveux en bataille, elle se hâta vers les portes imposantes. En cette période de marché, elles s’ouvraient aux invités de marque du Dominion.

Les protocoles lui importaient peu. Tout ce qu’elle désirait, c’était retrouver ses parents. Nul garde ne l’arrêta, tous reconnaissaient et aimaient leur Princesse.

Emportée par l’élan de son cœur, elle se hâta vers la salle du trône. Un sourire radieux illumina son visage lorsqu’elle les aperçut enfin. Le pourpoint de velours bleu sombre, orné de broderies d’argent, que portait son père, Adriel Hastian, étincelait sous les rayons du soleil. Toute sa prestance transpirait une puissance souveraine. À ses côtés, Lucia, drapée dans une robe de soie grège finement agrémentée de broderies dorées, avait posé sa paume délicate sur l’avant-bras de son époux. Les manches évasées retombaient autour d’elle comme les ailes d’un oiseau, accentuant la grâce noble de sa silhouette et la douceur fragile de son maintien. Ses parents se trouvaient attablés en compagnie du Seigneur Rymann Deusmacchina et de son épouse, Mariza.

Principal banneret du Haut-Seigneur de Sulyar, Thoran Kaestomir, Rymann était un homme d’influence. Bourgmestre[1] de Solaris, bourg frontalier du désert Borosyr où le soleil était âpre. Il régnait sur la Confrérie du Sable et sa flotte de galions ainsi que sur l’armée d’ingénieurs qui faisait la notoriété des technologies Deusmacchina. Drapé d’un épais manteau pourpre et or brodé des épées croisées de sa Maison, il imposait une certaine révérence. Mariza, comme à son habitude, incarnait l’élégance dans une longue robe rouge et noire. Sa chevelure brune, coiffée en un chignon élaboré, rehaussait la finesse délicate de sa nuque.

La présence de ces illustres invités n’arrêta pas Myrelia. Ses parents, debout d’un même mouvement à la vue de leur fille, lui ouvrirent les bras. Submergée par l’émotion, elle s’élança vers eux puis les étreignit tour à tour. Son nez se pressa un instant dans la chevelure blanche de sa mère. Elle respira son parfum familier de violette. Puis, se détachant de leur étreinte bienfaisante, elle leur sourit, radieuse malgré les marques de fatigue visibles sur son visage.

— Vous m’avez tant manqué, souffla-t-elle. Je n’ai cessé de penser à vous durant tout le Rite.

— Nous aussi, ma chère enfant, répondit sa mère, en ramenant une mèche en désordre derrière son oreille. Les plaines sont rudes. Nous avons prié chaque jour pour que tu nous reviennes saine et sauve.

Adriel hocha la tête, un éclat de fierté dans ses iris clairs, miroir parfait de ceux de sa fille.

— Tu as fait preuve de vaillance, déclara-t-il d’un ton grave. Nous avons eu vent de tes exploits.

— Ce fut une expérience inoubliable.

— Pourquoi n’es-tu pas accompagnée de ta garde ?

— Je suis rentrée avec Frimas.

Un nouveau hochement de tête de la part de son père, qui sourit.

— Ma chère héritière, toujours aussi hardie.

Myrelia appuya sa joue contre la barbe drue et blanche d’Adriel, qui éclata d’un rire vibrant. Fidèle à sa retenue, elle omit de mentionner les soucis de santé d’Amuel. La présence des Deusmacchina ne se prêtait guère à de telles confidences. Lucia glissa une main tendre sur sa joue poussiéreuse.

— Je n’ai nul doute, ma fille, que tu t’es montrée vaillante. Il est temps, à présent, de te délester de cette poussière.

Myrelia rit, salua brièvement les invités, puis quitta la salle. Ses jambes, encore endolories par les épreuves du Rite, lui rappelaient chaque jour passé dans les plaines.

C’était là une souffrance douce, inoubliable.

Heureuse, elle s’engagea dans un corridor aux arches ouvertes sur l’extérieur, bordé de hautes colonnes minutieusement ciselées. Les paupières closes, elle inspira profondément l’air pur de son foyer, accueillant les bourrasques taquines de l’Alizé qui s’engouffraient dans ses mèches emmêlées.

Paix. Sécurité. Amour.

La citadelle des Vents, cette immense forteresse, fut jadis bâtie à l’apogée des Hastian, alors qu’ils régnaient sur l’ensemble du Dominion. En ces temps anciens, ils n’arboraient pas encore cette chevelure immaculée et ces prunelles cristallines. Les siècles passés dans les Cités Suspendues avaient fait de cette apparence une marque inaltérable. Les Orrenois, tous porteurs de ces attributs, ne pouvaient demeurer incognito en terres étrangères.

Un rire d’enfant résonna et interrompit ses pensées. Les yeux de Myrelia s’ouvrirent. Elle aperçut une silhouette menue qui se dissimulait derrière une colonne. Des prunelles espiègles l’observaient dans l’ombre. Myrelia agita la main, mais l’enfant détala aussitôt. À la robe rouge et or de haute facture, elle devina qu’il s’agissait d’une Deusmacchina. Amusée, la Princesse reprit son chemin vers ses appartements.

Sur une large terrasse, elle aperçut la petite blottie dans les bras d’une jeune femme plus simplement vêtue et de haute taille. Elle reconnut aisément Kamileïa, la seconde née des Deusmacchina. La teinte brune de ses cheveux, tirant au blond sur les longueurs, ainsi que sa peau mate attestaient de son origine.

— Ma sœur vous a-t-elle incommodée ? demanda Kamileïa.

— Pas du tout.

— C’est la Princesse ? s’enquit la petite.

— Je l’ignore, tiens-toi droite, la réprimanda-t-elle.

L’enfant se raidit. Son regard vert parcourut les alentours, comme si elle redoutait quelques remontrances. La jeune femme s’apprêta à s’éclipser en entraînant sa cadette dans son sillage.

— Attendez, les interpella Myrelia. Nous n’avons pas eu l’occasion de bavarder, mais je crois vous avoir aperçue l’an passé. Vous êtes bien Kamileïa, n’est-ce pas ?

Elle ajouta avec un sourire chaleureux :

— Et vous, vous êtes Luna, la dernière née des Deusmacchina.

La fillette hocha la tête, mais ses yeux esquivèrent ceux de la Princesse, préférant contempler les alentours.

— Je suis Myrelia Hastian.

— Je te l’avais bien dit que c’était la Princesse, murmura Luna à sa sœur.

— Et moi, je t’avais dit de rester sage.

— Aucun souci, les rassura Myrelia en se redressant. C’est un plaisir de vous rencontrer.

— Vous êtes belle ! s’exclama Luna. J’aimerais avoir vos cheveux. Mais vous sentez pas bon…

— Luna ! s’écria Kamileïa, embarrassée. Pardonnez-la, je vous en prie, elle est parfois…

— … différente ! affirma fièrement la fillette.

Kamileïa haussa une épaule en signe de résignation.

— Différente. Et impertinente.

Myrelia acquiesça.

— Je rentre d’un mois passé dans les plaines. Votre remarque est justifiée, Luna. Je sens vraiment mauvais et j’aspire à un bain.

— Vous pouvez m’appeler Kami, lâcha sa sœur.

Myrelia sourit et la jeune femme se reprit :

— Enfin, je veux dire, si vous le souhaitez, je ne veux rien imposer. Mais c’est moins pompeux.

Elle toussota puis ajouta :

— Pardonnez-moi, je ne suis pas habituée à m’adresser à une Princesse.

— Oh non, Kami, vraiment, c’est un réel bonheur. 

Les rares occasions de converser avec des personnes d’autres provinces lui faisaient chaud au cœur. Les Hastian avaient peu d’alliés. L’absence d’animosité dans les prunelles de Kami et Luna lui redonnait espoir. La petite s’éloigna en trottinant, perdue dans son propre monde.

— Nos parents sont engagés dans des tractations sans fin, reprit Myrelia. Chevaux contre machines, j’avoue que cela me laisse perplexe. Sans vos résonateurs, toutefois, nous serions bien démunis contre les Arkhals.

Le visage de Kami se contracta.

— Ces créatures tourmentent beaucoup trop nos provinces dernièrement. J’aimerais comprendre pour quelle raison elles se comportent ainsi. Mais j’ai pas voix au chapitre. Seuls les hommes de ma famille contrôlent nos inventions et nos sorties sur les galions, et bien sûr, toujours sous l’œil intransigeant du Haut-Seigneur Kaestomir. Je crois qu’il aimerait beaucoup prendre le contrôle de l’entreprise familiale et de la Confrérie du Sable. Je…

Elle s’interrompit, émit un petit rire en se reprenant :

— Je parle toujours trop pour quelqu’un qui n’y connaît rien.

— Je comprends et je suis navrée qu’on ne vous implique pas davantage, répondit la Princesse, devinant en Kami des aspirations, hélas, inaccessibles.

— En vérité, ces marchandages sont interminables, soupira Kami. Mes parents m’obligent souvent à voyager avec eux, pour soi-disant me forger. À vingt-cinq ans, croyez bien que j’aspire à plus de liberté. Je ne sers à rien dans ces Cités, je suis juste bonne à jouer leur ombre ! Mon père voudrait me marier, et à son grand dépit, personne ne veut de moi. Il dit que je ressemble trop à un garçon avec ma voix grave et mes épaules de…

Elle referma la bouche, les yeux arrondis.

— Pardonnez-moi, ce n’était pas mon intention de médire sur quoi que ce soit… oh, par Alkelhe, j’ai encore trop parlé. C’est juste que…

— … vous préféreriez être ailleurs, compléta Myrelia avec bienveillance.

— Je… 

Elle se mordit les lèvres puis soupira :

— Oui. Je crois… j’aimerais…

Le regard de Kami se fit soudain lointain, presque rêveur. Myrelia devinait que cette jeune femme aspirait, comme elle, à un destin autre. En tant que fille de haut rang, elle portait le même fardeau invisible, celui d’une héritière enchaînée aux responsabilités d’une lignée puissante.

Enfermée dans une prison dorée.

— Bref, je dois cesser de m’éparpiller, conclut alors Kami. Après tout, ne sommes nous pas privilégiées dans cette vie ? Oubliez ce que j’ai dit.

Elle tira de sa poche un bâton noir qu’elle mâchonna distraitement. Intriguée, Myrelia observa l’étrange friandise.

— Oh, c’est du svel’corne, expliqua Kami. Tu en veux ? C’est délicieux.

Prenant soudain conscience de son ton familier, elle se figea avant de balbutier, embarrassée :

— Pardonnez-moi… Je suis aussi mal élevée que Luna.

— Je veux bien goûter, merci. Je te l’ai dit, tu n’as pas besoin de t’inquiéter. Je ne suis pas ce genre de Princesse. Nous pouvons nous tutoyer si cela te plaît. Il est vrai que je n’en ai guère l’habitude, mais ça ne me gêne pas.

Nul besoin de plus de mots. Un lien naissait, une complicité inattendue. Myrelia mordit dans le bâton et grimaça sous l’amertume du goût.

— C’est pas pour les délicats, plaisanta Kami. Là d’où je viens, à Solaris, on en raffole. Ça protège la gorge des vents du désert. Que le sable m’ensevelisse si je n’en ai pas un dans ma poche !

Un rire cristallin échappa à Myrelia. Le naturel de Kami lui apportait une fraîcheur bienvenue. La plupart se montraient réservés en sa présence. Même Estol, bien qu’ayant partagé ses jeux d’enfant, n’échappait pas à la barrière de son rang. En dépit de la volonté des Hastian d’atténuer les distinctions sociales, elles demeuraient encore présentes.

— C’est vrai que tu voles sur un aigle ? demanda Luna, revenue à leurs côtés.

— Peut-être, répondit Myrelia avec un sourire énigmatique.

— Je ne te crois pas !

Myrelia haussa un sourcil, amusée par l’audace de l’enfant. D’un bond souple qui ranima la douleur de ses muscles, elle monta sur le rebord du parapet et siffla. Frimas, qui ne s’éloignait jamais tout à fait, apparut bientôt à l’horizon. Leur connexion s’intensifia à mesure qu’il approchait.

Les légendes orrenoises prétendaient que son peuple possédait un lien sacré avec les rapaces, qu’ils leur parlaient en pensée, comme aux chevaux. Ces récits, déformés par les années et les chants des Scribes, n’étaient pas si loin de la vérité. Les liens qu’ils partageaient avec leurs animaux frôlaient le mystique.

Elle aurait peut-être dû s’abstenir, mais, poussée par une impulsion, elle leva la main et ordonna mentalement à Frimas d’effectuer quelques figures. Le rapace s’exécuta, décrivant des cercles majestueux avant de fondre vers elles. Luna lâcha un cri de surprise. Le souffle puissant des ailes fit virevolter leurs cheveux. La fillette, les yeux écarquillés, éclata de rire, tandis que Kami observait la scène, ébahie.

— C’est incroyable ! s’extasia-t-elle.

— Je veux être une Princesse, moi aussi ! s’écria Luna en courant dans le sillage de l’aigle.

Kami se tourna vers Myrelia avec un sourire sincère.

— Merci, ma sœur ne l’oubliera jamais. Moi non plus. Vous êtes… étonnante.

Les rires et les discussions passionnées accompagnèrent le temps qu’elles passèrent ensemble. Myrelia, rarement à l’aise avec les étrangers, s’étonna de la facilité avec laquelle naissait cette complicité entre elles malgré leurs sept ans de différence. Oubliant son désir de prendre un bain, elle lui proposa de prolonger son séjour à la citadelle. Leurs âmes rêveuses, leur amour pour la vie et les choses simples les unissaient d’une manière précieuse.

De retour dans la salle du trône, Luna courut se blottir dans les bras de sa mère, tandis que Kami et Myrelia, rayonnantes, s’avançaient. Amuel, lui aussi de retour, se tenait debout derrière leur père, un sourire en coin reflétant celui de sa sœur. Elle s’apprêtait à parler quand la lourde porte s’ouvrit brusquement derrière elles. Tous sursautèrent alors qu’une silhouette encapée pénétrait dans la pièce. L’inconnu, bien que masqué sous un large capuchon, dégageait une aura imposante. Il portait la tenue emblématique des légionnaires du Silence, entièrement noire. Une tension palpable s’installa dans la salle.

Sa cape, rigide et taillée pour l’aisance du combat, s’arrêtait juste au-dessous des genoux. Sur ses épaules, deux épaulettes de cuivre finement ciselées attestaient de son rang de Commandant.

Son plastron mat portait en son centre le sceau sacré de la Trinité : trois triangles entremêlés. Sur ses brassards en métal sombre, des versets du Recueil de l’Unique étaient finement gravés, soulignés d’un liseré de cuivre qui prenait une teinte sombre sous la lumière vacillante. Son baudrier, sobre mais robuste, maintenait une lame longue et droite. Sa garde était, elle aussi, frappée du symbole de la Trinité.

L’homme s’arrêta à quelques pas de Myrelia et retira son capuchon. Il possédait des traits froids, taillés comme ceux d’une statue de marbre. Ses yeux verts sondaient les âmes avec une acuité dérangeante. Coupés courts sur les côtés, ses cheveux retombaient sur son front en mèches plus longues, et accentuaient son allure imposante. Son regard acéré ne dégageait ni tendresse ni compassion, seulement une détermination impitoyable, forgée par les épreuves et les batailles.

— Thalrik ? s’écria soudain Kami. Que fais-tu ici, mon frère ?

 

[1] Personne qui dirige un bourg ou un faubourg. Il vit dans un Pavillon avec sa famille.

Chapitre 4

Myrelia Hastian

 

— Qui vous a autorisé à monter jusqu’ici ? tonna Adriel, ses phalanges noueuses crispées sur le pommeau de son épée.

À ses côtés, Amuel se raidit, prêt à défendre les siens face à l’importun. Le cœur battant, Myrelia se hâta de les rejoindre, tandis que Kami s’avançait vers le nouvel arrivant. Ce dernier brandit une paume pour l’arrêter. 

D’une voix grave et autoritaire, il déclara :

— N’approchez pas davantage.

— Mais… Thalrik, balbutia-t-elle. C’est moi, Kami, ta sœur !

— Je suis le Commandant Frost, rétorqua-t-il.

Un voile de confusion assombrit les traits de la jeune femme.

— Nous ne nous sommes pas revus depuis des années, certes, mais…

— Je ne suis pas ici pour des échanges de civilités, trancha-t-il. Je viens en mission officielle.

Son regard perça alors le Haut-Seigneur.

— Rengainez cette lame, Votre Majesté. Nul affrontement ne troublera la quiétude de vos Cités ce jour, pour peu que vous vous pliiez aux ordres. Mes hommes ont déjà infiltré le marché aux chevaux ainsi que Kearhamir. Au moindre signe d’insoumission, ils passeront à l’offensive.

— Passer à l’offensive ? Vous oseriez répandre le sang de mes sujets sur mes propres terres ?

— Cela ne tient qu’à vous.

— Vous pénétrez chez moi, m’imposez vos injonctions, et vous croyez que je vais me taire ? Comment avez-vous pu franchir les défenses ?

Son regard se tourna lentement, accusateur, vers Rymann Deusmacchina.

— Vous… ? siffla-t-il.

— Ils se sont joints à ma garde rapprochée, en effet, répondit Rymann avec un calme déconcertant.

— Dans quel dessein ?

Le silence retomba, chaque non-dit plus pesant que toute réponse. Myrelia perçut cette absence de mots comme un coup d’estoc. Elle chercha le regard de Kami, mais celle-ci, comme sa sœur Luna, paraissait ne rien saisir de la scène.

— Traître, cracha Adriel, son regard assassin rivé sur Rymann.

— Le seul traître en ce lieu, c’est vous, Hastian. Depuis toujours, votre Maison défie l’autorité.

— Où est donc passé votre respect ! tonna le Haut-Seigneur. N’étions-nous pas en bons termes ?

— Nous le serions, si vous aviez daigné vous soumettre aux lois divines. Pourquoi épargner les enfants d’Orrenor, alors que les nôtres acceptent leur devoir sans broncher ?

Le Commandant Frost, inflexible, reprit la parole d’un ton tranchant :

— Adressez-vous à moi, Majesté. Ce sera votre unique avertissement. Je suis ici en tant que Commandant des légions du Silence. Vous avez sciemment omis d’ouvrir vos portes lors de la Fauchaison de l’an 2987. Vous n’avez pas seulement violé les lois, vous avez insulté la Trinité elle-même.

Lucia étouffa une exclamation alors que ses traits devenaient aussi pâles que ceux de son époux. Celui-ci semblait réaliser l’ampleur de la situation. Il perdait de son éclat.

— L’heure est venue d’assumer votre faute, conclut Thalrik.

À cet instant, trois silhouettes pénétrèrent dans la salle, aussi silencieuses que l’ombre. Leur démarche, d’une irréelle légèreté, donnait l’impression que ces hommes flottaient au-dessus du sol. Drapés de toges brodées d’or, respectivement rouge, noire et bleue, ils s’avancèrent d’un pas mesuré, emplissant l’espace de leur imposante présence. Le sceau de la Trinité étincelait sur leur torse. Le souffle court, Myrelia écarquilla les yeux. Devant elle se tenaient les Frères de la Trinité, incarnations vivantes d’Alkelhe sur Denn. Leurs iris voilés de blanc et leurs crânes lisses brillaient sous le halo des chandelles, réverbérant une puissance insondable.

Adriel blêmit, tandis que Lucia posait une paume tremblante sur son bras. Elle parut implorer silencieusement son époux de ne pas envenimer davantage cet échange périlleux. Elle secoua la tête et s’inclina en effectuant le salut officiel. Son pouce crocheta son auriculaire, puis son index, son majeur et son annulaire gauche se pressèrent contre son front, ses lèvres et son cœur. Un signe de soumission et de pleine dévotion à Alkelhe. Thalrik recula dans l’ombre, sous le regard bouleversé de Kami. Un à un, tous s’inclinèrent devant la Trinité en répétant le geste obligatoire.

Un bourdonnement grave, semblable à un roulement d’orage, monta de la gorge des trois hommes et emplit la salle. Frère Pourpre, dont la barbe descendait en pointe, pressa ses paumes contre ses oreilles. Frère Onyx, aux favoris grisonnants, couvrit ses lèvres fines de ses doigts, tandis que Frère Lazuli posait les siens devant ses yeux. Leur ressemblance troublante ainsi que leur aura magnétique éveillaient une terreur silencieuse dans le cœur de chacun.

Sourd, muet et aveugle. Le sacrifice des plus proches serviteurs de Dieu.

Ils incarnaient l’unité d’Alkelhe, symbolisaient le Grand Bâtisseur, le Fils et la Fille.

Rarement la Trinité se déplaçait en personne. Leur présence ici soulignait la gravité des accusations portées contre les Hastian. Les épaules d’Adriel s’affaissèrent alors qu’il se redressait en ravalant son orgueil. Myrelia osait à peine croiser le regard blanc et vide des Frères. Un frisson mordit sa nuque avant de sinuer jusqu’au creux de ses reins.

D’un seul mouvement, les Frères tendirent un doigt accusateur vers Amuel. Une onde glaciale traversa la pièce, comme si la température avait chuté de moitié. Figée près de son jumeau, Myrelia sentit l’ombre de la fatalité se déployer. La Trinité exigeait la Fauchaison d’Amuel, l’unique fils des Hastian. L’héritier, celui qui portait l’espoir d’un empire autrefois glorieux.

Ainsi, la Trinité imposait-elle sa sentence : prendre le plus précieux des enfants d’Orrenor.

Un cri déchirant échappa à Lucia, résonnant contre les murs blanchis.

— Pas ça ! Je refuse de perdre encore un des miens !

Adriel l’empêcha de justesse de se jeter sur son fils.

— Non, murmura Myrelia.

Impossible, hurla son cœur en silence.

Adriel inspira profondément et tenta de plaider sa cause.

— À jamais mes portes vous seront ouvertes, je vous le jure solennellement. Comprenez cependant que les naissances en Orrenor se font rares. Les enfants y sont fragiles, et la mortalité infantile est importante en raison du magnétisme. Ne prenez pas mon unique descendance, le symbole de notre avenir. Je vous enverrai d’autres jeunes, pourvu que vous nous épargniez.

Thalrik s’avança alors, comme la voix incarnée des Frères.

— La grâce a été accordée à votre famille, la Trinité vous a placé à la tête d’Orrenor il y a longtemps. En échange de leur clémence, vous avez prêté serment, Haut-Seigneur Hastian, de respecter les lois sacrées, comme vos prédécesseurs. Ce serment, vous l’avez brisé. Seul le sang noble peut désormais laver cette offense devant le Grand Bâtisseur.

— Je vous en prie, ne faites pas ça, ne m’enlevez pas mon enfant, implora Lucia, accrochée désespérément à l’avant-bras de son époux.

Le cœur de Myrelia se fendit, son souffle devint chaotique.

Elle refusait de laisser Amuel rejoindre les légions. Elle savait qu’il ne survivrait pas aux rigueurs des deux années de formation à l’Académie du Silence, cette forteresse impitoyable perdue dans les contrées froides du nord. Sa maladie le rendait vulnérable. Là-bas, nul ne lui témoignerait de pitié. La Trinité ne tolérerait aucune faiblesse. Soit il périrait à l’entraînement, soit il serait exécuté.

Thalrik, imperturbable, énonça la sentence :

— La Fauchaison est prononcée…

Soudain, Myrelia se précipita, se plaçant entre les Frères et son jumeau. Le silence tomba, lourd et glaçant. Un cri de désespoir perça la gorge de Lucia, qui venait de saisir le geste fou de sa fille. Ignorant les appels de sa mère et ses propres peurs, Myrelia prit une inspiration tremblante puis plongea ses yeux dans ceux du Commandant.

— Prenez-moi à sa place. Qu’aucun mal ne soit fait au peuple d’Orrenor ou à ma famille. Que ce soit moi qui rejoigne les rangs des légions.