noel-amour-et-autres-tracas-anna-wendell.jpg

"Noël n'est pas un jour ni une saison, c'est un état d'esprit."
Calvin Coolidge

***Jour J***

Emy

 

 

 

J’ouvre les yeux et lâche un cri d’effroi face au tableau que je découvre.

À ma droite, un anus de Husky beaucoup trop proche.

À ma gauche, un renne qui mâchouille son foin avec sérénité.

Entre mes jambes, le père Noël endormi, le visage posé sur ma petite culotte licorne. Seul et unique vêtement que je porte.

Et enfin, devant moi, ma meilleure amie qui me dévisage avec un air si furax que même le Diable se planquerait.

Cette fois c’est sûr… je suis en train de vivre le pire Noël de mon existence !

***J moins 30***

Emy

 

 

 

La gorge serrée, je replie la lettre que je viens tout juste de recevoir. Je suis partagée entre l’excitation et le doute. Est-ce la bonne décision ? Je l’ignore, mais il est clair que j’ai besoin d’un nouveau départ. Tout ici me ramène à mon passé douloureux et je dois prendre les choses en main. Dans quelques semaines, j’aurai trente ans, le temps file sans répit, et j’ai une vie à construire. Même si j’ai du mal à le concevoir encore.

La porte de l’appartement s’ouvre à la volée et Jennifer, ma colocataire, entre dans un courant d’air glacial. Elle secoue son bonnet à pompon rose puis retire ses gants blancs duveteux. Cette tornade blonde est aussi grande qu’elle est mince, et je ne peux m’empêcher comme souvent d’envier sa silhouette parfaite. Cependant, son goût vestimentaire me laisse toujours dubitative. Je souris en découvrant sa tenue du jour. Elle porte des bottes en doudoune beige et des collants fantaisie brodés d’une multitude de petits cœurs. Sous sa veste en fausse fourrure rose dépasse un short noir en simili. Quel drôle d’assemblage ! Totalement à son image.

Je croise son regard vert d’eau et y détecte tout de suite un sale coup à venir.

— Qu’est-ce que t’as fait ?

Son visage s’éclaire, ses pupilles crépitent d’excitation. Je m’attends au pire.

— Bon… tu la balances ta connerie ?

— Tu sais qu’on est bientôt en décembre.

— Pas encore. Nous sommes que le vingt-cinq novembre, la coupé-je avec un index en l’air.

Elle tape dans ses mains avec un rire idiot tandis qu’une odeur caractéristique de résine s’infiltre dans mon nez. Je me redresse et déclare sur un ton ferme :

— C’est hors de question !

Jenni m’offre une moue adorable et joint ses doigts sous son menton en une prière silencieuse. Je détourne la tête et attrape mon paquet de cigarettes.

— Oh s’te plaît ! Tu ne la vois pas ma tronche de chat Potté là ?

— Oh que si ! Et tu devrais savoir que ça ne marche jamais sur moi !

— Bien sûr que si.

— Bien sûr que non ! Hors de question de mettre un sapin aussi tôt !

Nous sommes en colocation depuis trois ans, mais notre amitié remonte à notre adolescence. Elle est ma meilleure amie, mon pilier, la sœur que je n’ai pas eue. Alors… je connais par cœur cette fana de Noël. Tous les ans depuis que nous vivons ensemble, elle installe ses décos beaucoup trop tôt à mon goût. Mais un mois en avance ? Elle éclate son propre record !

En vérité, si ça ne tenait qu’à moi, nous n’en mettrions pas du tout. J’étais comme elle avant, une amoureuse de Noël, mais depuis que mon mari – pardon… salaud d’ex-mari – m’a abandonnée en pleine lune de miel un vingt-cinq décembre, je préfère hiberner durant cette période.

— Tu fumes trop, déclare-t-elle soudain en m’arrachant mes clopes.

Je la fusille du regard avec un soupir agacé.

— Fiche-moi la paix. Je ne suis pas dépendante et ça m’aide à digérer mes innombrables malheurs. Tu te souviens ? Plaquée, moche, et seule. Je suis une vieille fille et j’ai même pas un chat pour passer mes nerfs dessus. Pauvre de moi ! Alors, laisse-moi nourrir mes bourrelets et intoxiquer mes poumons en paix.

— Bla bla bla… Sérieux, Emy, t’es une épave et ça va faire bientôt quatre ans que ça dure.

— Trop sympa. Je suis au courant, cela dit.

Elle s’assoit à côté de moi et plonge ses iris vert d’eau dans les miens.

— Tu bosses plus, tu sors plus, tu baises plus…

— Charmant, toute en grâce et délicatesse.

— Ça ne peut pas continuer comme ça.

— J’en suis consciente. Et d’ailleurs, j’ai quelque chose à t’annoncer. Mais d’abord…

Je lui saute dessus et nous roulons au sol dans un éclat de rire. Sans aucune pitié, je commence à chatouiller ses côtes et lui reprends mon précieux bien. Je me réinstalle sur le canapé, là où mon derrière a incrusté sa forme délicate à cause de mes heures de squattage. J’avoue m’être un peu laissée aller ces derniers temps…

Je saisis la lettre sur la table et mordille mes lèvres, stressée. Je sais comment va réagir Jenni à mon annonce. Elle va m’arracher les yeux avant de me découper en rondelles. Mais ma décision est prise, je ne me supporte plus. Je dois mettre un grand coup de pied dans la fourmilière ; ou plutôt… dans mon cul.

— Hé, hé, hé, j’ai dit non ! m’exclamé-je en la voyant traîner son monstrueux sapin dans l’entrée.

Elle m’offre à nouveau sa moue d’enfant trop gâté.

— Chat Potté… mignonnerie…

— OK, marmonné-je. Mais il va y avoir négociation, laisse-le là pour le moment. Et en passant, tu fais très mal le chat Potté. Bref, on doit parler.

Elle approche, le regard méfiant.

— J’aime pas trop quand tu dis ça.

Je lui tends la lettre avant de me recroqueviller contre l’accoudoir dans l’attente de l’explosion à venir. Elle la lit en silence plusieurs fois, la tourne et la retourne, puis la pose sur ses genoux.

— Tu es acceptée pour enseigner la littérature anglaise à Columbia, New York. Vraiment ?

J’acquiesce.

— De l’autre côté de l’Atlantique ?

Je hausse les épaules avec une moue désolée.

— À plus de six heures d’avion ?

Je fronce les sourcils et évite son regard noir, toujours muette.

— Et tu pouvais pas choisir Oxford ou un truc plus près de Londres, et tout aussi prestigieux ? La littérature y est la même et les gosses également. Dis quelque chose merde !

— Oui mais non. Je ne peux plus rester ici, tout me ramène à lui. Et…

— Putain, mais stop ! explose-t-elle soudain. Oublie cet enfoiré de Thomas et atterris. Tu ne peux pas me faire ça.

La culpabilité m’assaille. Je me doutais qu’elle s’énerverait et que je m’en voudrais. Mais entre savoir et le vivre… il y a un univers tout entier. Sur le moment, j’ai trouvé que c’était une super idée de postuler à l’autre bout du monde. Mais maintenant que c’est réel, l’incertitude s’installe. J’ignore si ça pansera mes plaies, j’ignore même si je réussirai à prendre un nouvel élan, mais une chose est certaine : je ne peux pas continuer plus longtemps sur cette pente autodestructrice. Cependant, blesser mon amie ne m’enchante guère. Pas du tout en fait.

Des larmes perlent au coin de ses yeux, mon cœur se serre. Je l’étreins sans trop savoir quoi dire.

— Pardon, pardon, pardon, me contenté-je de répéter en boucle. Tu sais quoi ma puce, installe-le ton sapin. Et je te promets que je vais faire un effort et qu’on va passer de super fêtes de fin d’année.

— Je peux pas là…, désolée Emy.

— Ce n’est pas définitif, je reviendrai pour les vacances d’été.

— Non, tais-toi. C’est trop dur à envisager.

Mes yeux s’humidifient à leur tour. Je ne pensais pas la voir pleurer. Rager, m’engueuler, devenir hystérique, comme à son habitude, oui, mais qu’elle s’effondre ainsi, est inattendu.

En vérité, c’est juste insupportable.

— Tu veux que je t’aide à mettre les décos ? tenté-je en désespoir de cause.

— Va te faire, ex-amie.

Ah ! Je préfère un peu d’agressivité. Elle se recule soudain et essuie ses joues. Son regard se plisse puis s’éclaire d’une lueur décidée. Elle est Gémeaux… j’ai l’habitude de ses brusques changements d’humeur.

— Tu as combien de temps pour donner ta confirmation ?

— Avant la fin des vacances de Noël, le poste est pour février.

Elle saute sur ses pieds et me force à me lever à mon tour.

— OK ! Tu veux te barrer pour oublier ton enfoiré d’ex, parce que tu déprimes et n’arrives pas à tourner la page ?

— T’as tout résumé.

— Très bien, laisse-moi trente jours à compter d’aujourd’hui.

— Trente jours pour ?

– Pour effacer cette version triste de toi, et faire renaître la seule, la vraie et merveilleuse meilleure amie que j’aime.

Elle crache dans sa paume et me la tend :

— Jure-moi de me suivre dans tous mes délires pendant ce laps de temps.

Je grimace de dégout et marmonne :

— Mais t’es pas nette !

— Tu me le dois bien, non ? Et je te promets que si tu ne changes pas d’avis, alors, j’accepterai ta décision sans faire la gueule. Avec un grand sourire même. Crache et serre-moi la main.

Ses doigts approchent, je fais un pas en arrière pour les éviter.

— D’accord, mais pas d’échange de salive ! T’es dégoûtante !

Elle s’esclaffe puis braque son regard sérieux dans le mien.

— Alors, promets-le-moi sur Pépito.

Si elle me demande de le faire, je ne peux pas m’y soustraire et promettre sur la tête de notre regretté – et adoré - cochon d’Inde est un acte grave. J’ignore dans quelle aventure je me lance, mais parce que je l’aime cette nana déjantée, je n’ai pas d’autre choix.

— Je te le promets sur Pépito, dis-je alors, solennelle.

***J moins 29***

Emy

 

 

 

Avec un grognement, je m’étire de tout mon long. Nouvelle nuit d’insomnie, nouveau réveil difficile. C’est l’histoire de ma vie depuis que Thomas m’a plantée comme une merde il y a trois ans, onze mois et un jour. Je ne pousse pas le vice à compter les heures. J’ai abandonné au bout d’une année.

Lamentable… pitoyable… minable…

J’en suis arrivée à un point où je fais des rimes de bon matin. Du moins, matin est incorrect. Il est presque midi et je traîne entre mes draps depuis plus de treize heures. Je me transforme en marmotte. Et pas parce que je plie du papier d’alu sur du chocolat, non… mais bien car je passe plus de temps à dormir – essayer de dormir – qu’à faire quelque chose de mon existence. Et aussi pour mon manque de motivation à m’épiler. Si ça continue, je vais avoir une fourrure digne de cet animal !

Mais pourquoi me faire chier ? Aucun mec ne m’a vue à poil depuis Thomas. Ma libido s’est envolée avec lui, tout comme ma joie de vivre et mon amour propre.

J’attrape mon smartphone pour effectuer ma première, et principale, activité de la journée. Espionner mon ex. Le stalker comme on dit dans le langage geek. Eh oui, je suis aussi une foutue harceleuse de l’ombre. Je me suis créé de faux comptes pour pouvoir suivre ses moindres faits et gestes. Résultat : je morfle encore plus en le voyant mener sa vie parfaite avec sa nouvelle copine parfaite.

Je suis fatiguée de mon comportement, mais c’est plus fort que moi. Je ne réussis pas à le sortir de ma tête. Je suis consciente que c’est obsessionnel et prie chaque jour pour croiser quelqu’un qui me le fasse oublier. Hélas, ce ne sont plus des œillères que j’ai, mais bien un bandeau totalement occultant. Aucun homme ne trouve grâce à mes yeux. Je ne les vois même pas. Le peu qui ose m’aborder en dépit de ma tronche de panda en fin de vie doit me trouver si froide qu’ils font vite demi-tour.

— Oh merde, enfoiré !

Il a emmené sa pouf dans notre restaurant préféré et affiche une photo d’eux devant l’enseigne. Celui-là même où il a demandé ma main. J’active les notifications de la publication pour suivre les éventuels commentaires, puis lance ma chanson déprime du moment, Memory de Barbra Streisand. Mon Dieu, le summum du cliché de la pauvre fille malheureuse...

Je me souviens du temps où je savais ce qu'était le bonheur.

Cette phrase me fait chialer à chaque écoute. Et en bonne maso que je suis, je me la mets en boucle.

Mon téléphone sonne et interrompt ma séance de torture. Un message de Jenni vient d’arriver. Et bien sûr, elle me secoue les puces.

Ici la brigade anti-loque ! On se bouge le popotin ! Ordre du chef ! Et que ça saute !

Je lève les yeux au ciel, agacée qu’elle me connaisse si bien.

— Allez Emy, il est temps de te débarrasser de ton haleine du matin ! grommelé-je en rabattant mes draps.

Je me traîne hors du lit puis ouvre les doubles rideaux de ma baie vitrée. Les nuages sont bas, Portobello road est plutôt calme. Thomas et moi avons acheté cet appartement dans une des nombreuses résidences colorées du fameux quartier de Notting Hill. Mon idée bien sûr… En référence à la comédie romantique avec Hugh Grant et Julia Roberts. C’était le temps où je croyais en l’amour inconditionnel.

Autant dire, une éternité… une autre vie.

J’ai pu le garder, car j’ai la chance de ne pas connaître de soucis financiers. Digne héritage de feu mes parents. Tous deux décédés dans un accident de voiture lorsque j’étais enfant. Détail qui me permet aussi de glander en paix sans m’inquiéter de la prochaine facture.

Comme à chacun de mes réveils, je vais me planter face à mon miroir sur pied. Histoire de déprimer un peu plus. J’ai pris quelques kilos, mais j’ai surtout cessé toute activité physique. Mes jambes ne sont plus toniques, ma peau moins lisse. Je pivote et jette un œil à mon derrière perdu dans un short gris informe. Moi qui adorais le sport et possédais le plus beau fessier de tout Londres…

RIP popotin de latino !

J’ai toujours une taille fine mais ça ne durera pas si je continue à ce rythme. Et que dire de ma coupe de cheveux raplapla. Ou plutôt ma non-coupe de cheveux. Je maîtrise à la perfection l’effet coiffé-décoiffé. Surtout décoiffé. Mes longues mèches brunes pendent, ni raides, ni ondulées. Une sorte de mix négligé et terne. Je réalise qu’ils descendent presque jusqu’à mes reins. Des cernes creusent mon visage et même le bleu de mes iris ne rattrape pas le tableau. Ma peau a besoin d’un gommage et mes sourcils d’un sérieux débroussaillage. Et que dire de ma manucure ? Rien. On l’oublie, on n’y pense même pas !

Après une douche à rallonge, je me traîne jusqu’à la cuisine puis allume la machine à café. Le ronronnement habituel résonne et me réconforte. J’apprécie mon rituel et que tout se déroule sans surprise. J’attrape mes chocos et une boîte de céréales pour gamin avant de m’avachir sur le canapé, armée de ma tasse fumante.

— Salut meilleur ami.

Je me roule dans un plaid, allume la télé et lance ma plateforme de streaming préférée. Oh bordel ! Ils ont déjà sorti les téléfilms romantiques de Noël. Deux mots rédhibitoires en une seule phrase ! Et dire que j’en bouffais à la pelle avant l’épisode Thomas…

En totale contradiction avec mes envies, je clique sur The Holiday puis m’installe avec mes céréales sur les genoux. Rien de pire que ce film : de l’amour, de l’amour et de l’amour ! Quel est donc ce besoin de me faire du mal sans arrêt ? C’est humain à ce qu’on dit.

M’en fiche, j’en veux plus !

À force de me le répéter, je vais bien finir par y croire.

Je jette un œil mauvais au sapin installé dans un coin de l’appartement. Il me donne presque l’impression de me narguer avec son effluve trop présent pour être ignoré.

— Fais pas le malin toi ! En deux secondes je te crame si je veux !

Me voilà en train de parler à un sapin ! Je lui tire la langue et me concentre sur la télé non sans avoir vérifié mon smartphone. Thomas a mis un smiley bisou cœur au commentaire dégoulinant de sa meuf. Beurk… ce déballage de sentiments me donne la gerbe.

Jalousie quand tu nous tiens.

La porte s’ouvre et Jenni entre armée d’un large sourire. J’ai dû beaucoup plus traîner que je ne pensais. Je regarde l’heure, interloquée.

— T’as déjà terminé le taf ?

— C’est moi la patronne, je te rappelle.

— Oui, mais d’habitude, tu rentres pas avant le dîner.

Elle se jette sur le canapé et m’entoure de ses bras. Sa fourrure rose est trempée, je la repousse en râlant.

— Il pleut ?

– Non, je suis passé au lavomatique ! rétorque-t-elle, ironique. Évidemment qu’il pleut !

— Et donc, pourquoi viens-tu m’envahir aussi tôt ?

— Je suis chargée d’une mission.

— Une mission ? demandé-je en la scrutant sans comprendre.

Elle pointe son index sur le haut de ma poitrine et redresse le menton avec fierté :

— TOI. T’as pas oublié ce que tu m’as promis hier ?

Je grogne et retourne à mes céréales, saoulée par avance de la suite. Je la connais, quand elle a une idée en tête, elle ne l’a pas ailleurs. Jennifer possède une petite entreprise de décoration d’intérieur. Elle a d’ailleurs refait toute celle de mon appart avant d’y emménager. Elle est douée dans son boulot et surtout, elle s’y investit cœur et âme. Alors, qu’elle soit ici en pleine semaine à cette heure, n’est pas bon signe pour moi.

— Arrête de t’empiffrer de trucs sucrés ! s’exclame-t-elle en me volant mon paquet. On dirait une gamine en crise d’ado…

Elle s’interrompt et sa bouche forme un O de surprise.

— NOM D’UN PETIT BONHOMME POILU ! Mais c’est quoi ça ?

Elle désigne mes tibias.

— Tu fais la grève du rasoir ? Ou t’essayes de faire concurrence à Chewbacca ? Non parce que là… c’est gagné d’avance ! Oh bordel… Jamais vu ça !

Je tire mon plaid sur mes jambes. Voilà pourquoi je ne tiens pas à ce qu’elle me voie en pyjama. Jenni en fait toujours des tonnes et ça m’énerve ! Je ne suis pas d’humeur. Bon, OK, ça fait bientôt quatre ans que je ne le suis pas.

— Oh, fais pas la tronche, je te taquine ma puce. Mais… je peux toucher ? Ça doit être tout doux !

— Mais t’es chiante !

— Haaan t’es mignonne quand tu boudes, et tu regardes un film d’amour ! Je savais bien que c’était pas tout mort dans ton petit cœur !

Je soupire et me demande comment je peux la considérer comme ma meilleure amie. Ce n’est pas humain tant de lourdeur.

— T’es MÉGA chiante !

Elle plante un bisou sur ma joue et se lève retirer manteau et chaussures.

— C’est pour ça que tu me kiffes. Parlons peu, parlons bien. Dans cinq jours, on se casse !

Je me redresse.

— Pardon ?

— On se casse. On se tire. On se fait la malle !

— Euh… C’est quoi ce délire ?

— T’as promis. Alors, pose pas de questions, retrouve ton passeport, prépare tes valises… et surprise ! Cette année, nous allons fêter Noël loin de cet appart rempli de mauvaises ondes. Je m’occupe de tout. Sois heureuse, tu vas m’avoir tout à toi pendant un mois entier !

Oh, je le sens mal. Très mal même ! Telle que je la connais, elle a monté une opération improbable et un peu dingue. Mais j’ai juré sur Pépito…

— Mais tu fais ça en famille d’habitude. Et tes clients ?

— Je te l’ai dit. Je suis ma propre patronne, autant que ça me serve. J’ai décalé à janvier tous mes rendez-vous, et en ce qui concerne ma famille, ne t’en fais pas pour eux.

— Va falloir m’en dire plus.

Elle m’offre un sourire malicieux et hausse les sourcils.

— OK. Alors… prends des affaires chaudes et laisse ta mauvaise humeur ici. Je t’emmène voir le père Noël !

***J moins 28***

Emy

 

 

 

Dix heures du matin et me voilà déjà dans les rues à courir, Jenni pendue à mon bras. Elle n’a pas arrêté de jubiler et de sauter de partout depuis la veille. Et impossible de lui tirer les vers du nez. Elle refuse tout net de me révéler quoi que ce soit sur notre – je cite – incroyable, merveilleuse, splendide, épopée à venir. L’air frais m’arrache un frisson et je remonte mon écharpe plus haut sur mon visage. Ça fait un bout de temps que je ne suis pas sortie. Je reconnais cependant que m’aérer l’esprit est une bonne idée.

Jenni hèle un taxi et me pousse dedans sans explication. Elle chuchote les instructions à l’oreille du conducteur. J’ignore où elle me traîne aussi tôt, mais curieusement, je ne râle pas. Je ne lui avouerais pas mais dès lors qu’elle m’a annoncé notre départ prochain, j’ai la sensation qu’un poids s’est envolé de mes épaules.

Un poids léger… mais c’est un sacré bon début !

Tandis que le Cab s’infiltre dans la circulation, elle lève la main et décompte sur ses doigts.

— Billets d’avion, OK, AVE, en cours, gérer le planning, quasi terminé, louer la voiture, OK.

— AVE ? C’est quoi ce truc ? la coupé-je.

Elle me dévisage avec une moue malicieuse.

— Si je te le dis… je devrai te tuer ensuite.

— Grrrr mais tu vas me rendre dingue ! On va où là ?

Elle agite ses sourcils et murmure :

— Surprise…

Je ne peux empêcher mes lèvres de s’étirer en un petit sourire. Même si elle met mes nerfs à rude épreuve, je l’adore. Sans elle, je pense très sérieusement que je ne serais plus de ce monde. Un amour malheureux peut être si destructeur qu’on en perd parfois l’envie de vivre. Et ce fut mon cas. Sans elle pour me tirer vers le haut et me botter les fesses au quotidien, j’aurais baissé les bras.

En tout cas, une chose est claire, je vais monter en avion pour la première fois de mon existence. Et ça me donne la nausée ! D’autant plus que je ne connais pas la destination et que j’ignore donc le temps de vol. À bientôt trente ans, je n’ai jamais fait cette expérience, préférant garder mes pieds bien sur terre.

Je prends mon mobile et ouvre le navigateur. J’ai très envie de tricher soudain. Je tape les lettres A, V et E avant de lancer la recherche. Jenni est trop occupée à faire des selfies cul de poule pour me capter.

— La vache ! m’exclamé-je en voyant le résultat.

Le premier site proposé est un formulaire de demande officielle pour entrer au Canada.

Oh bordel… le pays des caribous !

— Jenni… Sérieux, tu veux qu’on parte à l’autre bout du monde comme ça ? Dans quelques jours sans préparation mentale ni rien ?

— Oh ça va… tu vas bien te barrer à New York en février !

— Oui mais j’y pense depuis plusieurs mois !

Elle croise ses bras, son visage s’assombrit.

— Et tu n’as pas jugé utile de m’en parler avant.

— Je n’étais pas sûre et… OK. Je suis une connasse.

— Oh que OUI !

— J’aurais dû, pardon.

— Oh que OUI bis ! T’as de la chance que je suis une nana en or. Mais sache que dans mon esprit, je t’ai déjà tuée dix fois.

Je m’esclaffe et entrelace ses doigts aux miens. La culpabilité me serre le ventre, je réalise encore une fois le bonheur de l’avoir dans ma vie.

— Bon, tu veux toujours pas me dire où on va ?

Elle secoue la tête, le regard fixé sur nos mains.

— On arrive bientôt, répond-elle, pensive.

Le taxi ralentit puis s’immobilise sur une place proche de Westfield. Tandis que nous descendons du véhicule, je me rends compte que l’idée de partir loin de Londres m’enchante et m’excite. Mais je suis une citadine, une vraie de vraie, alors, j’espère que Jenni ne va pas nous embarquer dans des contrées trop isolées.

— T’es prête pour la prochaine étape ? s’enquiert-elle, toute trace de rancœur disparue.

— Ça dépend ce que c’est…

— Je lance l’opération sus aux poils !

— Suce les quoi ? 

Elle éclate de rire et précise :

— Un, bar à sourcils, deux, épilation totale.

— TOTALE ? Hors de question ! m’épouvanté-je à l’idée de me retrouver aussi lisse qu’un nouveau-né.

— Chut, m’interrompt-elle, un index sur la bouche. Promesse… Pépito… Etc.

Je clos les paupières et inspire à fond. Je le savais… je le savais ! Cette fille est timbrée !

— Je ne survivrai pas à ce mois à tes côtés.

— Et trois, une bonne bière fraîche entre copines, termine-t-elle sans prendre en compte ma remarque.

Je souris, dépitée.

— Le dernier point me convient. On ne peut pas sauter les deux premières étapes ?

— Pour que tu fasses fuir d’éventuels prétendants avec tes buissons qui te servent de sourcils ? Jamais !

Elle se détourne et emprunte le chemin du centre commercial. Saisie d’un doute, je m’accroche à son bras pour la retenir.

— Attends deux secondes. T’as pas dans l’idée de jouer les conseillères matrimoniales ?

— Oh voyons ! Loin de moi la volonté de te caser ! Tu sais bien ce que je pense de ça.

Je souffle, soulagée. J’ai aucune envie de supporter de quelconques présences masculines pendant… les dix, voire vingt, prochaines années.

— Cela dit, te faire redevenir l’épicurienne de notre jeunesse est mon objectif numéro un ! Prendre du plaisir, du plaisir et encore… du plaisir !

Et zut, j’ai crié victoire beaucoup trop vite.

 

***J moins 27***

Emy

 

 

 

Agenouillée dans ma chambre, je regarde avec dépit ma valise ouverte. Je n’ai plus grand-chose de potable à me mettre. Je n’ai pas renouvelé ma garde-robe depuis bien longtemps. En vérité, toutes mes tenues sont ternes, usées et informes. Le peu qui me semble encore correct remonte à mes années Thomas et… je ne rentre plus dedans ! J’ignore même pourquoi je les garde.

Pour contribuer à ton masochisme peut-être ?

Si Jenni m’en laissait le temps, j’aurais pu aller me racheter quelques fringues. Hélas, ce n’est pas le cas, et je n’ai de toute façon pas du tout la motivation de courir les magasins en quatrième vitesse. Et si elle m’avait laissé un an d’avance… j’aurais pu me remettre au sport et faire un régime.

Après la torture de l’épilation la veille, Jenni a décidé de prendre en charge mon planning de A à Z. Dans deux heures, j’ai rendez-vous pour une manucure pieds et mains, puis chez l’esthéticienne pour un soin complet. Visage et massage du corps. Demain, c’est au tour de mes cheveux d’y passer.

Et ensuite, le grand départ.

Notre avion décolle dans deux jours. Jenni a chopé des places à bas prix de dernière minute. Et je crois bien que j’ai hâte d’y être.

En plus, point positif : Jenni a refilé son super sapin au voisin !

Je me lève pour parcourir mon stock de chaussures. Encore pire que mes vêtements. De vieilles baskets, des bottines plates dépassées et mes sandales achetées cet été. Super pour aller au Canada en plein hiver ! J’attrape des tennis pour les ajouter dans ma valise et me fige en découvrant une jolie paire d’escarpins blancs cassés dans le fond. Je les prends avant de m’affaisser sur moi-même, le cœur au bord des lèvres.

Je les ai portés une unique fois. Le jour de notre mariage, trois mois avant qu’il me quitte. Si j’avais su ce jour-là qu’il transformerait mon paradis en enfer… jamais je n’aurais prononcé ce oui fatidique.

Jusqu’à ce que la mort nous sépare… La blague !

— Oh lala, tu fais quoi ? intervient ma coloc en entrant à grands pas dans la pièce. On a dit, terminé la déprime !

— Je fais mes valises, c’est tout. Et j’ai vraiment que dalle en état… C’est désespérant !

— OK. Je m’occupe de ton souci de fringue. Par contre, mets-moi ça aux ordures.

Je lui jette un œil las.

— Mettre quoi aux ordures ?

— Ces chaussures que tu enlaces comme s’il s’agissait d’un mignon chaton.

Hors de question de faire ça. Je les balance à leur place et me relève, mais Jenni ne compte pas lâcher l’affaire. Elle me bouscule pour les reprendre, puis se dirige au pas de course vers la cuisine.

— Arrête ! crié-je en la poursuivant. Elles sont même pas abîmées !

Elle se plante devant la poubelle et me les tend.

— Fais-le.

Je secoue la tête et croise mes bras sur la poitrine, la gorge serrée.

— Non.

— Si.

— Non !

Elle écarquille les yeux et les balance de droite à gauche. Ses iris clairs étincellent de colère.

— Je supporte plus de te voir comme ça. Si tu ne fais pas un petit effort, on n’avancera jamais ! Alors… si, tu vas les jeter. Pour ton bien-être. Et le mien aussi. Je ne peux pas t’aider si tu ne m’en laisses pas l’occasion. Si je ne t’aide pas, tu resteras dans cet état et notre amitié terminera dans le mur. Je ne peux pas être plus claire.

Vaincue par son argumentaire, je prends la paire d’escarpins, ouvre la poubelle et les lâche dedans. Les voir échoués au milieu des déchets me brise le cœur. Ils étaient l’ultime souvenir de mes jours heureux. Mais l’idée de perdre Jenni me terrifie. Sans elle, je ne m’en sortirai pas.

Quand je referme, une larme roule sur ma joue. Mon amie approche et m’enlace avec un soupir.

— Ça va aller ma puce. Dans un mois, je te jure que tu seras passée à autre chose. Fais-moi confiance. Regarde, grâce à moi, t’as fait un régime express.

— Comment ça ?

— T’as perdu au moins cinq kilos de poils hier…

J’éclate de rire entre mes larmes. Cette nana est une magicienne.

***J moins 26***

Emy

 

 

 

Me voilà assise face à mon reflet dans l’immense salon de coiffure où Jenni m’a pris rendez-vous. Mes yeux bleus sont bouffis d’avoir trop pleuré, mon cœur, déchiré. À mon réveil, lors de mon habituel espionnage, je suis tombée sur une publication dont je ne me remettrai jamais. Thomas a demandé en mariage sa petite amie et en a fait l’annonce officielle sur ses réseaux sociaux. Ils pissent le bonheur tous les deux. Je me sens tellement mal que j’ignore comment je me suis traînée jusqu’ici.

Le regard flou, je lis les commentaires enjoués de leurs proches sans pouvoir m’arrêter. D’anciens amis que l’on avait en commun s’émeuvent sans même penser à moi.

Mais comment pourraient-ils se douter que quatre ans après, je suis toujours là, à chialer sur mon mari perdu ? COMMENT ?

Des mains fraîches atterrissent sur mes épaules et me font sursauter. Une jeune femme rousse m’observe avec gentillesse. Je tente de lui renvoyer son sourire dans le miroir, mais n’obtiens qu’un piètre et pitoyable rictus.

— Mauvaises nouvelles ? s’enquiert-elle.

J’acquiesce et me décide enfin à poser ce foutu téléphone.

— Bonne initiative, approuve la coiffeuse en jouant avec mes longues mèches brunes. Ici, vous devez prendre un moment rien qu’à vous. Alors, que fait-on de cette chevelure ?

— De cette paille vous voulez dire.

— C’est vrai qu’ils sont secs, mais avec un peu d’entretien, je suis persuadée qu’ils sont magnifiques. Vous avez une superbe longueur.

Oui… Et Thomas adorait glisser ses mains dedans lorsque nous faisions l’amour. Je ferme les paupières et chasse de mon esprit les images de nos étreintes. Ce n’était pas le septième ciel à chaque fois, mais ses caresses et ses mots tendres me donnaient la sensation d’exister et d’être belle.

Que des mensonges !

Quand je rouvre les yeux, je sais ce qu’il me reste à faire.  Nouvelle vie, nouvelle apparence. Je prends une grande inspiration et d’une voix ferme déclare :

— On change tout.

— Vous êtes sûre ?

— À mille pour cent, affirmé-je.

— Parfait.

Tourne la page, termine le chapitre et ferme le livre, Emy.

Fin de l'extrait