Un frisson grignote ma nuque, mes petits cheveux se redressent comme perturbés par un courant électrique. Seule dans un boyau du vieux Troyes, il pourrait m’arriver n’importe quoi. Je ralentis, saisie par le sentiment d’être suivie. Je me retourne, ne vois rien. Pourtant, la sensation ne me quitte pas. En dépit des seize heures qui sonnent à un clocher, les ombres ont envahi la ruelle et bien sûr, je ne croise pas âme qui vive.

J’accélère mes pas au rythme de mon cœur nerveux. La présence s’intensifie, je la perçois aussi proche que vaporeuse. Merde. Mon instinct me hurle de fuir, mais je préfère rester raisonnable. Qui oserait s’en prendre à une femme en plein jour ?

Une caresse frôle mon dos, je m’immobilise, le souffle court. La peur s’immisce dans mon corps, mes yeux se braquent droit devant. Mes oreilles sont en alerte maximum.

Des pas résonnent, je les entends cette fois. Une ombre me surplombe. Un effluve masculin, musqué, boisé, s’invite dans mes narines.

Et curieusement, mon angoisse s’atténue.

C’est insensé, illogique, cette odeur me rappelle celle des courriers du comte de Monsegur. Ma bouche s’ouvre de stupeur quand, du coin de l’œil, je discerne une silhouette massive. Pétrifiée, je ne réussis plus à remuer le moindre orteil, mais ce n’est plus de la peur uniquement. Il s’agit d’une excitation dénuée de cohérence, d’un feu bouillonnant, d’une émotion indescriptible. Je frissonne, balbutie, m’embrase. Je me noie dans un lac obscur aussi dangereux qu’irrésistible.

Il n’a pas pu… ? C’est impossible !

Une paume effleure mon épaule, je tressaille.

— Siaolanh…, souffle une voix rocailleuse à mon oreille.

Un seul mot surgit de ma gorge oppressée :

— Putain.

— Tant de vulgarité ne vous sied pas au teint.

La silhouette se dévoile lentement en sortant de l’ombre. Des traits que je devine d’une beauté virile se fondent derrière des cheveux noirs plus courts que sur les photos du Net. Et je me sens comme une proie hypnotisée par un serpent. D’une démarche féline, l’homme me contourne, m’observe, approche puis s’éloigne, souffle au creux de ma nuque qui se barde de chair de poule.

— Vous êtes une merveille, Siaolanh. Et bientôt, vous vous révélerez au monde.

— Mon… Monsegur ?

Un rire grave me répond.

— On me nomme souvent ainsi, effectivement. Ou monsieur le comte.

Je défaille sous un désir inopiné qui me broie les entrailles, inonde mon entrejambe. Il inspire mon parfum, soupire puis recule d’un pas.

— Votre… odeur… Seigneur. C’est un ravissement.

Il hésite, grogne, et ça m’ébranle. Moi qui ne devrais que tenter de fuir, je me contente de savourer cette présence étrangère qui a pénétré ma bulle sans mon accord. Ses gestes ne sont pas déplacés, mais l’effet qu’il me procure d’un simple chuchotement relève de l’indécence. Ma culotte trempée en atteste, j’ai presque honte de ma réaction viscérale. Jamais je n’ai autant désiré quelqu’un, d’autant plus que je ne le connais absolument pas. C’est du délire.

Et puis… Que fiche-t-il ici, bon sang ?

Ses doigts puissants saisissent les miens, ce premier contact franc m’arrache une exclamation. Mon corps retrouve sa mobilité et je me tends dans un sursaut. Il retourne nos mains liées, puis de l’autre, dépose le pass argenté au creux de ma paume.

— Ceci, Siaolanh, ceci est votre résilience. Inévitable.

— Comment vous m’avez trouvée ? Comment vous savez où j’habite ? Qu’est-ce que vous faites à Troyes ? Si vous voulez me tuer, faites ça vite, oui, vite, vite ! Comment… comment, comment ?

J’ai retrouvé ma voix, ma peur, et mon débit haché résonne dans la ruelle. Comme toujours, je répète mes mots quand je panique. A contrario, son étreinte continue d’alimenter le volcan en éruption qui dévore mes tripes. Mon corps a besoin de ce type, mon corps crie son envie, mais ma raison, mon instinct, eux… ils hurlent de terreur.

Encore une fois, seul un rire sexy me répond.

— Foutez-moi la paix, sommé-je en tentant de reculer.

— Pardonnez mon impudence, mais nous devions régler ce quiproquo entre nous.

Quiproquo ?

Il plaisante ?

Non. Ce mec n’a rien d’un blagueur de toute évidence.

— Siaolanh, cessez de vous poser trop de questions, c’est inutile et énergivore. Je suis partisan du lâcher-prise, et même si c’est l’une des choses les plus difficiles en ce bas monde, c’est salvateur.

Sa bouche s’approche de nouveau de mon oreille, je ne bouge pas, le laisse m’envahir, m’hypnotiser de son aura dominatrice.

— Nous nous reverrons en décembre, murmure-t-il. Et je suis dévoré par l’impatience.

— Non… jamais je… Non. Non !

— Oh que si. Non seulement vous allez venir, mais en plus, vous savourerez chaque seconde en mon manoir. Chaque… seconde… en ma présence.

Sur ces promesses brûlantes, il disparaît comme il est apparu, tel un spectre mystérieux, mais ô combien séduisant. Et je comprends alors que je ne pourrai pas me défaire de lui, de son odeur, sa voix, son corps magnétique. Je comprends alors que je me rendrai au Danemark, qu’aucune autre voie n’est possible.