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CHAPITRE 1
Alice

— Il est bientôt l’heure, annonce d’une voix basse Alice en s’inclinant avec respect.

D’un geste impérieux, sa maîtresse la fait taire :

— Silence ! Laisse-moi encore profiter de quelques minutes de tranquillité.

Pendant quelques secondes, seul résonne le son de la brosse glissant sur les longs cheveux blonds, si doux. Tout en continuant de lisser ses mèches d’ange, Ilithyie observe son reflet dans le miroir de sa coiffeuse Louis XIV. Rien n’est assez luxueux pour rendre hommage à sa soi-disant beauté. Avec un sourire satisfait, elle caresse la peau de son visage, presque aussi blanche que celle d’un cadavre. Et c’est peu dire puisque la Mageresse est morte depuis des centaines d’années. Du moins, morte dans le sens primaire du terme : elle ne ressent plus ni douleur ni maladie, la vieillesse ne la flétrira jamais et son cœur ne bat plus depuis longtemps. 

Mais en a-t-elle eu réellement un, un jour ?

Alice d’Askarys en doute sérieusement. Oh… la finesse de ses traits, ses magnifiques yeux gris et son sourire empreint d’une fausse bonté pourraient laisser penser qu’elle est une créature de bien. Cela est sa plus grande force et elle adore en jouer avec ses proies.

— Viens donc terminer de me coiffer plutôt que de rester plantée dans mon dos ! s’exclame-t-elle d’une voix impérieuse en se retournant. Tu sais que je déteste patienter !

Alice s’exécute sans attendre et s’approche d’un petit pas nerveux. Bien qu’elle semble soumise aux ordres, son regard vairon exprime une colère froide ainsi que du mépris envers sa maîtresse, ou plutôt, sa geôlière. Cela fait maintenant presque dix-sept ans qu’elle est sous l’emprise de cette garce !

Au départ, elle la pensait simplement cruelle, puis au fur et à mesure, elle a réalisé que la Mageresse était dotée d’une formidable intelligence, mêlée à une folie sanguinaire ; ajoutez à cela son égoïsme ainsi que son absence de compassion, et vous obtenez la plus grande psychopathe de tous les temps. 

D’un geste rendu sûr par l’habitude, elle commence à tresser la longue chevelure tout en sachant que cette dernière peut avoir des réactions totalement imprévisibles. Elle fait d’ailleurs régulièrement les frais de ses sautes d’humeur subites. Les bleus et les cicatrices qui parsèment son corps en sont la preuve évidente. Elle doit faire vite et bien. Depuis tout ce temps, elle a imaginé mille façons de se sortir de ses griffes ; des plans improbables, voire même farfelus : pour la plupart, voués à l’échec. Mais jamais elle n’a osé en mettre un à exécution. Ilithyie la maintient prisonnière grâce à quelque chose de plus solide que n’importe quel barreau de métal : la force de son amour pour sa famille.

— Je te trouve pensive aujourd’hui. Je me fais du souci pour toi, tu sais. Il faut te nourrir et dormir correctement si tu ne veux pas vieillir trop vite ! Regarde-moi ces cernes et ce teint grisâtre ! s’exclame soudain la Vampire.

Voilà tout à fait le genre de double comportement qui déstabilise encore Alice malgré les années écoulées. Et le pire, c’est que cette inquiétude est sincère. En plus d’être un génie maléfique, sa geôlière possède une multitude de personnalités ingérables. Sans prévenir, l’une d’elles prend le dessus, et cela la rend lunatique et surtout, extrêmement dangereuse. Aujourd’hui, Alice a de la chance, il semble que ce soit son côté plus doux qui la dirige. Elle reste cependant sur ses gardes, car les changements peuvent être brutaux.

— Alors, réponds-moi ! s’offusque-t-elle. C’est le fait d’avoir vu Élianor ? Je connais le lien si particulier qui existe entre une mère et son enfant. J’ai moi-même eu une fille quand je n’étais encore qu’une simple humaine, tu te souviens ?

Oui, elle s’en souvient très bien…

Elle lui a quelquefois parlé de son passé, de ses idéaux et de certains de ses plans machiavéliques. Ce bébé que la Mageresse a eu il y a longtemps, juste avant d’être transformée en Vampire, n’est qu’un minuscule engrenage pris dans une monstrueuse machine lancée il y a des siècles. Bien sûr, elle ne sait pas tout, mais le peu qu’elle a constaté lui suffit amplement pour comprendre que la Guilde des Gardiens sous-estime énormément les Sombres. D’autant plus qu’Ilithyie n’est autre que la fille de l’Ancienne Héra elle-même.

Habilement, elle pose la touche finale au chignon compliqué, et recule de quelques pas. Sa maîtresse admire encore quelques secondes son reflet puis se lève avec élégance. Elle semble si normale, si innocente ainsi vêtue d’une robe blanche qui met en valeur sa beauté gracile.

— Alice, tu sais que je me suis attachée à toi. Tu n’es qu’une insignifiante créature, mais ta volonté de protéger tes proches m’a toujours impressionnée. En tant que guerrière, je ne peux qu’admirer ce courage. Ne t’inquiète pas, bientôt, tout ira mieux.

— Mieux pour vous… chuchote alors Alice dans un souffle.

— Je t’ai entendue ! Ne me manque pas de respect, stupide humaine ! N’oublie pas que je peux faire tuer ton cher Hector d’un claquement de doigts !

Sachant très bien qu’elle est capable de mettre à exécution sa menace dans la seconde, Alice baisse le front et murmure :

— Pardon, Mageresse.

— Tais-toi, tu m’insupportes. Viens donc près de moi.

D’un mouvement d’index, elle envoie son Énergie grise dans sa direction puis la ramène à elle sans effort. Elle ne cherche même pas à lutter. Ilithyie jubile de manipuler ainsi l’ancienne Gardienne de l’Eau. Elle aime tuer, mais torturer la passionne bien plus !

— Je suis l’Unique ! Répète-le ! somme-t-elle en saisissant son visage entre ses mains.

Alice décide de la défier de son regard vairon et de ne rien répondre. Sous l’effet de la colère, Ilithyie laisse sa vraie nature reprendre le dessus ; ses iris rougissent, elle grandit et des veines bleutées marbrent peu à peu sa peau claire. Dans un rictus, deux canines pointues se révèlent au coin de ses lèvres. Elle attrape le coup d’Alice d’une main, la fait décoller de terre, et hurle :

— Répète ! Ou je te jure que je te coupe la langue sur-le-champ !

— Vous êtes l’Unique ! clame sa victime les yeux écarquillés par le manque d’air.

— Je suis l’Unique solution pour cette planète !

— Vous… êtes l’Unique… solution pour cette planète, chuchote Alice dans un dernier effort avant d’être emportée par un vertige.

— Tu as de la chance que je ne peux pas te tuer pour le moment !

D’un geste rageur, cette dernière l’envoie valser à plusieurs mètres où elle atterrit brutalement contre le rebord d’un lit en bois. À peine a-t-elle le temps de reprendre son souffle qu’Ilithyie l’empoigne par les bras. Dans un cri furieux, elle plante ses crocs dans le cou de l’ancienne Gardienne, lui arrachant un hurlement.

Tandis qu’elle aspire son sang goulûment, Alice se laisse envahir par la torpeur bienfaisante de l’inconscience.

— Oh non, dit alors la créature d’une voix rauque en lui assenant une claque. Tu restes avec moi, bien éveillée. J’ai besoin de toi à mes côtés pour ce qui nous attend. Mais d’abord, j’ai envie de m’amuser un peu.

Alice ferme les yeux, sans force. Elle sait que plus elle luttera, plus ça sera douloureux. Tandis que la Mageresse lui arrache brutalement ses vêtements, elle se laisse partir à la dérive dans la rivière de ses souvenirs, seule solution pour lui éviter de devenir folle. Elle se rappelle les moments de joie auprès d’Hector, le jour où elle l’a rencontré, leur premier baiser, puis lorsqu’il l’a demandée en mariage…

Un cri involontaire sort de sa bouche quand les dents de son bourreau s’attaquent à sa cuisse. Son sang chaud coule des différentes blessures qu’elle est en train de lui infliger. Ce qu’elle subit en termes de tortures et de sévices depuis toutes ces années est inconcevable, jamais elle n’aurait pu imaginer endurer cela un jour.

Élianor, Mélissandre… ses filles chéries.

Elle supporte cela pour elles, pour leur survie. Elle se remémore leurs petites bouilles identiques.

Elle tiendra encore un peu… pour ceux qu’elle aime.

 

* * *

 

Misérable, humiliée…

Voilà comment elle se sent après cette nouvelle séance. Roulée en boule dans un coin de la pièce, Alice tente de remettre ses idées en place. Dieu qu’elle hait cette folle et tous ses acolytes ! Elle n’a jamais cédé et n’a jamais adhéré à leurs idéaux, faisant seulement semblant de se soumettre. Mais il est plus que temps que tout cela cesse, car elle arrive au bout de ses forces.

— Il est l’heure, ma chère, déclare alors Ilithyie toujours sous son apparence vampirique.

Pour d’obscures raisons, sa mère, Héra, l’a poussée à devenir une de ces créatures quasiment immortelles. Et bien que cela provoque divers soucis et restrictions, notamment le besoin d’hémoglobine et l’allergie au soleil quand ils ne boivent pas de sang humain, Ilithyie n’en reste pas moins extrêmement puissante. Elle a hérité du pouvoir Élémentaire de l’Ancienne, celui lié au cinquième Élément : l’Ether. Alice a appris cela en écoutant les sempiternelles complaintes de sa geôlière. 

Avec un soupir dédaigneux, cette dernière approche d’elle tout en se mordant le poignet. Elle grommelle, attrape son menton et pose son bras contre sa bouche pour la forcer à avaler son sang presque noir. Alice se débat faiblement puis finit par capituler. Peu à peu, ses joues retrouvent un peu de couleur et son souffle saccadé s’apaise. Le sang de Vampire a des vertus thérapeutiques et cela lui a permis plusieurs fois de survivre aux maltraitances. Lorsqu’elle soulève ses paupières, Ilithyie lui offre un grand sourire et caresse gentiment ses cheveux châtains.

— Je tiens à ce que tu viennes avec moi ! Tu m’es si précieuse… murmure-t-elle tendrement.

Sans lui laisser le choix, elle se redresse puis l’entraîne vers la sortie. Alice se résigne : à quoi bon ? Elle ne peut lutter contre sa force surhumaine. Avant d’ouvrir la lourde porte de bois, la Mageresse pivote et la dévisage. Ses iris rouges, parfois traversés par un voile noir, flamboient à la lueur des bougies, mettant encore plus en évidence les démons et la folie qui l’habitent.

— Bientôt, tout cela ne sera plus qu’un mauvais souvenir, tout rentrera dans l’ordre et nous pourrons enfin vivre en harmonie, déclare-t-elle avec un grand sourire carnassier.

Alice ne répond rien, réalisant encore une fois qu’Ilithyie croit vraiment en ses paroles. Elle pense que les idées de sa mère sont l’unique solution à toutes les monstruosités perpétrées en ce bas monde et que la paix ne peut être retrouvée que grâce à son intervention.

Leur mégalomanie est à la hauteur de leur folie destructrice. Après qu’elles soient sorties de la chambre, deux femmes en tenue de cuir les accompagnent jusqu’au rebord d’un balcon surplombant une gigantesque cour. Un frisson d’horreur pure traverse Alice quand elle voit une partie des troupes de la Guilde Sombre réunies à leurs pieds.

À perte de vue, des soldates armées jusqu’aux dents se tiennent le dos droit en rangs parfaitement alignés. À la vue de la Mageresse, un murmure admiratif parcourt la foule constituée, non seulement de féroces combattantes humaines, mais aussi de nombreuses autres créatures ralliées à sa cause.

Ce qui lui fait le plus mal au cœur est la vision de ces enfants placées devant. Ces gamines recrutées de force, enlevées à leurs familles, sont la fierté d’Ilithyie. Déjà totalement soumises et formées aux arts de la guerre, elles sont une des forces principales de la Guilde Sombre. Mélissandre a été l’une d’elles et a subi les mêmes traitements horribles...

Lorsqu’Ilithyie les salue, la foule se déchaîne, telle une unique entité emplie de rage, et acclame leur meneuse, claquant leurs armes, rugissant, crachant leur haine des humains, battant des ailes, frappant leurs sabots ou leurs bottes au sol. D’une main impérieuse, la Mageresse les fait taire et le silence s’installe rapidement.

Le visage empreint de fierté, elle rayonne de puissance. Son Énergie émane d’elle par vagues, et même les plus faibles et ignorants de ses combattants ressentent sa force. D’un seul regard, Ilithyie impose le respect et la terreur en même temps. D’un geste vicieux, elle précipite Alice contre la rambarde qui se retient juste à temps pour ne pas basculer dans la foule, provoquant ricanement et railleries discrètes.

— Moi, l’Unique, la Mageresse, représentante du cinquième Élément, l’Éther, tout puissant et transcendant tous les autres, je me tiens aujourd’hui face à vous dans un seul but. Glorifiez-moi, car sous peu, je permettrai le retour de la grande Héra. Nous récupérerons notre terre et pourrons de nouveau vivre sans crainte des humains et de leur violence. Au nom d’Héra, je vous promets solennellement la paix, l’égalité et l’opulence. Nous mettrons bientôt à bas la Guilde des Gardiens, le Sceau de l’Entre-deux Monde sera détruit, et le sort levé ! J’en fais le serment ! Il nous faudra encore du temps et des batailles, mais nous approchons de notre but ! Sans ces misérables virus, Gaïa pourra enfin retrouver sa splendeur, mère nature revivra et nous serons libres de prospérer !

Tandis qu’elle continue de décrire sa grandeur et ses idées mégalos, Alice réalise que sa folie contamine de plus en plus de monde. Le futur s’annonce bien sombre, et imaginer ne serait-ce qu’un instant le retour d’Héra la remplit de terreur.

Alors que les clameurs et les applaudissements retentissent, ses larmes se mettent à couler sans discontinuer. Son espoir fond comme neige au soleil, et bientôt, elle n’aura plus la force nécessaire pour vivre dans ces conditions. Plus les jours passent et plus la mort lui semble proche et salvatrice.

CHAPITRE 2
Jumelles

Le soleil d’été frappe sans répit les pierres du Sanctuaire d’Yparys, laissant les habitants engourdis dans une langueur apaisante. Cela fait plusieurs mois que le drame s’est produit et l’entraide pour reconstruire le bâtiment a permis au site de retrouver sa splendeur et son calme d’antan. Cependant, les traces de l’attaque persistent encore sur certains murs, noircis ou fendus, et surtout dans les cœurs toujours blessés des Initiés. L’odieux massacre commis par la Guilde Sombre n’a laissé personne indemne, mais la vie a repris son cours.

La sécurité des six Sanctuaires a été renforcée, les sites fouillés de fond en comble, puis équipés des dernières technologies de surveillance. Les rangs des Guerriers ont été élargis et de nouveaux Novices sont entrés en formation. Chaque Initié a vu son passé et ses origines étudiés au crible afin d’être sûr de ne plus avoir d’espions infiltrés, mais cette tâche s’avère laborieuse et... probablement inutile.

Depuis deux ans déjà, Élianor a rejoint la Guilde des Gardiens dans les montagnes pyrénéennes. Elle a appris brutalement qu’elle est la Gardienne du Monde Réel, et depuis, sa vie a pris un tout autre tournant ; alternant entre entraînements, cours, missions périlleuses et histoire d’amour impossible… Cette vie, bien qu’elle soit ponctuée de difficiles épreuves, elle ne l’échangerait pour rien au monde. Sous les rayons brûlants du début d’après-midi, Élianor et Mélissandre, sa sœur jumelle, se font face, à quelques mètres l’une de l’autre. Elles s’entraînent quotidiennement sur la plus haute terrasse du Sanctuaire qui offre une vue panoramique sur le superbe paysage.

La concentration se lit sur leurs visages similaires. Leurs longs cheveux noirs sont noués en queue de cheval et la sueur rend leur peau luisante. L’Énergie crépite au bout de leurs doigts tandis qu’elles se tournent autour lentement. À bout de souffle, Mélissandre semble épuisée. Ses pas sont hésitants et son équilibre précaire.

Brusquement, Élianor tend les bras et un rayon d’Eau se forme puis fond en direction de sa sœur qui réplique sans attendre. Les deux pouvoirs s’affrontent dans un grésillement puissant, mais Élianor prend rapidement le dessus. Mélissandre finit par reculer sous l’assaut, puis s’effondre en larmes.

— Je n’y arriverai jamais !

— Relève-toi ! Tu dois puiser ta force en toi et autour de toi ! lance alors Élianor d’un ton ferme.

— Je le sais, mais je ne ressens pas les choses dont tu me parles.

— Tu as la même puissance que moi en toi ! Fais un effort, notre mère est en danger, nous devons être à notre maximum pour la sauver et nous débarrasser de cette Mageresse.

— Je le sais, répète Mélissandre. Tu penses que je ne fais rien ? Chaque jour je bosse comme une dingue, chaque jour tu me dis les mêmes choses. Je suis à bout de forces.

Depuis qu’elle a été libérée du Mal qui la possédait, Mélissandre n’a pas récupéré sa mémoire. Elle tente vainement de la remplir par de nouveaux éléments, mais le vide qu’est son passé semble la torturer chaque jour un peu plus. Se battre pour une mère dont elle n’a aucun souvenir doit être très compliqué. Élianor se sent triste de la savoir aussi perdue et la culpabilité la ronge, mais elle doit faire taire son Empathie lors des entraînements jusqu’à ce que Mélissandre retrouve sa puissance. Il en va de sa sécurité ; elle ne l’a pas tirée des griffes de la Guilde Sombre pour la voir tuée quelques mois après.

La Gardienne de l’Eau inspire profondément : fin de la séance pour aujourd’hui ! Elle approche de sa sœur puis l’aide à se relever. La prenant par les épaules, elle lui offre un sourire réconfortant.

— OK. On stoppe là pour le moment. Une heure de méditation puis on ira se reposer.

— Merci, murmure Mélissandre avec reconnaissance.

— Je sais à quel point tu es paumée, mon Empathie me permet de ressentir chacune de tes émotions, mais on doit être fortes ; fortes et soudées !

— Bien sûr, je fais tout pour y arriver !

— Alors, il faut continuer et donner encore plus ! s’exclame Élianor. Tu n’as pas le moral, mais nos ennemies s’en fichent, et un jour ou l’autre, on devra les affronter.

— Je sais, et… je sais aussi que toi non plus tu n’as pas le moral.

— On s’en tape du mien, rétorque-t-elle nerveusement.

— Mais t’as le droit, c’est compréhensible ! Il y a eu tous ces morts, et maman… et Guillaume te manque.

— Ne parle pas de lui, la coupe-t-elle d’un ton sec.

Élianor s’éloigne d’un pas fébrile, mettant ainsi un terme à leur conversation. Elle monte sur un muret surplombant le vide et s’assoit en tailleur sur une des colonnes en pierre.

La dernière chose qu’elle désire, c’est penser à lui. Entre les missions qu’il effectue régulièrement et ses entraînements, elle ne l’a croisé que peu de fois ces derniers mois. Et suite à leurs échanges, il respecte la volonté de la jeune femme de se tenir à distance et n’essaye même pas de lui parler.

En effet, la proximité est bien trop dure à vivre pour elle, comme pour lui. Il a fait le choix de rester un Guerrier dans le seul but de pouvoir la protéger plus efficacement et ça la met tellement en colère ! D’autant plus qu’il ne lui donne aucune nouvelle… La dernière fois qu’elle l’a vu remonte à plusieurs semaines maintenant. Et lorsque leurs regards se sont croisés, elle a compris que la flamme de leur passion ne s’éteindrait jamais.

Elle ne peut s’empêcher de revivre régulièrement le moment où, enfin, ils avaient pu laisser libre cours à leur amour impossible. Ce moment où il lui avait pris sa virginité ; le plus beau de son existence. Elle n’aurait pu espérer une meilleure première fois. Elle sait qu’elle ne peut guère attendre plus, cela étant proscrit pour les Guerriers qui doivent se consacrer uniquement à la protection de la Guilde. Mais les sentiments sont là, et surtout ils sont réciproques ; ils s’aiment, c’est une certitude, une évidence, même si la vie a décidé de les séparer.

Elle refoule d’un grognement ses sombres pensées en maudissant sa sœur de raviver sa souffrance, puis ferme ses paupières pour entamer sa méditation. Mélissandre rejoint une autre colonne et s’apprête à faire la même chose de son côté. Les jumelles ne sont pas au meilleur de leur forme, ressentir et faire le vide s’avère très compliqué. Élianor se concentre sur ses cinq sens, oubliant au mieux les tracas de leur vie.

Son esprit s’ouvre lentement.

Une légère brise glisse sur sa peau tandis que l’odeur de terre séchée émanant des pierres envahit son nez. Le chant des oiseaux de la vallée en contrebas, mêlé au murmure du vent, forment une mélodie harmonieuse qui lui permet de se laisser aller. La roche dure sous elle la rafraîchit en même temps que son cœur ralentit petit à petit. Doucement, elle se connecte à l’Énergie.

Elle en a fait du chemin depuis son arrivée à Yparys… D’une jeune fille arrogante et fermée, elle s’est transformée en une Initiée puissante et instruite qui maîtrise ses nombreux pouvoirs presque sur le bout des doigts. Elle a gagné le respect de ses pairs après avoir fait ses preuves sur le terrain et a fait de l’Énergie une alliée de choix. À présent, elle doit aider Mélissandre à retrouver sa force, lui redonner sa place de Gardienne de l’Eau, mettre fin aux agissements de la Guilde Sombre et sauver sa mère. Ses objectifs sont ambitieux et complexes, mais clairs ; jamais elle ne s’en détournera.

Elle soupire profondément en constatant qu’elle ne réussit pas à faire le vide, trop tourmentée par ses pensées. Soudain, un bruissement au-dessus d’elle la fait tressaillir. Élianor se relève rapidement tandis qu’une ombre noire s’abat sur la terrasse. Elle sait qui arrive, elle l’a senti arriver. La pierre tremble alors que le magnifique Dragon bleu atterrit élégamment. Il est son plus précieux compagnon depuis qu’elle a été sacrée Gardienne de la Guilde. Il referme ses gigantesques ailes et baisse la tête vers elle. Heureuse de sa visite, elle se met à rire tandis que son souffle puissant fait virevolter ses mèches. 

Encore peu habituée, Mélissandre a un mouvement de recul et observe d’un œil inquiet l’énorme créature. Élianor pose ses doigts sur la peau soyeuse des naseaux, seul endroit dépourvu d’écailles. Un grondement sourd indique que le Dragon est heureux, et ils échangent des ondes apaisantes et un peu de leurs Énergies. Elle a décidé, il y a quelque temps, de lui donner le surnom de Blue, bleu en anglais. Au début, ce dernier n’a guère apprécié ce sobriquet indigne de sa condition d’être supérieur, et finalement, voyant que cela faisait plaisir à la Gardienne, il a fini par l’accepter. Élianor tend la main vers sa jumelle en lui lançant un sourire de défi.

— Je pense que tu es prête pour une petite virée !

— Quoi ? Non, je ne crois pas, répond Mélissandre en s’agitant nerveusement.

— Et moi je crois que si ! Allez, ça nous changera les idées ! Et il est OK pour que tu m’accompagnes sur son dos.

— Oh ? Parce qu’il pourrait ne pas l’être ?

— Il pourrait même te carboniser en moins de temps qu’il ne faut pour le dire ! Viens, salue-le. Tu dois être respectueuse avec les Dragons. Ils sont très sages et nous soutiennent depuis toujours, mais… tu ne dois pas les contrarier.

— Il sait que je suis anciennement Salandra et que j’ai fait du mal ? demande Mélissandre soudain angoissée.

— Approche-toi de lui, répond-elle avec un léger rire.

Mélissandre avance à pas hésitants puis finit par tendre ses doigts tremblants vers l’impressionnante gueule. Elle est effrayée, mais Élianor sait qu’au fond, cette expérience, elle en rêve depuis des mois. Lentement, Blue pivote la tête puis observe intensément Mélissandre qui rougit et se fige, mal à l’aise. Les pupilles reptiliennes, noyées au centre de l’iris doré, la scrutent sans ciller pendant de longues secondes. Brusquement, le Dragon claque des dents plusieurs fois et une étincelle amusée s’allume dans son regard tandis que Mélissandre sursaute, puis fait trois pas en arrière.

— Ils savent faire preuve d’humour aussi, dit Élianor en riant de bon cœur. T’en fais pas, il te fera rien. Grimpe !

Elle la précède, s’aidant des écailles proéminentes, et s’installe sur la magnifique selle de cuir brun que son ami Baltor lui a offerte l’année passée. Cet équipement lui a permis de remonter malgré ses membres paralysés. Depuis, elle n’a pas remis l’ancien, trop attachée à celui-ci. Mélissandre s’élance à son tour puis s’assoit derrière sa jumelle. Entre leurs jambes, elles perçoivent la chaleur de l’animal et son cœur battre lentement.

Élianor ferme les yeux puis envoie son Énergie pour lui demander le départ. Alors que le Dragon ouvre son envergure et gaine ses muscles pour décoller, la cavalière débutante ne peut retenir un cri de frayeur. Sans même une secousse, ils s’élèvent loin au-dessus du Sanctuaire. La Gardienne repense avec émotion à son premier vol, alors qu’elle n’était qu’une toute nouvelle Initiée.

Jamais, elle n’oubliera cette sensation merveilleuse d’invincibilité et de liberté. Et surtout, elle avait partagé ça avec Guillaume. C’était leur premier moment en tête-à-tête et il restera gravé à jamais dans son cœur.

Elle se laisse envahir par l’Énergie que libère son compagnon et soupire de contentement. Les bras de Mélissandre la serrent à l’étouffer, et le hurlement strident qu’elle pousse alors, lorsque le Dragon file soudain en piqué, lui perce le tympan. Mais peu importe, la sensation grisante de vitesse étreint délicieusement sa gorge et elle accompagne sa sœur en criant de joie. L’animal rétablit son vol et prend une allure plus raisonnable tout en slalomant entre les cimes des montagnes. Mélissandre se détend peu à peu et se laisse finalement aller au bonheur de cette sortie imprévue.

CHAPITRE 3
Fragile guérison

Rires et discussions résonnent sur les murs de pierre de la salle commune d’Yparys. C’est l’heure du dîner. De nombreux Initiés se pressent pour prendre place tandis que les employés en tuniques grises s’agitent de tous les côtés, amenant des plats remplis de mets fumants.

Assis autour d’une table, Élianor, Mélissandre et leurs amis ont une conversation plutôt vive. D’un œil extérieur, on pourrait presque croire que le drame d’il y a quelques mois n’est pas vraiment arrivé. Pourtant, la joie ambiante est fragile et ils ne seront plus jamais les mêmes. Leur apparente légèreté cache en réalité une peur bien ancrée au fond de leurs entrailles. La Guilde Sombre a laissé des traces en frappant en plein cœur de la Guilde des Gardiens, elle leur a fait comprendre qu’ils ne sont à l’abri nulle part ! Plusieurs d’entre eux ont perdu des proches lors de l’attaque, cependant la vie reprend son cours. Les blessures se soignent doucement, mais ne guériront jamais totalement.

Alors qu’Élianor observe ses compagnons, sa gorge se serre. Ils ont traversé tellement d’épreuves en peu de temps. Si jeunes et déjà marqués par les drames… Il ne manque plus que Guillaume pour compléter le groupe. Pourquoi ses pensées la ramènent-elles constamment au Guerrier absent ? Est-elle masochiste à ce point ?

Elle essaye tant bien que mal de repousser loin de son esprit les yeux noirs de celui qu’elle aime, puis se recentre sur l’instant présent. Son regard s’attarde alors sur Serena ; la Gardienne du Feu a perdu sa mère dans des circonstances dramatiques et s’en remet difficilement. Élianor sait que seule l’idée de la vengeance lui permet de tenir et de continuer à se lever chaque jour. La jolie rousse sourit d’un air absent, faisant mine d’écouter les blagues de ses voisins de table, mais son assiette pleine, ses cernes violacés et ses doigts légèrement tremblants ne peuvent tromper personne sur l’état de son moral.

Une exclamation de Damien la sort de sa contemplation. Ses yeux bleus flamboient à la lueur des chandelles alors qu’il attire les regards désapprobateurs des personnes assises aux alentours. Le garçon, égal à lui-même, enchaîne quolibets et anecdotes. Il gesticule et assène des tapes dans le dos d’un Elliot imperturbable.

Comment ferait-elle sans ses amis ?

Bien sûr, il y a eu des tensions et des moments compliqués, et il y en aura d’autres dans le futur, mais ils sont maintenant sa famille, son soutien. Sans eux, elle n’aurait pas tenu plus de quelques mois dans cette nouvelle existence, oh combien passionnante, mais surtout terriblement éprouvante. Sa vie d’aujourd’hui, la jeune femme de bientôt vingt ans ne l’échangerait pour rien au monde. En dépit des difficultés qu’elle a traversées et traverse encore, jamais elle ne voudrait retrouver son état de non-Initiée, ignorante des réalités de cette planète. La découverte du Monde Réel a été une véritable révélation et enfin, elle a obtenu quelques réponses à ces questions qui la hantaient depuis son enfance ; et encore… elle n’en est qu’à ses débuts !

De longs doigts maigres approchent doucement de son assiette, coupant court à ses réflexions.

— Rory... c’est mort ! Tu me voles pas mes frites ! Tu sais que je déteste quand tu fais ça ! lance-t-elle au jeune homme assis à sa droite.

Le sourire chevalin qu’il lui offre lui fait oublier quelques instants ses tourments, et elle s’esclaffe de bon cœur en poussant son ami de l’épaule.

— Ne me fais pas cette tête-là ! J’y résiste pas !

— Justement, miss, c’est l’but ! la taquine-t-il avec un clin d’œil malicieux. T’sais bien que leur portion de moineau ça me suffit po !

Elle lui assène une tape sur le bras puis rétorque :

— Arrête de te plaindre ! Et nan, tu me piques pas ma bouffe ! Méfie-toi, ou je me verrai dans l’obligation de prendre des mesures plus importantes !

— Non, mam’zelle, je vous en prie, j’ai trop la peur en moi !

Un coup sur la table l’interrompt et fait sursauter tout le monde. Elliot se tient légèrement redressé et le toise d’un air peu amène.

— Si tu oses voler la Gardienne de l’Eau, tu vas le regretter misérable humain… gronde-t-il d’une voix saccadée.

Les épaules du frêle garçon commencent à se soulever de plus en plus rapidement et les regards des convives changent. L’apparente gaieté laisse place à l’inquiétude. Alors que les pupilles d’Elliot se dilatent, rendant ses yeux plus noirs que la nuit, Rory recule en toussotant, puis brusquement, se lève du banc et balbutie :

— Euh… Élianor, t’veux bien calmer le p’tit monsieur s’te plaît !

Alors qu’Elliot devient de plus en plus menaçant, tout le monde se fige et l’ambiance s’alourdit encore. Soudain, il part dans un grand éclat de rire, bientôt suivi de Damien et d’Élianor. Le soulagement est immédiat et les Initiés reprennent leurs repas non sans jeter de temps en temps un œil inquiet à leur table.

— Tu sais très bien qu’il se maîtrise parfaitement maintenant ! Même sans mon intervention, s’esclaffe Élianor, ravie de leur blague.

— Mouais… On n’est jamais à l’abri d’une rechute ! Rory, il aime pas trop vos trucs de magie, ronchonne ce dernier avec une moue boudeuse en secouant ses mèches d’un air réprobateur.

— Oh allez, fais pas la gueule ! rétorque Damien en lui balançant un morceau de pain.

Soudain, Élianor cesse de rigoler et se renfrogne ; sa sœur se tient à l’écart du groupe, complètement effacée. En dépit des mois qui se sont écoulés, Mélissandre n’a toujours pas trouvé sa place parmi eux. Il faut dire que la situation est très difficile : personne n’oublie le mal qu’elle a fait au nom d’Héra. Même si elle n’était pas vraiment elle, elle a causé beaucoup de souffrances et de morts. Il faudra encore du temps avant que les gens ne lui accordent leur confiance. Et cela, la jeune femme amnésique le ressent et ne le vit pas bien.

Les conversations s’éteignent de nouveau lorsque la large silhouette de Youri se profile dans l’entrée de la salle commune. Le Grand Maître ne vient que rarement se joindre aux Initiés et c’est avec étonnement qu’ils le regardent s’avancer vers la table des Gardiens. Sa simple présence impose le respect, et les yeux remplis d’admiration des convives suffisent pour comprendre que Youri est aimé de tous. Même Élianor a fini par lui pardonner son écart de l’année passée, quand ce dernier avait perdu de vue ses véritables valeurs au détriment des otages retenus par la Guilde Sombre.

Égal à lui-même, enveloppé de son habituelle odeur de lavande, il affiche un sourire jovial et marche de son pas ample et assuré.

— Bonsoir mes jeunes amis, j’espère que vous vous régalez, les salue-t-il de sa voix grave. Je vous dérange dans votre repas et j’en suis désolé, mais il y a des nouvelles. Je vous veux au plus vite dans mon bureau. Nous devons nous entretenir.

Sur ces mots, il ne leur laisse pas le temps de poser de questions et fait demi-tour sans attendre. Les jeunes gens échangent des regards inquiets ; pas de doutes… les ennuis recommencent.

CHAPITRE 4
Annonce imprévue

— La situation est préoccupante. Le Grand Maître Hendel du Sanctuaire Hellspell de New York m’a annoncé à l’instant qu’une série d’enlèvements s’est produite depuis quelques mois aux États-Unis, et ils se sont renforcés ces dernières semaines. Cela touche principalement des créatures du Réel. Nous suspectons évidemment une réapparition de la Guilde Sombre. Rien de sûr, néanmoins, au vu de l’ampleur que ça prend, nous devons nous préparer pour un éventuel départ.

— Aller aux États-Unis ! s’exclame Damien avec un large sourire. Wouhou, j’en rêve !

— Ce ne sera pas un voyage d’agrément, et comme je viens de le dire, ce n’est pas certain, le coupe Youri avec un regard sévère dans sa direction. Ce n’est pas à prendre à la légère, ceci n’est pas une plaisanterie. Des créatures disparaissent dans des circonstances plus qu’étranges et apparemment traumatisantes.

— Pardonnez-moi, je ne voulais pas me montrer aussi léger.

Élianor soupire. Qu’est-ce qu’il peut l’agacer quand il fait le lèche-bottes !

Après leurs aventures à Jukai au Japon, elle a réalisé que Damien n’est pas si froid qu’il le laisse paraître. En réalité, il cache un lourd passé et ne permet à personne d’approcher trop près. Mais ce jour où il s’est confié, elle ne l’oubliera jamais ; il lui a avoué son attirance pour elle ainsi que les maltraitances qu’il a endurées, étant petit. Hélas, elle a dû briser tous ses espoirs ; jamais elle ne pourra aimer quelqu’un d’autre que Guillaume malgré les souffrances que leur étrange relation occasionne. 

— Pourquoi la Guilde Sombre enlèverait des gens du Monde Réel ? Elles en ont bien après les humains à la base ? questionne alors Elliot d’un ton grave. Cela n’a aucun sens !

— Nous sommes en train d’enquêter afin de répondre à cette interrogation, continue Youri en se tournant vers lui. Hendel a mobilisé tous ses Guerriers et ses Maîtres, mais pour le moment, nous n’en savons pas plus.

— Que pouvons-nous faire en attendant ? s’enquiert Serena avec inquiétude.

— Voilà la raison pour laquelle je vous ai réunis. Nous allons peut-être avoir besoin d’un maximum d’effectifs, et d’effectifs prêts à agir. Vous serez certainement appelés en premier lieu si nos soupçons s’avèrent justes. Je souhaite que vous soyez préparés au mieux. Dès demain, vous entamerez donc la formation de Guerrier d’Yparys.

— Guerrier ? le coupe Damien soudainement. Mais enfin, ce n’est pas notre rôle !

— Je n’apprécie pas trop ton impertinence ! le fustige Youri en fronçant les sourcils. Reste à ta place mon garçon. Vous ferez ce que je vous ordonne, il en va de votre sécurité. Bien que la Guilde Sombre n’ait pas fait de réelles vagues depuis quelques mois, nous sommes inquiets, d’autant plus avec ces enlèvements.

Damien baisse la tête en marmonnant des excuses. Serena attrape discrètement sa main pour lui apporter son soutien, mais il la repousse sans ménagement. Vexée, la jolie rousse se mord les lèvres et ses yeux s’assombrissent de colère. Elle doit probablement toujours espérer que Damien tombe amoureux d’elle. Élianor se sent triste pour elle. Serena aurait tant besoin d’une épaule sur laquelle s’appuyer en ce moment.

— Bien… Maintenant que vous gérez beaucoup mieux vos pouvoirs, vous allez vous astreindre à un entraînement beaucoup plus intensif au niveau physique, et également apprendre le maniement de diverses armes, explique Youri de sa voix grave.

Élianor sursaute et s’exclame :

— Quelles sortes d’armes ?

— Armes à feu, sabres, arbalètes et tout ce que le Maître d’armes jugera utile.

Damien lève un sourcil intéressé.

— Ah ça y est, le nouveau a enfin été désigné !

— Oui. Comme vous le savez, ce poste est très prisé, et les Grands Maîtres et moi avons dû faire un choix compliqué, mais nous sommes d’avis qu’il sera à la hauteur de sa mission.

— Et qui est l’heureux élu en charge de nous supporter ? enchaîne Damien avec empressement.

Youri s’esclaffe, puis répond d’un air amusé : 

— Il me semble que vous l’avez croisé par le passé, et je vous laisse la surprise de le découvrir demain. Dans tous les cas, il a mon entière confiance. Bien ! Il est temps de mettre un terme à cet entretien. Est-ce que vous m’avez tous bien compris ?

— Oui, Grand Maître, répondent d’une même voix les quatre Gardiens.

— Vous pouvez donc disposer. Demain à huit heures, vous vous rendrez dans la cour des Guerriers pour commencer votre formation. Je vous souhaite une bonne nuit.

Tandis que les jeunes gens font demi-tour et s’éloignent vers la sortie en discutant vivement, la main de Youri se referme sur le bras d’Élianor. Cette dernière grimace ; elle a pris l’habitude de fuir tout contact physique depuis que la Sorcière Odessa Dakota lui a appris qu’elle est une Imprégnante. Et cela s’avère bien compliqué...

Chaque fois qu’elle touche une personne possédant un pouvoir, elle peut l’absorber involontairement et mettre sa vie en danger. En effet, déclencher plusieurs dons en peu de temps risque d’utiliser trop de son Énergie, et à terme, la tuer. Sur les conseils d’Odessa, elle cache toujours ce pesant secret à tout le monde et ne le vit pas très bien. Fort heureusement, depuis plusieurs mois, aucune nouvelle capacité n’est venue troubler son quotidien. Elle a déjà suffisamment à faire avec celles qu’elle apprend à gérer.

— J’ai besoin qu’on parle, juste quelques minutes, lui dit Youri avec un sourire. Prends place, je t’en prie.

Bien qu’elle le connaisse depuis un certain temps, elle ne s’habitue pas à son imposante stature. Elle se sent comme une petite souris à côté de lui, minuscule et vulnérable. Tout en s’efforçant de cacher son trouble, elle s’assoit dans le grand fauteuil face à la cheminée ; elle sait parfaitement de quoi il veut lui parler.

— Huit mois sont passés depuis l’attaque du Sanctuaire et votre retour du Japon, commence-t-il d’un ton grave.

Elle baisse les yeux et acquiesce tandis qu’il continue :

— Je t’ai laissé la liberté que tu m’as demandée pour t’occuper de Mélissandre. À présent, j’ai besoin de connaître son évolution. Sa mémoire montre-t-elle des signes d’amélioration ?

— Pas vraiment, non.

Youri prend un instant de réflexion puis s’enquiert d’un air préoccupé :

— Ses pouvoirs sont-ils toujours aussi faibles ?

— Nous nous entraînons chaque jour, s’empresse de dire la jeune femme mal à l’aise.

— Ça ne répond pas à ma question ! Tu dois comprendre que Mélissandre est un sujet très délicat pour la Guilde et que les Grands Maîtres attendent d’être rassurés.

— Eh bien… Elle commence doucement à dompter notre Élément, l’Eau. Mais elle manque de condition, et surtout, de confiance en elle. Elle a encore besoin de temps.

— Hum… S’intègre-t-elle au groupe ? Je sais que ça a été dur au début.

— C’est compliqué.

— Tout cela me semble bien flou. C’est une personne fragile. Nous devons être sûrs qu’elle ne retombe pas dans ses travers et qu’elle ne constitue pas une menace. Les pouvoirs qu’elle a en elle demandent une grande maîtrise. Cela n’est en aucun cas rassurant, et si ça n’évolue pas, nous serons contraints de la brider.

— C’est de ma sœur que vous parlez, Youri… Je sais qu’elle est aussi courageuse que moi et que notre mère ! Nous sommes du même sang. Il n’y a plus aucune noirceur en elle, juste de la peur. Je vous l’affirme. Et surtout, elle est la vraie Gardienne de l’Eau, ne l’oubliez pas. Elle est née la première et possède un pouvoir Élémentaire semblable au mien !

— Oh, je ne l’oublie pas… Ni ton idée saugrenue de lui léguer ta place.

— Pas saugrenue, non, évidente. Cela lui revient de droit.

— Cette situation est extrêmement complexe ! Je ne souhaite pas aborder plus longuement ce sujet aujourd’hui.

— Laissez-nous encore du temps, c’est tout ce que je vous demande. Je vais lui parler, lui dire qui elle est vraiment, peut-être que ça la motivera de savoir qu’elle est la Gardienne légitime.

Youri se passe les mains sur le visage. Il semble très inquiet, mais Élianor l’est tout autant. Elle espère plus que tout que sa sœur progresse, qu’elle trouve enfin sa place au sein de la Guilde, et encore plus, sa place en tant que Gardienne de l’Eau. C’est devenu une de ses priorités dès lors qu’elle a découvert l’existence de cette jumelle cachée, censée être morte depuis des années, et qui finalement s’est avérée être la Grande Prêtresse de leur pire ennemie : la Guilde Sombre.

Depuis qu’elle a réussi à la sortir des griffes de ces folles, elle est d’autant plus motivée à atteindre cet objectif.

— Je veux qu’elle suive la formation de Guerrier avec nous, déclare soudain Élianor avec assurance.

Le Grand Maître se fige et la dévisage avec surprise. Elle réalise alors qu’il a beaucoup vieilli depuis son arrivée au Sanctuaire, deux années plus tôt. Son visage, si lisse et rond il y a quelques mois, est maintenant marqué par de légères ridules. Des cernes se dessinent sous ses yeux et quelques cheveux gris pointent sur son crâne brillant. Les durs moments qu’ils vivent sont inscrits dans ses traits. Profitant de son trouble, elle reprend :

— Si elle doit devenir la Gardienne de l’Eau, et elle le deviendra, alors elle doit être préparée tout autant que nous. L’avenir est sombre, Youri, et nous devons réunir autant de forces que possible pour faire face. Mélissandre est encore faible, mais une fois remise, elle sera aussi puissante que moi, voire plus, et elle saura gagner la confiance de tous. Même si ça prend du temps, nous ne pouvons pas nous passer d’une personne comme elle.

— Je reconnais que tes mots sont sages… Mais où est donc l’adolescente revêche et solitaire d’il y a deux ans ? murmure-t-il avec émotion. Je suis fier de toi, de la femme et de la guerrière que tu es devenue. Ta mère le serait, elle aussi.

— Merci, ces paroles me vont droit au cœur. Alors, faites-moi confiance encore une fois.

— Très bien, mais je vais devoir en parler aux autres Grands Maîtres avant un accord définitif. Ne t’emballe pas, ce n’est pas gagné. Pendant ce temps, je t’autorise à tout expliquer à Mélissandre ; sois pédagogue et surveille ses réactions. Et surtout, attends que je te donne le feu vert pour sa formation.

Élianor sourit avec reconnaissance. Youri est tellement important pour elle, et malgré quelques conflits passés, elle le considère comme un second père. Entendre ces compliments de sa bouche lui fait réellement plaisir.

Elle le salue et le remercie, puis prend la direction des dortoirs. Avant d’aller se coucher, une tâche l’attend et pas des moindres : annoncer à sa sœur qu’elle est la véritable Gardienne de l’Eau.

CHAPITRE 5
Révélations

Depuis leur retour, Élianor a pris en charge la réhabilitation de Mélissandre. Après de longues discussions, les Grands Maîtres avaient accepté de lui laisser cette tâche délicate ; sous haute surveillance évidemment. Hector, leur père, vient régulièrement leur rendre visite et les soutient beaucoup dans ces durs moments. La Gardienne est heureuse de s’occuper de sa sœur, mais le peu d’évolution de la situation l’inquiète. Le plus souvent, Mélissandre est perdue dans ses pensées, peu encline à suivre les entraînements et les cours proposés. Elle ne semble pas très intéressée par la Guilde et la Réalité.

Après le Japon, Élianor a réfléchi et fait le choix de ne pas lui révéler la vérité à propos de leur ordre de venue au monde, et donc, le fait qu’elle est la Gardienne de l’Eau légitime. Elle a jugé cela prématuré vu qu’elle ne se souvient même pas de sa famille, et encore moins de ses actes monstrueux commis lorsqu’elle était Salandra, la Grande Prêtresse de la Guilde Sombre : enlèvements, meurtres et tortures.

Mais à présent, elle doit tout lui dire.

Tout en frappant à la porte, la jeune femme inspire profondément. Elle doit absolument la faire réagir ; il faut qu’elle comprenne l’importance de son rôle.

— C’est Élianor, je peux entrer ?

— Oui, bien sûr, répond la voix de Mélissandre étouffé par le lourd battant de bois.

Les gonds de métal grincent tandis qu’elle pénètre dans la chambre sombre, à peine éclairée par la lumière tremblotante de deux chandelles. Assise à son bureau, les cheveux noués en un chignon brouillon, sa jumelle grignote nerveusement le bout d’un stylo à bille. Elle semble fatiguée et irritée.

— Tu vas bien ? s’enquiert Élianor inquiète de la voir très pâle.

Mélissandre se détourne et fuit son regard.

— Pas de souci.

— Tu fais quoi ?

— Rien de spécial, je gribouille deux trois trucs pour m’occuper.

Élianor approche pour jeter un œil aux dessins, mais sa sœur s’empresse de rassembler les feuilles et de les ranger dans un tiroir.

— Je suis désolée. Je préfère garder cela pour moi. C’est pas contre toi, c’est juste que… tout est flou, trop flou ! Et ça m’aide un peu… c’est une sorte de jardin secret.

— OK, je comprends.

— Oui… évidemment, comme toujours ! Ton Empathie te permet de tout comprendre ! rétorque alors Mélissandre d’un ton désabusé.

À ces mots, Élianor ne sait pas trop comment réagir. Jamais sa jumelle n’a parlé de manière aussi brusque, et elle ne sait pas du tout ce qui peut provoquer ce comportement. Elle ressent une colère froide émaner d’elle ; cela est également nouveau. Habituellement, c’est plutôt de la peur, de l’hésitation ou de la tristesse qu’elle dégage.

Elle décide donc de rester diplomate et s’enquiert gentiment :

— Pourquoi tu dis ça ? Je ne cherche qu’à t’aider.

— Oui. Eh bien, je suis fatiguée, et je ne crois pas que ma place soit ici, dans cet endroit, ce… Sanctuaire. Tous ces gens me détestent ! Et pour des choses dont je ne me souviens même pas.

— Je sais que c’est dur…

— Oh non ! Tu ne sais pas, tout le monde t’adore, toi !

Élianor s’agenouille près d’elle puis insiste avec conviction :

— Avec du temps et de la motivation, tout ira mieux, et tu seras acceptée. Un jour, tu te sentiras bien. Et moi, je serai toujours là, à tes côtés.

Sa sœur s’assombrit encore un peu plus.

— Tout est tellement simple pour toi, la grande Gardienne de l’Eau !

— Pardon, j’ai mal entendu ! Simple ? Simple ?

Mélissandre la dévisage de longues secondes sans rien répondre puis se détourne. Cela a pour effet d’agacer davantage Élianor qui s’escrime pourtant à réguler son humeur depuis le début de leur discussion, sachant très bien l’inutilité de provoquer un conflit.

Mais ce qu’elle lui dit est tellement injuste !

Depuis des mois, elle passe tout son temps, ou presque, à la soutenir, faisant fi du mal qu’elle a fait, tentant d’être la plus compréhensive possible. Habituellement, Mélissandre est gentille et effacée, mais ce soir, elle semble différente, agressive et amère.

— Je fais preuve de tonnes de patience envers toi depuis notre retour du Japon, reprend alors Élianor le plus calmement qu’elle peut. Je sais les épreuves que tu traverses, mais à un moment, il va falloir que tu te bouges ! Et surtout, que tu réalises que tu n’es pas seule, qu’on est sur le même bateau. On a tous souffert, et beaucoup ont perdu des êtres chers.

— Par ma faute ! lance soudain Mélissandre d’une voix brisée par l’émotion.

La gorge d’Élianor se serre face à sa détresse ; elle ne s’était pas rendu compte à quel point elle est désespérée.

Et la question habituelle lui revient alors à l’esprit, une fois de plus : que se passera-t-il si un jour elle recouvre la mémoire ? Cela sera extrêmement difficile, c’est certain. Pour le moment, il n’y a qu’une solution : qu’elle devienne plus solide et responsable, de façon à ce qu’elle puisse supporter tout cela dans le futur. Élianor se lève puis pose ses paumes sur ses épaules frêles, faisant circuler un peu d’Énergie apaisante en elle.

— Pas par ta faute. Par celle d’Héra, d’Ilithyie et du Mal qui te possédait. Pour affronter cela, tu dois être forte.

— Et si je ne veux pas affronter ça ?

— Tu n’as pas le choix.

— Pourquoi donc ? dit-elle avec un petit rire désabusé. Si j’ai pas envie d’apprendre tous vos bidules de magie et de Guilde, qui m’y obligera ?

— Personne ne te forcera. Mais tu as en toi le sang des Anciens et un rôle à tenir.

Mélissandre repousse ses mains et répond d’un ton acide :

— Gardienne du Sceau, c’est ton truc à toi. Moi, j’ai rien à voir là-dedans.

— Non, tu n’as pas tout compris. Tu n’as pas le choix… parce que… c’est toi la véritable Gardienne de l’Eau.

Mélissandre tressaille lorsqu’elle entend la révélation. Élianor lui a annoncé un peu trop brusquement, mais elle ne savait pas comment amener le sujet plus lentement. Et la délicatesse… elle en a suffisamment fait preuve depuis tous ces mois. Inquiète, elle observe la réaction de sa sœur, s’attendant à de l’incompréhension, de la colère, ou même une crise de larmes. Mais non, Mélissandre reste immobile sans demander plus de précisions, certainement sous le choc de la révélation.

Elle continue avec douceur :

— Écoute, il faut qu’on en parle. Tu verras, tout se passera bien et tu retrouveras la place qui est la tienne.

— La place qui est la mienne ? murmure Mélissandre les yeux dans le vague.

— Oui, je ne suis pas la vraie Gardienne. C’est toi, car tu es née en premier, elle te revient de droit. Je me bats pour cela depuis que j’ai découvert la vérité.

— La mienne ? MA place ? répète-elle encore, toujours figée.

— Je sais, ça te fait bizarre.

Mélissandre se lève soudainement puis hurle :

— Bizarre ? Mais tu te rends compte que tu m’annonces l’air de rien que je suis la Gardienne de l’Eau, protectrice du Monde Réel, alors que je n’ai plus aucun souvenir, que je suis perdue, dans le noir complet et que je n’ai qu’une envie : me barrer d’ici ?

— Calme-toi... Je vais tout t’expliquer, tente Élianor en posant une main réconfortante sur sa joue.

— Je ne suis rien ! Rien, tu entends ! Un vase vide ! Ou plutôt, si… si ! Je suis rien de plus qu’une meurtrière amnésique !

— Je t’en prie…

Mélissandre repousse une nouvelle fois sa sœur puis gronde :

— Sors de cette chambre.

— S’il te plaît, laisse-moi t’aider !

L’Énergie se met à grésiller au bout des doigts de Mélissandre, et d’une voix menaçante, elle répète :

— Sors !

Élianor déglutit face à la lueur bleue, ne sachant pas comment réagir. Elle ne pensait pas que son annonce allait provoquer une telle fureur chez sa jumelle. Les larmes perlent au coin de ses yeux tandis qu’elle recule lentement jusqu’à la porte. Elle aurait dû s’y prendre autrement, lui laisser plus de temps. Doit-elle prévenir Youri ? Mélissandre présente-t-elle un danger ?

Non… Son cœur et son Empathie lui disent la même chose : elle ne fera pas de mal. À présent, alors que la culpabilité lui ronge le ventre, une nouvelle question lui torture l’esprit : quelles seront les répercussions de ses révélations ?

Fin de l'extrait

Anna Wendell