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CHAPITRE 1
Seule dans la nuit

   

Malgré l’heure tardive et la température fraîche de ce tout début novembre, Perpignan est encore très animée. De nombreuses voitures sillonnent les rues en tous sens et croisent des groupes de fêtards. C’est samedi soir, et comme tous les week-ends, le centre-ville est plein de vie.

Au milieu de l’agitation ambiante, une silhouette solitaire marche d’un pas énergique en longeant les murs. Vêtue d’une veste cintrée noire qui descend jusqu’à mi-cuisse et d’une paire de bottes satinées, elle est très élégante et attire les regards masculins. Ses traits sont dissimulés sous une large capuche et ses doigts manucurés de rouge serrent une épaisse enveloppe.

Après avoir jeté un bref coup d’œil, elle traverse au milieu de la circulation. Le hurlement d’un klaxon fuse, suivi d’une insulte à son encontre, tandis qu’elle s’enfonce dans une ruelle sombre. Elle ne s’attarde pas et s’empresse de continuer son chemin, ignorant les vociférations du conducteur mécontent.

À présent loin des bruits de la ville, ses talons claquent sur le bitume au rythme de sa marche rapide. À quelques mètres derrière elle, un groupe de cinq hommes la suit en rigolant. Ils se bousculent et plaisantent à coups de blagues vulgaires et autres pitreries de bas étage. Peu à peu, ils se rapprochent d’elle et commencent à l’interpeller en sifflant. Ils sont bourrés et ont certainement très envie de s’amuser un peu.

Étrangement, elle n’accélère pas, au contraire, elle réduit volontairement son allure et finit même par s’immobiliser pour les laisser la rejoindre. Quelque peu déstabilisés, les fêtards échangent des regards intrigués et s’arrêtent à quelques pas d’elle. Celui qui semble être le meneur avance légèrement en titubant, puis lui offre un salut théâtral.

— Bonsoir, jolie demoiselle.

Le dos droit, bien plantée sur ses pieds, elle ne bouge pas.

— T’es pas très polie, dis donc ! continue-t-il avec un ricanement.

Encouragé par ses amis et les probables grammes d’alcool que contient son sang, il pose une paume sur l’épaule de la jeune femme qui tressaille imperceptiblement.

— Mes potes et moi, on a très envie de te connaître, tu sais.

Les quatre autres approchent et les encerclent en gloussant bêtement. Elle tourne la tête à droite et à gauche, glisse son enveloppe dans une poche intérieure, puis tout s’enchaîne alors très vite. Ses ongles manucurés se posent sur les doigts du chef de bande, de la fumée grisâtre apparaît, et sans qu’il n’ait le temps de réagir, ce dernier se retrouve projeté contre un mur plus loin.

La bouche grande ouverte de stupéfaction, ses amis restent figés, semblant ne pas comprendre le revirement de situation. Le gémissement plaintif de l’homme à présent allongé au sol les sort de leur torpeur.

L’un d’eux brandit un couteau.

— T’es cinglée ! Tu vas payer ça, connasse ! Allez, les mecs, on va la calmer !

La jeune femme pivote lentement face à ses assaillants. Elle savait que ça tournerait mal, elle l’avait senti avant même qu’ils le comprennent eux-mêmes. L’alcool, mélangé à leur nature de voyous et à leur testostérone exacerbée, allait obligatoirement faire déraper la situation.

Son Empathie ne la trahit jamais !

Ses iris vairons se vrillent dans le regard de celui qui vient de l’invectiver. Comme ses acolytes, il est vêtu dans le style motard et porte du jean de la tête aux pieds. Un foulard rouge recouvre ses cheveux noirs, de nombreuses bagues ornent ses doigts. Le parfait cliché… Il est grand et costaud, mais elle ne ressent aucune frayeur.

Pourquoi aurait-elle peur ? Elle est l’une des créatures les plus puissantes de cette planète et elle adore ça. Les changements qui s’opèrent en elle depuis que l’Ether l’a contaminée lui procurent des sensations contradictoires. Parfois dans un état extatique, d’autres fois emplie de culpabilité et de frayeur quant à la suite des événements et aux conséquences, un peu comme si deux Élianor cohabitaient dans un même corps. La bonne et la mauvaise… le Yin et le Yang.

Un grondement de son assaillant la ramène à l’instant présent. Elle incline le visage, lui offre un sourire à fossettes adorable, puis susurre :

— Viens plus près de moi... gros dégueulasse.

— Tu… t’as dit quoi là ? articule l’homme rouge de fureur.

— Gros dégueulasse.

Dans un cri, il bondit sur elle avec la ferme intention de lui enfoncer sa lame dans le ventre. Ses acolytes le suivent dans un même mouvement. Leur assaut est très vite stoppé par une force invisible qui les fait se tordre en deux. Leurs traits déformés indiquent une souffrance extrême tandis que la jeune femme inspecte leurs esprits.

— Vous êtes pires que ce que j’avais perçu ! gronde-t-elle avec mépris en découvrant les dents. La dernière fille que vous avez violée ne s’est pas défendue comme je le fais !

Encore sonné, le meneur, sans être atteint par son pouvoir, se relève lentement puis la contourne dans l’ombre pour l’attaquer par-derrière. La terreur et l’incompréhension se lisent sur son visage violacé.

Les iris de la jeune femme auparavant bleu et vert s’assombrissent au fur et à mesure qu’elle intensifie son emprise mentale. Ses agresseurs, maintenant devenus ses victimes, sont presque inconscients, seuls quelques râles s’échappent de leurs lèvres entrouvertes.

Les délaissant, elle se tourne vers le dernier, encore debout, qui s’apprête à lui bondir dessus. Ses paumes s’illuminent de bleu. Les yeux de l’homme s’écarquillent face au phénomène qu’il ne peut comprendre, et dans un sursaut de courage, il balbutie :

— Qu’est-ce que t’es, espèce de sorcière ?

— Oh, pardon...

Elle retire sa capuche, laissant échapper sa longue chevelure noire. Elle est vraiment très belle et respire presque l’innocence. Presque... car ce qui émane d’elle, même le simple humain qu’il est peut le ressentir : le Mal à l’état pur.

— Je suis Élianor, Gardienne de l’Eau, ravie de vous rencontrer.

Avant qu’il n’ait le temps de répondre, un rayon turquoise fond sur lui et le soulève à trois mètres au-dessus du sol avec violence. Ses glapissements résonnent dans la ruelle, mais personne ne l’entend. Et de toute manière, personne ne pourrait lui venir en aide. Ce soir, ils se sont trompés de victime et sont tombés sur bien plus dangereux qu’eux.

Elle tend son index vers lui.

— Vous ne ferez plus jamais de mal ! Je vais m’en assurer !

Du bout de son doigt apparaît alors un long filament gris qui s’étire puis s’enroule autour du cou du fêtard terrifié. Doucement, le fil se resserre, il commence à suffoquer, les yeux exorbités. Elle prend du plaisir à le sentir souffrir avec une telle intensité, mais elle n’a plus le temps de s’amuser. Elle ramène son bras à elle d’un geste brusque et l’homme cesse de se débattre. Le craquement sinistre ne peut induire en erreur, elle vient tout simplement de lui briser la nuque.

Toujours à terre, les quatre autres sont figés de peur et restent immobiles dans l’espoir qu’elle s’en aille sans s’occuper d’eux. Elle ne peut cependant pas laisser de témoins. Ses paumes s’activent à nouveau, bien plus puissamment.

— Désolée les mecs, rien de personnel... Vous ne manquerez pas au monde de toute façon.

L’Énergie bleue qui s’abat sur eux les cloue au sol. Pendant quelques secondes, la ruelle s’illumine comme en plein jour. Les cris d’agonies s’éteignent peu à peu, tout redevient sombre et silencieux. Élianor lisse sa veste tout en s’assurant que personne ne les a espionnés, puis remonte sa capuche avec un sourire satisfait. Tout ce bazar risque d’attirer les badauds, elle ne doit pas traîner. Elle vérifie que son précieux colis est toujours à sa place dans sa poche intérieure et repart de son pas rapide, sans un regard en arrière.

Après avoir emprunté plusieurs rues annexes, elle débouche finalement sur une large avenue où se trouve son objectif. Avec un sourire, elle glisse l’enveloppe dans la boîte aux lettres d’une vieille bâtisse, puis reprend son chemin sans plus s’attarder. D’une de ses poches, elle sort une bouteille miniature de Whisky, la débouche et avale quelques gorgées d’alcool.

Ce soir, comme tous les samedis, elle compte bien s’éclater ; oublier qui elle est et tout ce qui l’entoure. Depuis quelque temps, elle ressent le besoin irrépressible de profiter d’une vie de jeune femme normale, celle dont elle a été privée durant si longtemps.

Avec un sourire, elle pousse alors la porte d’un club privé devant lequel elle vient d’arriver. Elle aurait cependant dû vérifier que tous les humains étaient bien morts... car dans l’ombre de la ruelle, l’un d’eux est éveillé. Ses yeux bien ouverts ont enregistré chaque détail, tout comme son mobile avec lequel il a pu filmer quelques secondes de l’attaque. Il ne sera plus jamais le même.

CHAPITRE 2
À bout de nerfs

  

3 semaines plus tard

 

La mine sombre, Guillaume vérifie l’heure sur son téléphone.

Vingt minutes de retard… Elle va le rendre dingue !

La patience n’est pas son fort et, depuis qu’il connaît Élianor, le peu qu’il possède est mis à rude épreuve, encore plus depuis ces derniers mois. Appuyé contre sa Ducati face à l’entrée du Sanctuaire d’Yparys, son casque posé à ses côtés, il décide d’attendre un peu. Ce n’est pas la première fois qu’elle lui fait faux bond, il redoute que ce soit à nouveau le cas.

En réalité, c’est même régulier.

Auparavant, elle lui servait des excuses plutôt valables, par exemple une mission de dernière minute, une convocation auprès du Grand Maître, ou un souci familial, mais depuis quelques semaines, elle ne s’embête même plus à argumenter ses retards ou ses absences. Il la soupçonne même de lui mentir depuis un petit moment. Et cela le met dans une colère noire !

Qu’arrive-t-il à la jeune femme dont il est tombé amoureux il y a trois ans ?

Il l’ignore, mais il va falloir que ça cesse, car il déteste qu’on le prenne pour un con. Il admet que la confrontation avec Héra à Yellowstone ait pu ébranler la Gardienne, lui en garde d’ailleurs un très mauvais souvenir. La mort de Youri a été un drame pour tous… Or depuis ce jour funeste, elle n’est plus tout à fait la même : plus agressive, désinvolte et parfois sans grande considération pour ceux qui l’entourent. Un peu comme si elle redevenait cette adolescente revêche, un brin égoïste, qu’elle était il y a des années. Fort heureusement, la véritable Élianor réapparaît souvent et lui confirme qu’elle est toujours bien là : forte, mature et généreuse. C’est pour cela qu’il prend sur lui. Bien que son comportement empire de semaine en semaine, il lui fait confiance, elle se ressaisira. Il le faut, car il ne tiendra pas non plus éternellement.

La nuit est installée depuis quelques heures, les nuages qui s’amoncellent annoncent une dégradation de la météo. Un vent glacial se lève, cela augmente d’un cran sa mauvaise humeur. Heureusement que sa chaleur de Lycanthrope le protège un peu, sans cela, il aurait fini par geler sur place. Novembre tire sur sa fin, l’hiver a pris de l’avance cette année dans les montagnes. Un grincement retentit, la porte en chêne tourne sur ses gonds en laissant apparaître Aleksi, le tout récent Guerrier, ami d’enfance d’Élianor.

— Salut, lance-t-il avec un air faussement léger. Tu vas bien ?

Guillaume serre la main qu’il lui tend, mais perçoit bien qu’il est gêné. Il sait parfaitement ce qu’il va lui annoncer.

— Balance l’info…

— Désolé. Mais elle n’est pas là.

— Non ? Incroyable ! rétorque-t-il avec une pointe ironique dans la voix.

Ce n’est pas la première fois qu’Aleksi sort le prévenir. Les Guerriers surveillent de près les alentours du Sanctuaire, un des combattants a dû informer le jeune homme de sa présence. Ils le connaissent tous, Guillaume sait que son absence n’est pas encore digérée par tous. Lorsqu’il a révélé au grand jour sa relation interdite avec Élianor, il n’a pas eu d’autres choix que de les quitter. Une terrible épreuve pour lui qui n’avait qu’un objectif depuis son enfance : devenir Guerrier de la Guilde. Cependant, il ne regrette pas sa décision, car découvrir l’amour, le vrai, dans les bras de la Gardienne, est la meilleure chose qui lui est arrivée de toute son existence.

Enfin… pas ces derniers temps.

Aleksi toussote, puis rompt le désagréable silence :

— Elle déconne pas mal, je ne comprends pas trop ce qui lui arrive. J’ai bien tenté de lui parler, mais ses sarcasmes ont eu raison de moi.

— J’y ai droit aussi.

— T’as essayé de l’appeler ?

Guillaume acquiesce avec un grognement, puis se redresse avant de remonter la fermeture éclair de son blouson.

— Tu veux que je lui dise que tu l’as attendue si je la vois ? propose le Guerrier.

— Je lui dirai moi-même.

Son ton est sec. Bien qu’il sache qu’Aleksi n’est pour rien dans ses soucis, il ne peut empêcher son agacement de faire surface. Ce dernier se balance d’un pied sur l’autre, a priori mal à l’aise et frigorifié. Guillaume culpabilise un peu et décide de poser quelques questions, afin de détendre l’atmosphère.

— Sinon, ça se passe bien ? Comment est le nouveau Maître d’armes ?

— Ouais ! C’est super, il est plutôt pas mal. Je me renforce un peu plus chaque jour. J’ai trouvé ma vraie vocation, c’est le top !

— Heureux pour toi.

Aleksi se mord une lèvre, devinant sûrement que son ami est nostalgique de son passé au sein des combattants de la Guilde puis ajoute :

— Tu sais, t’étais carrément mieux en Maître d’armes… Tu manques à pas mal de mecs ici.

Guillaume hoche la tête, reconnaissant de sa gentillesse qui lui réchauffe le cœur.

— Tu deviens quoi, toi ? continue Aleksi avec curiosité.

— Je baroude à droite et à gauche, j’explore les coins. Je suis retourné voir ma famille aussi.

— OK. Cool…

— Pour tout te dire, je me fais royalement chier. Heureusement qu’Élianor me complique la vie, ça m’occupe !

Ils s’esclaffent de concert, puis Aleksi le dévisage avec sérieux quelques instants.

— Reviens au Sanctuaire. On aura toujours besoin de personnes comme toi même si tu n’es plus dans nos rangs.

Guillaume passe une main nerveuse dans ses mèches brunes mi-longues, puis attrape son casque, soudain pressé de quitter ces lieux. Il en est incapable et le lui expliquer est trop compliqué. Il préfère garder pour lui ce qu’il a sur le cœur.

— Je vais y aller.

— Je pense vraiment ce que je t’ai dit.

— Je sais et je… je t’en remercie. Je vais y réfléchir.

— Je comprends.

Non, il ne comprend pas, mais il préfère se taire pour ne pas devenir agressif. De plus, la lune est presque pleine, ce n’est donc pas le moment de s’attarder sur ce genre de sujets. Son caractère bouillonnant risquerait de prendre le dessus. Il enfile alors son casque puis démarre le moteur de l’Italienne. Aleksi ne cherche pas à le retenir, mais affiche un air triste. Après un dernier signe d’adieu, Guillaume s’élance sur la route étroite et sinueuse des Pyrénées. Tout en poussant les chevaux de l’engin, il réfléchit à sa destination. En réalité, il est presque sûr de savoir où trouver Élianor. Ce ne serait pas la première fois qu’il la retrouve éméchée dans un de ces endroits branchés en ville…

La vraie question est : a-t-il envie d’aller la chercher ?

Il n’est pas convaincu de pouvoir calmer ses nerfs déjà mis à rude épreuve, et l’idée d’une énième dispute avec elle ne l’enchante guère. Depuis peu, ils se prennent la tête pour un oui ou un non, ça engendre des conflits plus ou moins violents. Cette façon qu’elle a d’user de sarcasmes et de condescendance sans arrêt lui fait péter les plombs régulièrement. Il a parfois du mal à la reconnaître. Et il y a aussi cette nouvelle manie de sortir chaque week-end, de boire, d’avoir l’air de se ficher de tout, lui y compris. Il a chaque jour un peu plus la sensation qu’elle s’éloigne de ses vraies valeurs… qu’il la perd.

Et cette pensée le terrorise. Il refuse d’imaginer sa vie sans elle à ses côtés.

Sans plus réfléchir, il prend alors la direction de la grande ville la plus proche : Perpignan. Il doit avoir une discussion sérieuse et… calme avec elle.

 

* * *

 

Après avoir visité deux bars et une boîte de nuit dans laquelle elle se rend régulièrement, Guillaume finit par la retrouver dans l’un des clubs les plus branchés du coin. Avant même de la voir, son odorat aiguisé de loup perçoit son effluve sucré, reconnaissable entre mille. Comme à chaque fois qu’il la sent, son cœur accélère et ses entrailles se serrent. L’effet qu’elle lui fait, lui, n’a pas changé.

Le jeune homme soupire puis bouscule plusieurs danseurs éméchés qui s’agitent sur son passage. Les lumières puissantes des spots éclairent la salle par intermittence et des stroboscopes donnent l’impression que les gens se déhanchent au ralenti. Toutes ces informations malmènent ses sens aiguisés et le crispent un peu plus. Les relents d’alcool, de parfums et de sueurs mélangés, les flashs aveuglants, la musique stridente et répétitive, ainsi que ces nombreux corps en mouvement qui l’effleurent, menacent de lui faire perdre définitivement patience.

Il déteste ce genre de lieu où se pressent les humains dans l’espoir d’oublier un peu leur quotidien. Effort illusoire et surtout pitoyable…

Il se fige soudain, le souffle coupé. Elle est là, à quelques mètres devant lui, magnifique, comme toujours. Vêtue d’une courte robe pourpre, de bottes bien trop sexy, affichant un maquillage aguicheur, elle danse, les yeux fermés et les bras relevés. Ses longs cheveux noirs, réunis en une queue haute, ondulent au rythme de ses mouvements lascifs. Elle ignore tous les regards gourmands posés sur elle, mais lui les voit, et c’est trop. Dans un grognement, il s’élance dans sa direction, poussant sans délicatesse ceux qui croisent son chemin, puis attrape le bras de la jeune femme pour l’entraîner loin d’ici.

— Hé ! proteste-t-elle, plantant ses talons dans le sol.

Il fronce les sourcils puis indique la sortie pour lui faire comprendre ses intentions. À sa grande surprise, elle éclate de rire puis lui saute au cou.

— Tu es là ! Je suis trop heureuse de te voir !

Décontenancé, il la laisse poser ses lèvres sur les siennes. Comme toujours, son baiser déclenche un brasier ingérable dans ses tripes. Il l’enlace avec ferveur puis presse son corps contre le sien, oubliant l’espace d’un instant sa colère. Le goût d’alcool le fait vite redescendre, il la repousse fermement.

— Arrête ça ! lance-t-il d’une voix forte pour qu’elle l’entende.

— Viens danser, mon amour !

Elle passe une main sur son torse puis l’attire vers elle en attrapant sa ceinture. Il prend son poignet pour la faire lâcher, puis recommence à la tirer vers la sortie.

— Je ne veux pas partir ! proteste la jeune femme avec véhémence. Fous-moi la paix.

Un coup dans le dos le surprend et quand il se retourne, il constate qu’un des mecs qui matait Élianor le toise avec un air mauvais.

— La demoiselle t’a dit de la laisser tranquille. Lâche-la, ou je te défonce la gueule, enculé !

Son sang ne fait qu’un tour et dans un grondement de fureur, il s’élance les poings serrés, prêt à en découdre.

Le pauvre type ne sait pas ce qu’il vient de provoquer.

CHAPITRE  3

Désir infernal

  

Quand Guillaume bondit sur le gros lourd qui la drague depuis presque une heure, le premier sentiment qu’Élianor ressent est une immense satisfaction, suivie de près par une pointe d’excitation. Elle l’aime comme une dingue, et son désir pour lui explose quand le poing de l’ancien Guerrier s’abat sur le visage du débile qui l’a provoqué.

Qu’est-ce qu’il est sexy quand il est jaloux !

Dans le fond, elle sait que ce n’est pas correct de se délecter de ce spectacle, mais c’est plus fort qu’elle. Elle sait également que cela est dû à l’Ether, que c’est mal, pourtant une partie d’elle adore ce sentiment grisant de puissance. Entre ses deux personnalités, la jeune femme est de plus en plus perdue. D’autant plus que lorsque l’Ether prend la main, sa mémoire connaît de graves défaillances et qu’elle doit mentir à ses proches. Personne n’est encore au courant de ce… léger changement. Elle ne veut pas les mêler à ce souci, après tout, ce n’est qu’un pouvoir de plus.

À elle d’apprendre à le gérer.

Le seul qui l’a compris est Guillaume, après qu’ils ont fait l’amour sur la plage peu de temps après Yellowstone. Elle a préféré manipuler son mental pour qu’il efface cet épisode de sa mémoire et oublie ses paroles. À coup sûr, il serait allé le raconter au nouveau Grand Maître d’Yparys, Arnaud Van Helsing. Pour le moment, elle préfère que ça reste entre elle et… elle.

De toute façon, elle n’a plus qu’une confiance modérée envers ceux qui dirigent la Guilde. Ils ont prouvé leur incompétence en fermant les yeux sur les enlèvements de toutes ces créatures du Monde Réel pour nourrir le dessein d’Héra l’an dernier. Elle taira donc ce souci avec l’Ether jusqu’à ce qu’elle soit sûre qu’Arnaud soit à la hauteur. Et ses amis ne peuvent que mieux se porter d’être dans l’ignorance. S’ils savaient, ils auraient le devoir de la dénoncer, et ça, c’est inenvisageable.

Tandis qu’elle le regarde avec amour, Guillaume se défoule sur son adversaire. Le pauvre type n’a aucune chance face à lui, il se contente de se défendre sous les coups furieux. Ils ont roulé au sol et nombre d’insultes fusent à droite et à gauche, mais personne n’ose intervenir.

Quand elle aperçoit plusieurs vigiles arriver au pas de course du fond de la salle, elle décide qu’il est temps de mettre un terme au combat et envoie son pouvoir mental sur Guillaume pour calmer ses ardeurs. Il stoppe immédiatement ses attaques pour se prendre le crâne à deux mains, le visage crispé de douleur.

Elle s’accroupit, puis lui chuchote au creux de l’oreille :

— Il vaut mieux qu’on parte maintenant. Viens !

Sans laisser l’occasion aux vigiles de s’interposer, elle attrape les doigts du jeune homme pour le tirer derrière elle. Probablement déstabilisé par l’emprise qu’elle a eue sur son esprit, il la suit sans rechigner. Au pas de course, ils traversent la piste de danse sous les regards assassins des clients et déboulent dans la rue avant d’être rattrapés. Tant mieux, car les pauvres vigiles auraient eu du fil à retordre avec la Gardienne. Elle n’a aucune intention de laisser de simples humains lui dicter sa conduite. Main dans la main, ils filent sur le trottoir puis tournent dans une rue perpendiculaire. Guillaume se ressaisit enfin et siffle avec rage :

— Plus jamais tu fais ça !

La jeune femme lève un sourcil intrigué et s’enquiert :

— Quoi donc ? T’es jaloux ?

— Non ! Je parle de ton putain de pouvoir ! Tu m’as manipulé le cerveau, tu t’es introduit en moi sans que je t’y autorise !

Elle s’esclaffe et l’attire contre elle par son col de veste.

— Ce n’est que ça, mais on s’en fiche de ce détail !

— Moi, je m’en fiche pas, non ! l’interrompt-il en s’écartant brusquement.

Les traits d’Élianor se crispent légèrement quand elle comprend qu’il est sérieux. D’un ton sarcastique, elle rétorque alors :

— Je te signale que ça ne te dérange pas de t’introduire en moi…

— De quoi ? Et quel est le rapport ? Je… non, non, là tu vas me rendre dingue. T’es complètement bourrée !

Il s’éloigne d’un pas furieux, tête baissée. Elle le rattrape puis lui saute dessus pour l’entourer de ses bras.

— Oh, allez, fais pas la gueule ! Je suis désolée.

Les pupilles du jeune homme brillent de colère, celles de la Gardienne également. Mais c’est plutôt dû aux nombreux grammes d’alcool qu’elle a dans ses veines. Elle le retient et murmure :

— Mon amour… Pardonne-moi. Là, je n’ai pas envie qu’on se dispute.

Il lève les yeux au ciel sans rien répondre tandis qu’elle continue d’une voix alanguie :

— En fait, j’aimerais bien qu’on se réconcilie et qu’on oublie tout ça.

Elle accompagne sa phrase de petits baisers au creux de son cou, puis remonte lentement en le goûtant du bout de la langue.

— Tu te fous de moi, grogne-t-il sans la repousser, cette fois.

Elle sent sa colère, mais aussi son désir palpitant pour elle. Sa nature de Lycanthrope le rend encore plus sensible qu’un homme normal. Et en jouer ne la dérange plus. Dorénavant, elle veut, elle prend, et là, elle le veut lui, maintenant. L’Ether lui offre une confiance en elle décuplée et c’est plutôt plaisant.

Elle attrape son visage entre ses paumes puis l’embrasse avec passion. D’abord résistant, il reste figé, mais très vite, leurs langues se trouvent, se mêlent. Il la plaque contre le mur le plus proche, glisse sa main le long de sa taille puis de ses fesses. Elle adore le sentir durcir contre son ventre, et dans un gémissement, elle enroule une jambe autour de lui. C’est tellement bon qu’elle ne s’en lassera jamais. Tous les deux sont faits pour être ensemble. À chaque fois qu’ils font l’amour, c’est comme si leurs âmes fusionnaient. Elle le connaît parfaitement à présent et sait tout ce qui lui fait perdre la raison.

— Tout de suite, je te veux… J’ai trop envie de toi, Guillaume.

Avec un râle, il attrape ses cheveux puis tire dessus pour basculer sa tête en arrière.

— Tu me rends fou. Et tu le sais, bordel.

Avec un petit sourire mutin, elle pose sa main contre son sexe gonflé.

— Oui, et tu apprécies, je crois…

— Élianor, arrête.

— Jamais. Tu es à moi.

— Putain, mais tu dis quoi là encore ? On doit parler !

Ignorant ses mots, elle intensifie sa caresse puis entreprend ensuite de déboutonner son pantalon. Hélas, il ne semble pas vouloir la laisser mener la danse et retient son poignet. Contrariée, elle comprend que ce soir, elle n’aura pas droit à sa dose de sexe. Elle recule et croise les bras.

— Bon, qu’est-ce qu’il y a ?

Le jeune homme s’efforce de calmer sa respiration saccadée, puis passe une main dans ses mèches pour les remettre en place. Quand il braque son regard noir dans le sien, elle comprend qu’il est vraiment contrarié et baisse les yeux.

— Tu n’étais pas là, je t’ai attendue. Tu n’as même pas daigné me prévenir.

Elle a encore merdé… Prise dans son délire, elle a zappé son rendez-vous avec lui. Que répondre à ça ? L’alcool et l’Ether mêlés mettent à mal sa mémoire de plus en plus régulièrement. Son côté sombre ricane, mais l’Élianor douce et amoureuse culpabilise atrocement. Cette dualité en elle l’épuise parfois. Elle n’a pas envie de le blesser, mais il doit tout de même comprendre qu’elle a besoin de liberté ces temps-ci.

— Je suis désolée.

— Vraiment ? Tu n’en as pas l’air.

— Écoute, on va pas se gâcher la soirée pour des futilités. Je suis là, on est tous les deux, c’est tout ce qui compte, non ?

— T’es sérieuse ?

— Ben… oui.

— Tu me prends pour un con et je déteste ça.

— Mais non, t’en fais des tonnes !

— La Élianor dont je suis tombé amoureux n’aurait jamais agi comme ça !

La tristesse luit dans ses yeux et la culpabilité de la jeune femme redouble d’intensité. Peut-être devrait-elle se confier au moins à lui à propos de l’Ether ?

Non… Pas pour le moment !

Elle refuse qu’on lui dise quoi faire ou qu’on lui reproche des choses. Elle a une vie, et ça, la Guilde et ses amis vont devoir l’accepter !

— OK. Donc je me suis excusée. Je ne veux pas te faire de mal. Mais si la nouvelle Élianor ne te convient pas, alors tu es libre de tracer ta route !

Les sourcils du jeune homme se soulèvent de stupéfaction. Il hoche la tête plusieurs fois, semblant en proie à de multiples émotions.

— Tracer ma route… répète-t-il à voix basse.

— Ouais.

Ses sourcils se froncent. Il attrape ses bras avec force puis lance :

— Je t’aime, ça, c’est une évidence, mais je refuse d’en supporter davantage. Depuis des mois, tu n’es plus la même, et je ne suis pas le seul à le subir. Alors, tu sais quoi, je vais la tracer, ma route. Et ce, dès maintenant. Soit, tu changes et arrêtes tes conneries, soit tu ne me reverras plus jamais.

Son ultimatum glisse sur elle sans l’atteindre. Elle n’a pas envie de le retenir, il finira bien par revenir de lui-même. Une petite voix en elle lui crie tout de même de réagir maintenant, avant qu’il ne soit trop tard, qu’elle doit lutter contre cette noirceur qui la rend insensible et odieuse avec celui qu’elle aime. Mais d’un reniflement agacé, elle la fait taire. Leur amour est fort et les lie pour toujours, ça ne fait aucun doute. Bien que l’Ether la perturbe, elle gère la situation.

Après un dernier regard empli de déception, il tourne les talons et repart en direction de l’avenue où est probablement garée sa moto. Dommage, elle aurait bien aimé passer une nuit torride dans ses bras.

CHAPITRE  4
Jeune Vampire

  

— Damien ?

L’entrée de Serena sort ce dernier de ses réflexions, et d’un hochement de tête, il accueille son amie qui affiche un air soucieux. Elle se remet doucement de la mort de sa mère et redevient peu à peu elle-même. C’est très bien, il s’en réjouit, mais là, il n’a pas très envie d’avoir une énième discussion avec elle. En ce moment, comme elle capte très bien qu’il n’est pas en forme, elle a décidé de lui sortir les vers du nez !

Il s’efforce de sourire pour dissimuler ses tourments, puis fixe son attention sur le précieux objet qui flotte dans une bulle de verre translucide à quelques centimètres de lui : le Sceau de la Terre. De minuscules éclairs crépitent autour, une Énergie puissante émane de l’ensemble.

D’un commun accord, les Gardiens et les Grands Maîtres ont décidé de le séparer d’Elliot pour le mettre plus en sécurité. En effet, la Guilde Sombre, leur ennemie, détient les trois autres, Air, Eau et Feu. Si Héra s’emparait de cette ultime partie, cela serait une catastrophe. Il a donc été placé dans une pièce où seuls les Gardiens ont accès, entouré de divers sorts de protection. Magie et technologie mêlées assurent que personne ne puisse le voler.

Damien vient régulièrement dans cette pièce sombre afin de se raccrocher à sa mission première : défendre le monde Réel. Mais aussi et surtout, car il est presque certain de ne pas être dérangé dans cet endroit. Hélas, ce n’est pas le cas aujourd’hui, et connaissant le caractère borné de la rousse, il sait qu’elle ne le laissera pas tranquille.

— Qu’est-ce que tu veux ? marmonne-t-il en croisant les bras.

Elle approche puis passe une main tendre sur ses épaules.

— La même chose qu’hier, avant-hier, et chaque jour qui a précédé depuis… quelques semaines.

— M’emmerder ? Bien, gagné, tu peux me laisser maintenant.

— Arrête ton numéro de connard. Avec moi, ça ne marche plus.

Le Gardien souffle longuement et se dégage de son étreinte, fatigué de devoir toujours justifier son humeur maussade. Depuis que Myriam, la Vampire, fille du Grand Maître Hendel, l’a mordu, son existence est chamboulée. Elle lui a volontairement transmis le gène des buveurs de sang quand il a cédé à ses avances lors de leur passage au Sanctuaire de New York. À la suite de cette nuit, il s’est transformé lentement, et bien qu’il ait tenté de joindre la Vampire pour trouver du soutien et des conseils, elle est restée aux abonnés absents. Incapable d’en parler à ses amis, il supporte donc sa situation seul.

Et, peu importe… il a l’habitude d’affronter les aléas de la vie sans aide.

Quand son cœur a cessé de battre un beau jour du mois de juin, il s’est effondré en pleine séance de jogging. Mettant ça sur le compte de la fatigue, personne ne s’est inquiété. Il a passé presque une semaine enfermé dans sa chambre sous prétexte d’une grippe, tentant de maîtriser ses nouvelles capacités, surtout celle de garder son apparence humaine. À ce moment, il a compris que plus jamais il ne serait le même. La soif de sang l’a assailli, et il a dû se débrouiller, s’adapter.

Depuis, il évite ses amis, notamment le trio de l’Eau comme il les appelle, Alice, Mélissandre et Élianor, qui ont ce fichu pouvoir d’Empathie et qui auraient vite fait de comprendre qu’il y a un souci.

Aujourd’hui, même s’il gère parfaitement son apparence et réussit à ne pas montrer son physique de Vampire, il ne sait toujours pas vraiment ce qu’il est : monstre ou humain amélioré, créature du Bien ou du Mal, mort ou vivant… Et cela le ronge un peu plus chaque jour.

— Tu dois parler, lâcher ce que t’as sur le cœur, reprend Serena.

— Fiche-moi la paix.

— Jamais.

Leurs regards s’accrochent quelques secondes. Elle est si jolie avec ses boucles orangées relevées en chignon flou et ses iris émeraude. Il peut y lire combien elle l’aime, combien son inquiétude est sincère.

Peut-être devrait-il lui confier… ?

L’espace d’un instant, il imagine tout lui dire et se soulager un peu du poids de ses problèmes. Mais il rejette rapidement cette idée, ne se sentant pas la force d’affronter la tempête qui s’en suivrait : la surprise, les reproches, les innombrables questions.

Non. Impossible. Un jour… mais pas maintenant.

Ses yeux glissent dans le cou délicat de la jeune femme et s’arrêtent sur la veine bleutée qui affleure. Il est dorénavant capable de sentir une goutte de sang à des dizaines de mètres de lui. Il perçoit les battements de cœur des êtres qui l’entourent comme s’il était en eux. Cette faculté le déroute… et le dégoûte. Il déteste avaler ce liquide gluant aux relents métalliques, mais en est aussi complètement accro. S’en passer n’est pas envisageable.

Oh… il a bien essayé… mais cela a été un cuisant échec. En quelques jours, il a perdu le contrôle de son corps ; ses canines sont sorties, ses iris ont rougi et ses veines sont apparues sans qu’ils ne puissent les en empêcher. Ses muscles se sont aussi peu à peu durcis jusqu’à presque le paralyser, et son esprit s’est mis à le torturer affreusement, lui soufflant l’idée d’attaquer et de bouffer tout ce qui contient du sang…

Depuis cette expérience horrible, il boit quotidiennement la dose minimum d’hémoglobine nécessaire à sa survie en récupérant discrètement du sang de bête dans les cuisines du Sanctuaire. Il lutte au quotidien pour ne pas céder à cette soif qui le pousse à consommer davantage et à user de violence. Une chose est sûre : les Vampires sont loin d’être des créatures fiables et bienfaisantes.

— Tu regardes quoi là ? demande soudain Serena en passant une main dans son cou, mal à l’aise.

Le jeune homme se met une baffe mentale, puis rétorque avec ironie pour cacher son trouble :

— Mais toi, sublime créature du Feu.

— N’importe quoi.

Elle fait mine de s’en ficher, mais il sait très bien l’effet qu’il a sur elle. Depuis toujours elle est amoureuse de lui, et… depuis toujours, il la repousse.

— Arrête et réponds-moi, qu’est-ce qui cloche chez toi en ce moment ? reprend-elle avec sérieux.

— T’es vraiment une emmerdeuse.

Avec un sourire mutin, elle acquiesce et incline la tête.

— Une emmerdeuse que tu adores et que tu vas aduler d’ici peu.

Elle fouille alors dans un sac en toile qu’elle porte en bandoulière, puis sort deux bières encore luisantes d’humidité qu’elle brandit avec fierté.

— Oh putain ! s’exclame Damien ravi. T’as dégoté ça où ?

— Je ne dévoile pas mes sources.

L’alcool au Sanctuaire est très rare, sa consommation va à l’encontre des principes de vie saine que la Guilde impose. Cependant, un petit écart de temps en temps ne peut pas faire de mal. Et par chance, son organisme modifié lui autorise encore une alimentation humaine.

Elle repose les bouteilles en verre dans son sac tout en le scrutant avec une moue amusée. Il soupire et grogne :

— OK ! Tu veux quoi ?

— Juste discuter, rien de plus.

— T’es une vraie sorcière quand tu t’y mets. Je t’accorde cinq minutes.

Côte à côte, ils sortent discrètement de l’antique bâtiment, puis s’éloignent pour se poser dans un coin à l’abri du vent froid. Les nuages bas cachent le soleil et c’est très bien ainsi. La nouvelle nature de Damien le rend sensible aux rayons UV.

Une fois assis, il prend une bière, l’ouvre et tapote sa montre.

— Trois, deux, un. C’est parti, tu as exactement trois cents secondes.

— T’es un vrai tyran ! Bon… OK. Pour résumer, je veux qu’on se retrouve comme avant. Tu me manques, Damien ! T’es la personne à qui je tiens le plus au monde, je supporte plus ce froid entre nous. Je sais que c’est aussi ma faute, après la mort de ma mère, j’ai été distante et…

— Non, non, là, je t’arrête, l’interrompt-il, conscient de la détresse de son amie et ne souhaitant pas raviver des souvenirs douloureux. S’il y a un coupable dans l’histoire, c’est moi. Je t’ai pas soutenue comme j’aurais dû, et… je sais que je suis pas facile ces temps-ci. Mais crois-moi, tu n’as pas envie d’en apprendre davantage.

Elle glisse doucement une paume sur la joue du jeune homme puis plante son regard dans le sien.

— On se fait confiance nous deux, non ?

Il ferme les paupières sous la caresse et grommelle :

— Ouais, évidemment.

— Je t’aime et tu le sais,

— Serena… s’te plaît…

— Laisse-moi parler, merde !

Surpris par sa véhémence, il décide de se taire pour l’écouter, et avale une longue gorgée d’alcool. Elle continue :

— Quand tu ne vas pas bien, je ne vais pas bien. En ce moment, tu es au bord du gouffre, et ne le nie pas, ça serait inutile. Tu ne veux pas me parler, très bien, mais permets-moi d’être là et de te soutenir, de te prouver combien je tiens à toi.

— Je le sais déjà.

— Tu as besoin de moi.

— Non !

Il se relève brusquement, peu enclin à accepter ses paroles qui sous-entendent qu’il est faible. Elle fait de même puis prend ses mains entre les siennes.

— T’es qu’une tête de mule ! Tu ne peux pas toujours être le plus fort, si tu ne lâches pas du lest, un jour, tu vas craquer. Je ne sais pas ce qui t’arrive, mais je te promets d’être là pour toi.

Les épaules du Gardien se soulèvent au rythme de sa respiration saccadée ; il refuse d’en écouter davantage. Ces mièvreries le saoulent, il ne veut surtout pas que son bouclier s’effrite. Il évite d’ailleurs Mélissandre pour cette même raison. Alors non, hors de question que Serena s’immisce plus près.

Tomber amoureux ou s’attacher trop fort à quelqu’un même amicalement n’est pas une option envisageable. Pas dans ce monde où rien n’est sûr, où tout peut basculer du jour au lendemain, où les gens meurent sans cesse dans d’atroces conditions. Le décès de Youri et sa transformation l’ont conforté dans ce ressenti. Il termine en quelques gorgées sa boisson, puis tend la bouteille vide à la jeune femme en adoptant de nouveau son habituelle attitude sarcastique.

— Merci pour la bière. Ton temps est écoulé, j’espère que tu as eu ce que tu voulais. Sur ce, je te dis à plus !

Il s’éloigne de quelques pas, s’arrête puis se retourne vers elle.

— Et s’il te plaît, ne me prends plus la tête. Je n’ai jamais eu besoin de personne dans ma vie, et ça ne sera jamais le cas. 

CHAPITRE  5
Un jour à Yparys

  

Le claquement des sabres d’entraînement résonne dans la grande cour intérieure d’Yparys. La température est glaciale en cette fin décembre. Les nuages, annonciateurs de neige, s’amoncellent au-dessus des têtes des jeunes gens qui s’affrontent en duel sous l’œil attentif de leur Instructeur.

Une dizaine de duos enchaîne avec application des chorégraphies parfaitement maîtrisées. La répétition est la clé de la perfection, c’est donc régulièrement que Guerriers et Gardiens travaillent avec acharnement. Mélissandre, la sœur jumelle d’Élianor, fait aussi partie du lot et a progressé d’une façon étonnante. Elle va beaucoup mieux, ses tourments, bien que toujours présents, semblent diminuer.

Quand elle a retrouvé la mémoire et s’est souvenue de son terrible passé en tant que Salandra, Grande Prêtresse à la solde de la Guilde Sombre, tout le monde l’a pensée perdue, mais contre toute attente, elle a su puiser au fond d’elle assez de courage pour remonter la pente. Elle a suivi la formation des Guerriers avec succès et a même fini par devenir une des meilleures recrues de leur groupe. Les jumelles se sont surpassées aux entraînements. Aujourd’hui, l’ancienne Grande Prêtresse des Sombres maîtrise très bien son pouvoir de l’Eau.

Elle s’est jetée à corps perdu dans la formation pendant des mois, probablement pour atténuer la souffrance intense due au retour de sa mémoire. Élianor est fière d’elle. Avec un petit sourire provocateur, elle se prépare à lancer une nouvelle attaque.

— Prête pour une énième défaite ?

— Tu rêves ! s’esclaffe Mélissandre en fronçant les sourcils. Tu ne me fais toujours pas peur !

— Tu devrais !

Élianor adore s’entraîner. Aujourd’hui son physique lui permet enfin de tenir le coup sur la longueur. Elle n’a plus grand-chose à envier aux Guerriers à ce niveau, elle maîtrise de mieux en mieux l’art du combat. La relation des deux sœurs s’est grandement améliorée : elles sont maintenant aussi proches que le sont habituellement des jumelles. Leur osmose est évidente, leur lien se consolide un peu plus chaque jour. Auprès d’elle, Élianor a la sensation d’être apaisée et de mieux maîtriser l’Ether en elle.

— Et si on improvisait ? propose-t-elle avec un clin d’œil.

Sa complice affiche une moue désapprobatrice et se met tout de même en garde pour lui signifier qu’elle est prête. L’Instructeur aime que ses ordres soient suivis à la lettre, mais la Gardienne ne supporte plus du tout l’autorité. Elle prend souvent des initiatives lors des cours, au grand dam des autres qui subissent les punitions au même titre qu’elle. Eh oui, l’entraide avant tout…

Depuis sa contamination à l’Ether, la réputation d’Élianor n’est plus au beau fixe, elle le sait, mais... peu importe. Elle est fatiguée de devoir faire bonne figure sans arrêt.

Autour d’elle, les jeunes gens bossent dur, la sueur dégouline des visages crispés par l’effort. Serena fait face à Elliot, et Damien à une fille blonde qui ne l’épargne pas. Un peu plus loin, Aleksi échange vivement avec un homme à la large carrure. Lui qui se méfiait de Mélissandre accepte maintenant beaucoup mieux sa présence.

Parfois, les esprits s’échauffent, d’autant plus que les Guerriers sont tous des Lycanthropes et possèdent donc un caractère très affirmé. Son ami d’enfance fait à présent pleinement partie de leur rang, et ses talents au combat ne sont plus à démontrer. Il a fallu un moment pour que les Initiés digèrent le fait que la main armée de la Guilde soit composée de Loups-garous, mais à présent, l’ambiance s’est apaisée.

Le temps est guérisseur.

Sans plus attendre, Élianor s’élance en direction de sa sœur, faisant fi de la chorégraphie millimétrée. Mélissandre, habituée à son attitude rebelle, ne se laisse pas surprendre et pare ses attaques une à une sans ciller. L’Instructeur lève les yeux au ciel, apparemment excédé, puis les interpelle en approchant :

— Mesdemoiselles ! Cessez ça ! Respectez les ordres, reprenez l’enchaînement demandé !

Mélissandre lui jette un regard gêné. Élianor en profite pour la contourner et lui porter un coup derrière les jambes. Sa jumelle tombe à genoux avec une grimace de douleur.

— Gardienne ! Est-ce que vous vous foutez de moi ? hurle alors le Maître.

— Non, monsieur.

— Je ne supporte plus votre insolence et votre arrogance !

— Pardon... monsieur.

Ses mots sont polis, mais son regard reflète un mépris à peine dissimulé. Tout le monde s’immobilise pour observer la scène. Depuis quelque temps, c’est devenu une habitude, et bien qu’Élianor soit connue pour avoir un caractère bien trempé, personne ne semble comprendre pourquoi son comportement est aussi déplacé. Même ses amis paraissent perdus...

— Combattants, continuez l’entraînement ! Quant à vous, Élianor, vous devez vous ressaisir, déclare l’Instructeur en la prenant par les épaules pour l’emmener à l’écart des autres.

— Je n’ai rien fait de mal. Je pense assez maîtriser la technique pour pouvoir m’amuser un peu en improvisant.

— Maîtriser ? Et votre humilité, où est-elle passée, jeune fille ?

Elle croise les bras et se perd dans l’observation du ciel nuageux.

— Les bases d’un Guerrier sont le respect, la faculté de se remettre en cause, ainsi que de nombreuses années de travail acharné. Et vous ne possédez aucune de ces particularités. Posez-vous les bonnes questions. Pourquoi avez-vous autant changé ? Quel est le problème ? Je peux tout entendre et comprendre.

— Il n’y a pas de souci. J’estime juste être assez forte pour ne plus devoir me rabaisser à des ordres insignifiants. Et... de toute façon, ça tombe bien, je ne suis pas une Guerrière, mais la Gardienne de l’Eau.

— Vous filez un mauvais coton. J’espère que vous saurez vous reprendre avant que ce ne soit trop tard. Vous êtes en train de perdre l’estime des Initiés, et même de vos amis. Réglez vos problèmes. En attendant, ne revenez pas à mon cours.

Elle ouvre la bouche de surprise, vexée de se faire virer. Après quelques secondes de réflexion, elle secoue la tête puis lance avec colère :

— Parfait !

D’un signe de la main, elle hèle sa sœur qui les observe à la dérobée depuis la cour.

— Viens.

La mine contrite, Mélissandre approche, s’excuse auprès du Maître, puis lui emboîte le pas. Élianor est furieuse ! Comment ose-t-il la jeter, ELLE, la Gardienne qui a sauvé les fesses de la Guilde à plusieurs reprises en affrontant des ennemis hors normes ?

Une fois dans sa chambre, elle attrape des vêtements de rechange, son gel douche et une serviette éponge, puis attend que sa sœur referme la porte. Cette dernière la dévisage l’air embarrassé, avant de déclarer d’une petite voix :

— Tu as un peu abusé, là.

— Il a cherché.

— Non, je crois que...

— Mais si ! la coupe Élianor d’un rire acide. Franchement, t’en as pas marre qu’on te donne des ordres sans arrêt ? Nous sommes parmi les plus puissants de ce Sanctuaire et on nous traite comme des gosses immatures.

Mélissandre se tait et baisse les yeux, soumise à sa sœur.

— J’ai besoin de prendre l’air, annonce alors la Gardienne.

— Tu comptes sortir ?

— Ouais. Faut que je me défoule ou je vais tout faire exploser.

— Mais... et ta soirée d’anniversaire ?

Ses amis ont organisé une petite fête pour ses vingt et un ans, mais elle n’a aucune envie de s’y rendre. Ils vont probablement lui reprocher son attitude et l’emmerder avec leurs questions. Elle braque son regard sur celui de sa jumelle puis annonce :

— Tu vas me remplacer.

— Quoi ? s’exclame Mélissandre les sourcils levés de surprise.

— Tu vas te faire passer pour moi ! Oh allez ! J’ai vu ça dans les films, ça peut être marrant.

— Je ne trouve pas ça drôle du tout, non !

— Écoute, je ne suis vraiment pas bien là, j’ai besoin de m’aérer l’esprit. Je te promets que demain tout ira mieux. S’il te plaît, fais ça pour moi... Juste une fois.

— Tu sors déjà tous les week-ends, et puis… ils capteront, ils ne sont pas débiles.

— Non. On se ressemble comme deux gouttes d’eau, ils n’y verront que du feu. Tu te coiffes comme moi, tu fais acte de présence en parlant un minimum. Et au bout d’une heure, tu files te coucher. Oh, et aussi… mets une grosse dose de mon parfum, histoire que les odorats un peu trop pointus ne détectent pas la supercherie, si tu vois ce que je veux dire.

— Mais... ils se demanderont où je suis...

— Au dîner, tu diras que t’es malade, tu prétexteras avoir de la fièvre.

Mélissandre soupire, apparemment peu convaincue, puis s’enquiert :

— Et toi, tu vas aller où encore ? Tu sais que Guillaume doit venir ce soir... C’est la première fois qu’il revient au Sanctuaire depuis son départ, il aura besoin de soutien.

— Ben, soutiens-le vite fait.

— Il a accepté de te redonner une chance, tu risques de tout gâcher à nouveau. Après votre dispute le mois dernier, tu as failli le perdre… Il te fait vraiment une fleur, là.

— T’inquiète, il ne verra rien.

— Et... s’il essaye de m’embrasser ?

— C’est pas si désagréable que ça, promis.

Mélissandre a un hoquet de surprise, ses yeux s’écarquillent.

— Tu pètes un câble !

Élianor se redresse et son regard s’assombrit brusquement.

— J’ai juste besoin d’air ! Bordel, t’es pas capable de comprendre ça ?

— Je ne veux pas qu’on se dispute, marmonne sa sœur en se ratatinant. Mais ce n’est pas cool ce que tu vas faire.

— Ton jugement, je m’en passe. Tu acceptes ?

— J’ai le choix ?

— Non, pas vraiment. Alors ?

Mélissandre finit par hocher la tête et baisser les yeux. Élianor sait qu’elle la domine et la mène par le bout du nez. Ce n’est peut-être pas bien, mais quand elle sera plus détendue, elle s’excusera auprès d’elle et s’occupera de Guillaume. Elle l’aime, cependant l’appel de la liberté est trop fort pour qu’elle l’ignore. Et puis, il ne se rendra compte de rien de toute manière.

Après une mise au point rapide pour régler les derniers détails, elle file en direction des douches se préparer. Pour le moment, la seule chose qui lui importe est de sortir de ce Sanctuaire poussiéreux et de retrouver ses lieux de prédilection pour danser, s’éclater et surtout... boire jusqu’à perdre toute notion de réalité ; ce qui est plutôt un comble pour une Gardienne du Monde Réel.

Fin de l'extrait