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CHAPITRE 1

Mission

Les yeux noirs du Guerrier observent le ciel illuminé d’étoiles. L’espace de quelques secondes, un voile de tristesse s’abat sur ses traits. Dieu qu’il déteste cet endroit… Continuellement, la chaleur l’enveloppe de ses doigts moites et lui donne la sensation de peser des tonnes.

Il préfère de loin les missions en zone froide, mais là, Youri, le Grand Maître du Sanctuaire d’Yparys, ne lui a pas laissé le choix sur la destination. Guillaume est l’un des meilleurs combattants de la Guilde des Gardiens, et souvent, il réussit à être envoyé dans les pays au nord, là où ses compagnons n’aiment pas aller. Mais cette fois, il a eu le droit à la Guyane et la forêt amazonienne. Bizarrement, il se sent mieux en luttant contre les bourrasques glaciales et la neige, plutôt que de supporter les températures élevées des zones équatoriales.

La lune n’est pas encore tout à fait pleine et tandis qu’il s’emplit de son Énergie bienfaitrice, ses paupières se ferment. Comme toujours, l’image qui se dessine dans son esprit torturé prend immédiatement forme ; des yeux vairons, de longs cheveux noirs, un visage pâle, et une moue volontaire mêlée à une petite pointe d’arrogance.

Il sait qu’il ne devrait pas penser à ELLE, mais cela lui donne du courage et lui rappelle pourquoi il se tient ici, dans cet enfer vert, au beau milieu de nulle part, à traquer ces femmes de la Guilde Sombre : la vengeance ! Il réprime les émotions qui menacent de le submerger.

De toute façon, tout cela est passé.

Jamais plus ce ne sera comme avant ; jamais plus il ne sentira le bonheur envahir ses tripes au son de sa voix et de son rire. Bien que la Guilde se refuse de l’accepter, Guillaume est convaincu qu’ils l’ont perdue, que c’est sans espoir... Et cela, il ne se le pardonnera jamais ! Tout est sa faute… Après tout, il a fourni l’arme qui a provoqué cela. Celle qui a brisé la fille qu’il aime, la puissante Gardienne de l’Eau. Cependant, il n’est pas le seul coupable, et à présent, son unique objectif est de faire payer qui de droit.

Un grognement dans son dos le fait tressaillir et le ramène à la réalité. Il rouvre les yeux et fixe de nouveau intensément l’astre, tentant de moduler son instinct de chasseur et de tueur. Pendant un bref instant, un éclair doré allume ses iris sombres. S’il pouvait l’achever sur-le-champ, il le ferait sans hésiter.

— Je serais toi, je me ferais toute petite.

La pièce dans laquelle il se tient est plongée dans une semi-obscurité, seulement éclairée des lueurs du ciel nocturne. Peu importe, il n’a pas besoin de lumière, il voit parfaitement dans le noir. Par contre, son otage, elle, ne possède pas cette faculté, et semble en proie à une panique qu’elle tente de camoufler en lui lançant des regards assassins. Il sourit d’un air satisfait. Elle peut bien essayer de lui cacher sa peur…

C’est inutile.

Même dos à elle, il entend ses battements de cœur affolés, il sent sa sueur aigre, et perçoit les ondes de stress qu’elle dégage involontairement. Soudain, il pivote puis fond sur la femme en cuir noir solidement ligotée sur une vieille chaise.

D’un geste rapide, il empoigne deux petits poignards pendus à sa ceinture, et les plante l’un après l’autre dans les mains de l’otage. Les lames traversent la peau et les os, en brisant un ou deux au passage, puis s’enfoncent dans le bois des accoudoirs. Le cri qu’elle pousse est directement étouffé par le bâillon noué autour de sa tête. Deux larmes glissent lentement sur ses joues crasseuses, mais son regard haineux ne lâche pas le Guerrier.

— Je ne suis pas un grand bavard, donc je vais aller droit au but. Je vais te tuer, mais tu as le choix entre la manière rapide et la manière longue. Je t’avoue que j’ai une préférence pour la seconde option. Alors maintenant, je vais te poser deux questions. Et tu vas y répondre.

Sans délicatesse, il retire le morceau de tissu. Les lèvres craquelées de la femme se referment dans un rictus de douleur.

— Inutile de chercher à croquer ta capsule de poison. Je t’ai arraché la dent qui la contenait. Parle maintenant.

— J’ai… j’ai soif…

Il s’accroupit face à elle, puis soulève doucement son menton afin qu’elle le regarde. La frayeur, mêlée à la souffrance et à la rage, déborde à présent de ses yeux bleus à moitié fermés par des hématomes. Il glisse son pouce presque avec tendresse sur la joue de la prisonnière. Son visage est complètement tuméfié. Avec une grimace de dégoût, elle lui crache dessus et se met à hurler.

Le coup de poing que lui envoie Guillaume la fait taire, et lui brise le nez dans un sordide craquement. Il se relève, saisit ses couteaux, puis les retire pour les planter à nouveau avec brutalité, abîmant d’autres os et tendons. Cette cinglée joue avec ses nerfs en lui manquant carrément de respect… Il s’écarte d’elle et respire profondément.

Ne pas la tuer… ne pas la tuer… !

Cela fait maintenant plusieurs jours qu’ils la détiennent dans cette cabane humide dans la jungle. Elle est leur seul espoir de pouvoir en savoir plus sur les plans de la Guilde Sombre. Et surtout sur les raisons pour lesquelles ces folles se sont acharnées sur Élianor. Les autres combattantes se sont soit enfuies, soit donné la mort avec leur capsule de poison, calée dans leurs molaires.

Il va devoir passer aux choses sérieuses. Sa patience a des limites, et si elle ne parle pas rapidement, il finira par la tuer de ses poings. Et cela n’est pas la solution. Des coups frappés à la porte résonnent et le détournent de sa proie. Le battant s’ouvre sur un des combattants qui l’accompagnent dans cette mission. Mélanie, la seule amie qu’il a dans les rangs des Guerriers, avance de sa démarche souple et silencieuse, puis glisse une main sur son épaule.

— Je reprends, tu dois te reposer.

— Hors de question !

— Guillaume, tu es épuisé et la colère en toi te fait perdre les pédales. Et tu sais qu’à l’approche de la pleine lune ça ne va pas s’améliorer. On ne doit pas faire d’erreur avec celle-ci. Il faut la garder en vie.

— Je suis parfaitement capable de gérer !

Mélanie le dévisage intensément, puis continue à voix basse :

— Fais attention, beaucoup de monde pense que tu en fais une affaire personnelle. Tu sais qu’on ne doit pas s’impliquer autant…

— Bien sûr ! C’est moi le responsable ici ! Ne me materne pas ainsi !

— J’agis juste en amie, je te connais et je ne t’ai jamais vu dans cet état. Alors, s’il te plaît, va essayer de dormir un peu.

Les paroles de la jeune femme le troublent et l’énervent en même temps. Il sait déjà qu’il n’a pas l’attitude neutre qui convient à son statut, mais l’entendre dire est difficile.

Dans un soupir, il demande :

— Toujours pas d’autres pistes ?

— Non toujours pas, nous avons juste eu des nouvelles des Centaures des Rocheuses qui confirment que les Sombres tentent également de les rallier à leur cause. Nous allons devoir nous rendre là-bas, je pense. J’ai averti Youri.

— Le clan des Rocheuses carrément ! Elles manquent pas de culot… On peut au moins leur reconnaître ça ! Et ceux d’Amazonie n’ont pas donné d’informations supplémentaires ?

— Non. Ces femmes sont extrêmement malignes, et il y a des personnes puissantes qui les guident, j’en suis certaine.

Guillaume passe ses mains dans ses cheveux mi-longs et fait un aller-retour d’un pas rageur.

— Comment ont-elles pu tuer autant de Centaures et s’enfuir sans laisser de traces ? Ça me rend dingue !

Dans un grondement, il se jette sur la prisonnière presque inconsciente.

— Parle salope ! hurle-t-il alors en attrapant son cou entre ses doigts.

Alors que cette dernière se débat faiblement, les iris du Guerrier se couvrent de nouveau de doré et une lueur sauvage les traverse. Il ne souhaite qu’une chose : la faire souffrir, lui faire mal jusqu’à ce qu’elle supplie, qu’elle soit brisée et rampe à ses pieds !

— Guillaume, intervient Mélanie d’une voix douce. Je vais m’en occuper. Si tu la tues, elles gagnent. Semer le trouble parmi la Guilde est un de leurs objectifs, j’en suis sûre. On ne doit pas les laisser nous manipuler.

Il relâche son étreinte tandis que l’otage lutte pour retrouver son souffle. Sa mâchoire se crispe et ses dents grincent douloureusement sous la fureur. Il doit se reprendre, se contenir, et surtout, aller se reposer.

— La Gardienne de l’Eau doit mourir, et tu ne pourras rien faire contre ça ! halète soudain la femme avec un regard haineux. Vous, la Guilde des Gardiens, n’êtes que des minables pions avec lesquels nous nous amusons. Hélas pour vous, la partie est déjà perdue depuis longtemps. Vous n’avez pas encore compris que vous avez dix coups de retard ? Vive Héra ! Elle seule détenait, la vérité, nous lui serons fidèles, et nous battrons jusqu’à ce que tous ces immondes humains crèvent jusqu’au dernier ! Et vous… sales toutous des Gardiens… clébards ridicules… vous êtes la honte du Monde Réel !

Sans que Mélanie ait le temps de réagir, Guillaume attrape une des armes plantées dans les mains de la prisonnière et lui tranche la gorge d’un unique geste. Alors qu’elle agonise lentement, Guillaume essuie son visage englué de sang. Le regard choqué de Mélanie ne l’atteint pas. Ces dernières paroles prononcées par leur ennemie lui ont fait réaliser qu’ils ne tireraient rien d’elle.

Ces folles ont le cerveau complètement lavé et sont prêtes à mourir pour leur cause. Et surtout, elle a prononcé les mots de trop en s’en prenant à Élianor. Peu à peu, il perçoit les battements de cœur diminuer puis cesser définitivement. Dans un ultime râle, la femme rend son dernier souffle. Personne n’a fait un mouvement durant sa longue mort, et maintenant, il va devoir assumer son acte. Peu importe qu’ils le blâment, il ne regrette rien.

D’une voix ferme, il prend la parole :

— Bien, à présent notre mission est achevée ici. Il est temps d’aller rencontrer le clan des Rocheuses.

 

 

 

 

CHAPITRE 2

Incroyable voyage

Élianor se sent bien, jamais elle n’a été aussi détendue. Une chaleur douce et revigorante la traverse ; plus de souffrances, plus de stress, tout est à sa place, tellement simple. Au loin, une lueur apparaît. Sans hésiter, elle se dirige vers elle, légère, sans aucune pression sur le corps. Les parois de l’étrange tunnel, illuminées d’un dégradé orangé, lui donnent l’impression de tournoyer.

Plus elle avance, plus la lumière devient intense, mais ses yeux ne cillent pas, elle ne ressent aucune gêne, comme si les fragilités humaines l’avaient quittée. Ses longs cheveux noirs flottent autour d’elle, libres de leur mouvement, sa peau émet un halo bleuté. Elle ne sait pas où elle se trouve, mais se sent en parfaite sécurité ; aucune peur ne vient étreindre son ventre. Ses souvenirs sont flous, sa vie terrienne lui paraît tellement lointaine, futile.

À présent, elle est tout près et ne pense qu’à une chose : rejoindre ce superbe endroit, le traverser, découvrir la Vérité. Les rayons de l’étrange lumière s’étendent, elle peut presque les toucher. Elle continue sa route puis, du bout des doigts, effleure l’énergie face à elle, moelleuse, chaude. Elle est alors parcourue par un flux électrique qui l’attire brusquement au centre, perd la notion de temps, d’orientation et se laisse emporter dans un tourbillon coloré vertigineux. Tandis que tout se calme, le paysage autour d’elle se dessine lentement, magnifique, teinté de violet irréel. Le soleil couchant se reflète sur une mer d’huile alors que le va-et-vient des vagues émet un clapotis discret.

Ses pieds s’enfoncent dans un sable blanc et fin ; c’est superbe, cela ressemble à ses plus beaux rêves. Sur sa droite, elle discerne une silhouette trouble qui s’approche. L’image se précise, des boucles châtains coupées au carré apparaissent, encadrant un visage souriant. Une femme de petite taille, rondelette, marche les mains tendues vers elle. C’est Estelle, l’ancienne employée de maison qui a remplacé sa mère depuis qu’elle est enfant. Avec son époux, Henri, et le père d’Élianor, Hector, ils lui ont caché bien des choses.

De son vivant, la jeune fille éprouvait une colère noire à leur égard. Estelle a succombé aux affreuses tortures perpétrées par les membres de la Guilde Sombre, leurs sanguinaires ennemies, mais a l’air d’être complètement apaisée désormais. Élianor est tellement heureuse qu’elle en oublie toute sa rancœur, se précipite vers elle et la serre dans ses bras. C’est la première fois qu’elle l’étreint ainsi, n’étant pas une habituée des démonstrations d’affection. Cette année passée l’a beaucoup changée, elle a compris l’importance de montrer son amour à ses proches.

— Estelle ! C’est incroyable ! Je… je suis si contente de te voir ! balbutie-t-elle les larmes aux yeux. Mais quel est cet endroit ?

— C’est un lieu de transition propre à toi. Il n’existe que dans ton imagination, répond Estelle d’une voix douce.

— Cela veut dire que je suis morte ?

— Cela veut dire que des décisions doivent être prises, ma chérie.

La jeune fille, le souffle coupé, peine à croire à la réalité de ce moment.

— Je peux retourner sur terre ? Ou… mourir ?

Estelle, énigmatique, acquiesce.

— Nous traversons tous cette étape ?

— Non… Ce coup de couteau que t’a infligé Aleksi aurait dû mettre un terme à ta vie physique. De plus, cette année a été véritablement éprouvante pour ton corps et ton esprit. Mais tu as encore un long parcours à accomplir chez les incarnés, explique la femme d’une voix grave. Comme quelques rares personnes, tu connais une expérience de mort imminente.

Élianor, sous le choc de ces révélations, a du mal à réaliser.

— De mort imminente… Donc, je n’ai pas le choix ?

— Nous avons tous un libre arbitre, c’est une des lois essentielles de l’univers.

— Je me sens bien ici.

Estelle passe tendrement une main sur sa joue.

— Je le sais. Ton temps viendra où tu vivras en paix. Je suis là pour une raison précise. Tes Guides souhaitent te rencontrer.

— Mes Guides ? s’exclame-t-elle stupéfaite.

— Les Anciens.

Élianor se tourne vers l’horizon, digère ce qu’elle a entendu. Elle est tentée de se jeter dans les flots bleus pour ne plus en sortir. En effet, il y a quelques mois elle a découvert qu’elle était reliée à l’Élément Eau par sa filiation ; un pouvoir qui lui offre des capacités incroyables. Elle se détourne et coupe court à son envie ; elle doit affronter son destin. Sans un mot, Estelle lui prend la main avec une tendresse maternelle.

— Ferme les yeux.

Alors qu’elle s’exécute, tout se met à vibrer et à tanguer. Au bout de quelques secondes, elle soulève lentement ses paupières et réalise qu’elle n’est plus sur la plage, mais dans une salle, face à quatre trônes monstrueux en pierre noire. L’endroit est circulaire, entouré d’arches qui donnent sur un paysage lunaire où aucune végétation ne pousse. Le vent passe à son gré, agitant ses cheveux. Les rayons d’un étrange soleil rendent le lieu austère et augmentent l’impression de stérilité.

Ramenant son regard dans la pièce, elle voit que des silhouettes se dessinent. Habillées de longues toges beiges, elles ressemblent aux représentations des Dieux de la mythologie grecque, trois hommes et une femme, plus grands qu’un être normal. Fascinée, elle n’arrive pas à détacher ses yeux des placides géants et les détaille un par un en silence.

En dehors de leur grandeur, ils ont tout d’un humain. Leur âge, difficilement déterminable, paraît avancé. Leurs pupilles emplies d’intelligence brillent d’un éclat vif, leur maintien montre qu’ils sont fiers et vigoureux. Des ceintures à leurs tailles sont gravées à l’effigie d’un des quatre Éléments. Élianor se remémore la formation qu’elle a suivie au Sanctuaire d’Yparys l’année passée, et comprend qu’elle a bien affaire aux aïeuls des Gardiens.

Elle identifie immédiatement Poséidon, son ascendant grâce à son regard vairon, signe distinctif de sa famille, et au symbole de l’Eau qu’il arbore. Seul homme à ne pas porter de barbe, il la dévisage avec bienveillance, un léger sourire aux lèvres. Après l’avoir observée un long moment, il finit par se lever et venir à sa rencontre.

Elle se sent toute petite face à lui, et l’émotion lui étreint la gorge lorsqu’elle saisit l’importance de l’homme face à elle. De l’homme... ou plutôt de celui considéré comme un Dieu par ses semblables... sa famille. Elle réalise de nouveau l’incroyable Destin qu’est le sien. Heureusement, les inconvénients de son corps organique ne semblent pas avoir cours ici. En temps normal, elle aurait déjà rougi jusqu’aux oreilles et son cœur galoperait plus vite qu’un cheval emballé. D’une voix grave, il prend la parole :

— Mon enfant, je suis si fier de ce que tu es devenue. Je suis Ibérion d’Askarys, également nommé Poséidon. Mon sang coule dans tes veines. Tu l’honores merveilleusement, comme ta mère. Voici mes frères Hadès, Zeus et ma sœur Hestia, ajoute-t-il en désignant tour à tour ses compagnons assis. Nous veillons sur vous, les Gardiens. À travers vos rêves et vos intuitions, nous vous guidons sur le bon chemin.

— Je suis très heureuse de vous rencontrer, mais est-ce que ça veut dire que vous êtes morts ou vivants ? questionne la jeune fille impressionnée.

— Je te reconnais bien là, Élianor ! Tu as toujours été très curieuse. Les réponses viendront en temps voulu.

Gênée par sa propre audace, elle baisse la tête.

— Excusez-moi.

— Nous sommes ici pour une chose : ton avenir. Tu dois choisir entre retourner dans ta vie d’incarnée, continuer ta mission, ou y mettre un terme et commencer une nouvelle route. Cette dernière option implique qu’il n’y aura plus de Gardien de l’Eau. Cela représente un vrai danger au vu des événements, mais toi seule décideras.

— Est-ce que tout cela se passe dans mon imagination ? demande-t-elle timidement.

Son ancêtre sourit avec malice.

— Qu’en penses-tu ?

Elle prend un court instant de réflexion. Les trois Anciens, encore assis, observent avec attention la discussion. Zeus a les yeux bleus et le menton volontaire de Damien, le Gardien de l’Air. Il a aussi son arrogance et sa beauté. La cascade de cheveux aux reflets roux d’Hestia indique sa filiation avec Serena, la Gardienne du Feu. Enfin, elle revoit Elliot, le Gardien de la Terre, dans les traits minces et le regard marron d’Hadès.

Il ne lui manque que les lunettes.

Troublée, la jeune fille se rend compte qu’un grand vide l’envahit à l’évocation de ses trois compagnons. Malgré des débuts difficiles, leurs péripéties de l’année passée avaient fini par les rapprocher. Affronter leurs ennemies, ces monstres de la Guilde Sombre, avait été extrêmement éprouvant, et sans eux, elle n’aurait jamais pu sauver son père Hector, Henri et Aleksi des griffes de ces dangereuses femmes. Soudain, au souvenir de ces aventures, une nouvelle assurance s’insinue en elle, et aussi… une envie pressante de poser des questions.

Elle relève le front et dit d’une voix plus ferme :

— Je pense que vous n’êtes pas dans ma tête.

— Tu penses bien. Tu dois prendre conscience de l’importance de tout cela, car il n’y aura pas de retour en arrière possible. Ton corps est très affaibli. Tu subiras maintes épreuves si tu repars, mais ton esprit est intact et ton aide sera la bienvenue lors des temps difficiles à venir. Tes amis comptent sur toi.

— Trêve de bavardage, mon frère ! le coupe Zeus en le rejoignant. Tu dois maintenant nous faire part de ta décision. Nous n’allons pas rester ainsi à épiloguer. Vois-tu… je ne suis pas d’un naturel patient.

Élianor fixe droit dans les yeux l’ancêtre de Damien.

— Un mort peut être impatient ?

— Cela suffit, gronde Zeus. Je ne tolérerais pas que tu te moques de moi, jeune fille !

Immédiatement, Poséidon s’interpose, connaissant très bien le caractère impétueux de ce dernier.

— Zeus, tu devrais t’asseoir. Laisse-moi gérer cela.

— Je suis désolée, mais vous me demandez quelque chose qui changera le cours de ma vie. C’est pas facile ! se justifie-t-elle, contrite.

— Je le conçois tout à fait. Cette année écoulée a été compliquée pour toi, mais pense aux côtés positifs. Tu as découvert le Monde Réel, du moins, une partie. De grandes capacités sont apparues. Tu as rencontré des personnes formidables…

— J’y retourne.

Poséidon semble surpris et la scrute en silence tandis qu’elle explique les raisons de son choix soudain.

— Je n’ai pas terminé ce que j’avais à faire. J’avais un peu oublié les gens que j’aime. Dans ma tête, c’est très confus… Finalement, je n’ai pas besoin de réfléchir plus, je dois être près d’eux, reprendre le Sceau de l’Eau à la Guilde Sombre, et assumer mon rôle. Mais avant tout j’ai une question. Vous saviez ce que j’allais décider, n’est-ce pas ? Vous connaissez l’avenir ?

L’Ancien se met à rigoler puis pointe son doigt en direction de sa poitrine. Une décharge électrique la foudroie sur place. Paralysée, elle n’a pas le temps de réagir, les mains d’Estelle se posent sur ses épaules et la tirent en arrière. Brusquement, c’est la chute, vertigineuse.

Elle hurle en tombant dans un vide sans fin et revit ces derniers moments en marche arrière : la plage orangée, la lueur moelleuse, le couloir violet. Puis c’est le noir, un abîme sombre l’engloutit. Une sensation bizarre l’envahit petit à petit, comme une sorte de pression sur tout le corps. Un second choc électrique la traverse de nouveau et une nausée la saisit alors qu’elle tournoie à une vitesse hallucinante.

Elle perçoit maintenant le rythme irrégulier et très lent de son cœur. Une odeur de désinfectant vient lui chatouiller les narines en même temps qu’un bip répétitif résonne au loin. La douleur fait son apparition, foudroyante. Un point en bas de sa colonne lui barre le bas du dos, comme si on lui enfonçait des milliers d’aiguilles. Elle commence à regretter sa décision lorsque ses souvenirs surgissent complètement : son arrivée au Sanctuaire, ses premiers pas compliqués dans la Réalité et sa formation auprès de la Guilde des Gardiens…

Sa vie avait été transformée grâce aux fabuleuses personnes qu’elle avait rencontrées ! Elle avait découvert l’Énergie, ses pouvoirs et bien évidemment leurs ennemies sanguinaires, les femmes de la Guilde Sombre. Et puis, ce choc qu’elle avait ressenti en constatant qu’à leur tête, la Grande Prêtresse Salandra n’était autre que Mélissandre, sa sœur jumelle cachée. Elle en avait voulu à son père Hector et lui en voulait encore de lui avoir menti sur tellement de choses…

Et comment aurait-elle pu oublier sa rencontre avec son Dragon, leur lien si fort, et leur périple incroyable pour sauver ses proches ! Et aussi ce premier vol… en compagnie de Guillaume…

Alors qu’elle se sent partir de plus en plus loin et que la douleur devient insupportable, l’image du garçon qu’elle aime du plus profond de son cœur la submerge et se mêle à tous les souvenirs restants de sa vie terrestre… L’évidence s’impose soudain à elle… Elle n’a pas d’autre choix : elle doit revenir et accomplir son destin.

 

 

 

 

 

 CHAPITRE 3

Prisonnière

Sa chute s’interrompt brusquement. Élianor est de retour dans son corps, mais ne voit rien et ne peut pas bouger. Elle réalise combien être incarnée peut-être difficile, surtout après son passage dans l’au-delà. Depuis l’année dernière, la souffrance est devenue sa plus proche compagne. En effet, toutes ces aventures ont dangereusement éprouvé son corps et le coup de couteau qu’elle a reçu aurait dû l’achever.

Les quelques instants de répit qu’elle a ressentis auprès des Anciens sont déjà oubliés, et la souffrance est de nouveau là ; aiguë, omniprésente… insupportable. Réintégrer sa forme organique est une désagréable expérience, mais la voix qu’elle entend lui apporte immédiatement un profond soulagement. Elle a reconnu le timbre de sa meilleure amie. D’autres personnes autour d’elle s’agitent dans le brouhaha des sonneries.

— Est-ce qu’elle va mourir ? sanglote Anita.

— Chargez à deux mille volts ! Sortez, Mademoiselle !

— S’il vous plaît, sauvez-la ! supplie-t-elle.

— C’est prêt.

— Poussez-vous, j’envoie la sauce.

— Élianor ! Je t’en prie !

— Que quelqu’un fasse sortir cette fille !

— Stop ! On a quelque chose !

— Élianor !

— Elle est revenue ! Coupez-moi ça, vérifiez ses constantes.

Le parfum d’Anita envahit son nez. Elle l’a prise dans ses bras et inonde ses joues de larmes.

— Merci, merci, merci, murmure-t-elle.

— Ça suffit maintenant, vous devez partir Mademoiselle, ordonne fermement une voix féminine.

Élianor est dans un hôpital ; l’odeur et le jargon ne peuvent la tromper. On l’a réanimée à l’aide d’un défibrillateur, cela explique les chocs à la poitrine. Elle est consciente, mais ne voit rien et ne peut pas bouger. La peur la gagne alors qu’elle tente de remuer ses doigts. Rien n’y fait… Elle entend de nouveau les voix de tous ces inconnus qu’elle ne peut même pas discerner ! Un début de panique commence à s’insinuer en elle.

— Cette fois, elle n’est pas passée loin. C’est le troisième arrêt qu’elle fait en peu de temps, on doit prévenir son père.

— J’ai envoyé quelqu’un lui téléphoner.

Une main fraîche se pose sur son front et remet sa frange en place alors que l’angoisse lui tiraille les entrailles.

— Tu penses qu’elle va s’en sortir ?

— On ne peut jamais dire dans les cas de coma profond. Certaines fois, des miracles se produisent.

— Les constantes sont bonnes. Elle est stable.

— Pourvu que ça dure.

— Si jeune…

— Tu imagines que c’est un de ses amis qui l’a plantée sans aucune raison !

— Je ne connais pas les détails, mais il ne l’a pas loupée.

— Il est en détention à ce qu’il paraît. C’est plein de fous sur cette terre !

Le souvenir d’Aleksi la poignardant la frappe de plein fouet, son cœur rate un battement ; pourquoi son ami de toujours avait-il fait ça ? Quel cauchemar ! Où pouvait-il être à présent ? Peut-être emprisonné dans les geôles du Sanctuaire. Elle entend les pas s’éloigner et, hormis le ronronnement des machines, il n’y a plus aucun bruit. Seule, prisonnière de son propre corps, elle commence à désespérer lorsqu’une voix retentit. Elle reconnaît son père qui semble complètement paniqué et entre en trombe dans la chambre.

— Élianor ! s’exclame-t-il en lui serrant la main. Tu ne me refais plus jamais ça ! Je ne veux pas te perdre.

Pendant un long moment, il lui parle tendrement et lui raconte plein de choses, certaines futiles, qui la raccrochent à la vie ; la météo, les nouvelles du monde, les anecdotes du Sanctuaire, l’histoire de sa famille, etc. Elle réalise qu’elle est dans cet état depuis plus d’un mois. Cette information la choque : elle pensait que peu de temps s’était écoulé depuis leurs dernières aventures. L’attitude de son père à son égard la perturbe également et la met mal à l’aise. Lui qui était si froid et distant, inexistant pendant des années, presque invisible, est maintenant tendre et inquiet. L’année passée, leurs péripéties et les secrets révélés ont changé bien des choses !

Apparemment, elle est très entourée. Les Gardiens et leurs parents, Youri le Grand Maître, les Instructeurs, Henri, Baltor… Beaucoup se soucient d’elle et viennent la voir. Ils espèrent la retrouver, qu’elle reprenne sa formation. Elle comprend aussi qu’Aleksi est effectivement retenu dans une cellule d’Yparys dans l’attente de son réveil. Les responsables pensent qu’il a été programmé par Salandra, ce qui expliquerait son terrible geste.

Cependant, personne n’a évoqué Guillaume, le Guerrier pour qui elle éprouve un amour interdit ; cela l’angoisse. La dernière image qu’elle a du jeune homme est son regard blessé lorsqu’il l’avait vue, allongée au côté d’Aleksi dans le coma. Sa jalousie lui avait fait imaginer des choses fausses… Mais après tout, pourquoi se torturer l’esprit ? Il n’avait pas le droit de l’aimer. En effet, les Guerriers d’Yparis consacrent leur vie à la Guilde des Gardiens et ne peuvent pas entretenir de relation. À cette pensée, la tristesse l’envahit ; l’évidence de leur amour est tellement forte qu’elle a du mal à accepter cette interdiction. Épuisée, elle s’endort.

 

* * *

 

Chaque jour, son père revient. Inlassablement, il lui répète les mêmes mots avec l’espoir qu’elle puisse l’entendre. La colère qu’elle a accumulée contre Hector s’émiette et finit pas disparaître. C’est à présent avec impatience qu’elle attend ses visites quotidiennes.

La présence d’Anita l’aide aussi. Cette jeune fille pétillante est sa meilleure amie depuis plusieurs années, et malgré le caractère solitaire d’Élianor, elle a toujours été là pour la soutenir. Elle a même chamboulé toute sa vie en restant auprès d’elle à Yparys, et en devenant une initiée !

Et cela… la Gardienne ne l’oubliera jamais !

Anita ne s’éternise jamais longtemps, se contentant de s’asseoir près d’elle, silencieuse la plupart du temps ; certainement inquiète et soumise au rude travail du Sanctuaire. Elle culpabilise probablement de ne pas pouvoir la soutenir.

Plongée dans l’obscurité, Élianor n’a plus vraiment la notion des jours qui défilent. Les infirmiers se relaient sans cesse pour ses soins. Tout ce temps passé immobile, à réfléchir, à écouter les paroles de son père et d’Anita l’a finalement un peu apaisée. Elle ne lutte plus, essayant seulement de remuer ses doigts de temps en temps. La peur l’a quittée et elle accepte mieux la situation, sachant au fond d’elle-même que tout s’arrangera. C’est une certitude ! Ses ancêtres ne l’auraient pas renvoyée uniquement pour devenir un légume sur un lit d’hôpital !

 

* * *

 

— Bonjour Élianor.

Aujourd’hui, la voix d’Anita est différente ; lointaine et froide.

— J’étais persuadée que la nature allait faire son œuvre, mais chaque jour tes constantes s’améliorent. Tu as meilleure mine. Tu reprends même du poids.

Ces paroles dans la bouche de son amie lui procurent une sensation désagréable. Un frisson glacé parcourt son échine.

— Je commence à m’impatienter. Tout le monde te pensait condamnée, mais tu es une sacrée battante. Je dois te reconnaître ça.

Sans précaution, elle s’assoit à côté d’elle en la poussant pour se faire de la place. La douleur dans le bas de son dos se réveille et des larmes coulent sur ses joues.

— Mais tu pleures ! Cela signifie donc que tu m’entends. Très bien, ça m’arrange. Salandra m’a demandé d’attendre que tu meures naturellement, mais j’ai maintenant une bonne excuse pour accélérer le processus.

À ces paroles, Élianor a l’impression qu’on vient de lui enfoncer un pieu dans la poitrine. Anita, sa seule et unique amie, sa confidente depuis tant d’années, celle avec qui elle a passé des heures à rigoler et à refaire le monde, celle qui a toujours été là pour lui remonter le moral, cette fille qu’elle aime avec une confiance absolue, vient de lui faire comprendre qu’elle souhaite la voir morte, pire, elle semble vouloir la tuer de ses propres mains ! D’une secousse, cette dernière tire le coussin alors placé sous sa tête.

— Ça sera rapide. Ne t’en fais pas. En tant qu’amie, je me dois de mettre fin à tes souffrances. J’espère qu’après toutes ces années à m’emmerder à tes côtés, je serai grassement récompensée ! Salandra, notre Grande Prêtresse, ou plutôt ta chère sœur Mélissandre… ne se rend pas compte à quel point tu peux être désagréable et ennuyeuse ! Elle ne souhaite qu’une chose : que tu meures ! En tout cas, j’attendais ça depuis très longtemps, attendre que tes pouvoirs se déclenchent m’a semblé une éternité ! Tu n’imagines pas à quel point je me fais un plaisir de te faire fermer ton clapet pour toujours !

Sur ces mots terribles, Anita pose l’oreiller sur son visage. Elle sifflote gaiement en observant les machines dans l’attente de voir s’arrêter les battements de cœur. Élianor étouffe, à la fois terrorisée et révoltée. De l’extérieur, elle semble inerte, intérieurement, elle hurle et se débat comme une forcenée.

Brusquement, une idée lui vient ! Son Dragon !

Elle est liée à lui par l’esprit. En une fraction de seconde, elle le visualise et l’appelle. Va-t-il réagir et la reconnaître ? Elle sait que leur lien est censé être indéfectible, mais la peur la fait douter… Le jour de leur rencontre a été l’un des plus beaux de sa vie. Jamais elle n’avait ressenti une émotion aussi forte que lorsqu’elle avait posé sa main sur lui. Cette créature gigantesque, puissante et magnifique lui avait permis de sauver les siens des griffes de la Guilde Sombre. Alors que les alarmes s’affolent et qu’elle suffoque, au bout de sa capacité pulmonaire, son cœur ralentit et ses battements deviennent plus lents. Elle le sent en elle et le perçoit prendre son envol. Pourvu qu’il soit là à temps ! Le désespoir l’étreint tandis que la vie la quitte petit à petit.

Soudain, une vitre explose en mille morceaux. Un rugissement fait trembler les murs puis un souffle brûlant caresse longuement les deux filles. La pression du coussin sur son visage diminue puis disparaît complètement, l’air s’engouffre dans ses poumons et elle peut de nouveau respirer librement. Le soulagement l’envahit et des larmes glissent sur ses joues. Elle sent la panique du Dragon, sa colère aussi. Elle s’empresse de le rassurer mentalement. L’amour qu’il lui porte est pur et puissant : quel animal merveilleux. Anita prend peur, et Élianor l’entend s’enfuir.

La rage la submerge !

Elle voudrait pouvoir se lever et l’affronter ! Cette traîtresse ferait moins la maligne face à elle en pleine possession de ses pouvoirs… Comment a-t-elle pu se faire avoir comme cela pendant des années ? Comment cette lâche a-t-elle pu s’attaquer à une personne dans le coma ? Et surtout, pourquoi ne l’a-t-elle pas tué avant ? Pourquoi attendre que ses pouvoirs se déclenchent ? Alors que la jeune fille lutte sans succès, les infirmiers accourent et lui posent un ballon à oxygène sur le nez. Immédiatement, son pouls redevient normal et les machines se calment.

Les gens dans la pièce ne voient pas l’énorme gueule qui se dessine derrière la fenêtre, mais les éclats de verre brisé les surprennent. C’est avec inquiétude qu’ils s’occupent d’elle tout en se questionnant sur ce qui a bien pu causer ces dégâts. Suite aux ondes rassurantes qu’elle lui transmet, le Dragon finit par reculer et s’envoler silencieusement. L’effervescence règne et le personnel médical s’agite et discute nerveusement :

— Que s’est-il passé ?

— Je ne sais pas ! Les vitres ont explosé sans raison. La patiente a eu une défaillance comme si quelque chose l’avait empêchée de respirer.

— On doit contacter Youri. Elle ne peut pas rester ici. Ce n’est pas assez sécurisé !

— Elle n’est pas en état d’être transportée ! Ils ne sont pas équipés du matériel adéquat pour ses soins !

— Le Sanctuaire a une infirmerie. Nous leur fournirons le nécessaire. C’est trop dangereux ! Ça risque de mal tourner. Je ne veux pas de ça dans mon hôpital. Nous avons d’autres malades sous notre responsabilité ! Alors, appelez Youri immédiatement et évacuez-la le plus rapidement possible.

— Très bien, je m’en charge.

 

 

 

 

 

 

Chapitre 4

Réveil brutal

 

Élianor est en état de choc ; elle vient de comprendre qu’Anita est en fait une espionne à la solde de son pire ennemi : la Guilde Sombre. Comment accepter cela alors qu’elles étaient si proches, qu’elle croyait la connaître par cœur ? La seule personne en qui elle avait une totale confiance ! Une larme glisse sur sa joue et elle réalise soudain qu’elle peut soulever ses paupières !

A priori, ce bouleversement lui a permis de retrouver un peu de mobilité. Elle discerne une image floue et tremblotante. Les cris de l’aide-soignante appelant le médecin de garde lui semblent irréels. Un homme chauve avec des lunettes apparaît dans son champ de vision. Ses lèvres forment des mots qu’elle ne comprend pas, des doigts claquent devant son nez, une main chaude se pose sur son front. Sa respiration est saccadée et dans sa tête, c’est une véritable cacophonie. Elle doit prévenir ses proches à propos d’Anita. Elle essaye de parler, mais rien ne sort de sa bouche.

— Mademoiselle ? Il faut vous calmer. Tout va bien, vous êtes à l’hôpital. En sécurité. Est-ce que vous entendez ce que je dis ?

Elle reprend pied, et malgré sa panique, tente de suivre le conseil du docteur.

— OK, inspirez profondément. Ne bougez pas. Je dois vérifier votre température et votre tension.

Elle doit retrouver le contrôle. Heureusement, le Dragon bleu n’était pas loin, il veille sur elle constamment. L’idée d’avoir une créature aussi puissante comme ange gardien la rassure et l’apaise un peu. Elle ne peut plus concevoir d’affronter cette vie pleine de dangers et d’imprévus sans lui. Elle se remémore alors de nouveau leur première rencontre.

La bête monstrueuse l’avait d’abord tétanisée : dix mètres de hauteur, vingt d’envergure, des tonnes de muscles vibrants de force, un regard reptilien hypnotique, des griffes prêtes à découper et un souffle brûlant comme l’enfer… Mais très vite, son instinct l’avait guidée vers lui et leur lien s’était créé, telle une évidence ! Elle inspire profondément et laisse ses pensées vagabonder encore un peu plus. Elle se souvient de ses moments de méditation et du bien-être qu’elle ressentait lors de ces séances où elle faisait le vide et calmait son esprit.

Elle visualise un paysage apaisant puis songe au lac situé en contrebas du Sanctuaire d’Yparys, aux merveilleux instants passés en vol avec Guillaume, à l’unique baiser qu’ils avaient échangé. Ses muscles se détendent petit à petit, sa mâchoire se relâche. Elle réussit à remuer ses doigts, et finalement, son souffle retrouve un rythme régulier.

— Tout a l’air normal. Vous savez que vous êtes un véritable miracle, annonce le docteur en souriant. Il vous faudra du temps pour recouvrer toutes vos facultés motrices, mais ça viendra. Vous êtes jeune.

Élianor le regarde, reconnaissante. Son corps a décidé de coopérer et reprend vie tout doucement ; elle est encore extrêmement faible, cependant, l’espoir est de nouveau là, timide, mais présent. La panique s’en est allée, elle se sent beaucoup mieux malgré la boule d’angoisse discrètement nichée au creux de sa gorge. Elle doit mettre de l’ordre dans ses réflexions : la priorité absolue est de révéler la vraie nature d’Anita, et vu son état, ça risque de s’avérer compliqué.

Petit à petit, ses inquiétudes semblent s’atténuer et une brume envahit sa tête. Le médecin a dû lui administrer un quelconque calmant… Ses paupières papillonnent tandis qu’elle lutte pour garder encore un peu les idées claires, mais c’est peine perdue et finalement, elle se laisse aller dans un sommeil profond sans rêves.

 

* * *

 

— Ma chérie, tu es réveillée !

Hector a été prévenu. Il arrive dans la chambre les yeux brillants de bonheur. Il a beaucoup changé en une année. L’homme austère, froid et invisible qu’il était est devenu sensible et présent. Après l’avoir étreinte et s’être assuré de sa santé, il s’assoit près d’elle. Le médecin les laisse seuls après avoir obtenu la promesse du visiteur qu’il ne resterait pas plus de quinze minutes. Hector serre sa main dans la sienne. Il a mal vécu ces derniers mois et paraît avoir dix ans de plus. Les tortures que les femmes de la Guilde Sombre lui ont fait subir l’ont marqué à vie. Son regard gris acier la dévisage tendrement, un sourire éclaire son visage creusé.

— Tu n’imagines pas à quel point je suis soulagé que tu sois réveillée. Tu nous as tellement manqué. Je préfère encore endurer les sévices de ces sorcières plutôt que ton absence… Je ne supporterais pas de te perdre, tu m’es bien trop précieuse.

Hector qui s’épanche sur ses sentiments, c’est également une nouveauté ! Cependant, son esprit la ramène à une priorité : elle doit absolument le prévenir pour Anita. Elle remue les lèvres, hélas, sa bouche n’est guère coopérative et n’émet aucun son.

— Tu dois rester tranquille. Tu te remettras, j’en suis sûr, mais il te faut avant tout du repos. Je dois annoncer la nouvelle aux autres. Ils seront ravis et je pense que Youri te transférera au Sanctuaire rapidement. Tout le monde est en forme et nous n’avons pas eu de récentes alertes concernant la Guilde Sombre. Et… pas de signe de ta sœur, débite-t-il nerveusement. Je suis désolé pour tous ces secrets et que tu les aies découverts dans ces circonstances. J’ai fait ça par amour.

Élianor se calme et serre les doigts d’Hector pour lui signifier qu’elle ne lui en veut plus. Ces derniers jours, elle a eu le temps de réfléchir et d’apaiser sa colère. Les heures passées immobile, coincée dans son propre corps lui ont permis de réaliser pourquoi il lui a caché tout cela : pour la protéger. En revanche, elle ne sait pas du tout comment lui faire comprendre le danger qui rôde.

— À partir de maintenant, ça sera différent. Je serai là pour veiller sur toi, comme un vrai père ! murmure-t-il avec émotion. Promis, il n’y aura plus de cachotteries. Je dois te laisser, sinon le médecin va me disputer. Je t’aime.

Il dépose un baiser sur son front et, après une dernière étreinte, sort de la pièce. La suite de la journée est ponctuée par le passage des infirmiers qui vérifient son état, changent sa poche d’urine et prélèvent du sang.

Au bout de quelques heures, la jeune fille récupère un peu de mobilité dans ses bras et son cou, et parvient à émettre de légers sons. Ses muscles semblent avoir fondu après ce mois d’inactivité, ses articulations sont raides. Elle essaye désespérément de faire comprendre au personnel qu’elle souhaite une feuille et un crayon pour écrire un message. Hélas, hormis lui dire de se reposer, ils ne font pas attention à ses efforts. Il faut avouer que les bruits qu’elle fait sont inintelligibles, que ses mouvements sont à peine perceptibles et qu’ils sont beaucoup plus préoccupés par sa santé que par ses tentatives pour communiquer.

Elle s’enfonce dans un sommeil agité, plein de rêves effrayants, sans avoir retrouvé ses facultés motrices ni sa voix. Elle se réveille plusieurs fois en sueur. D’étranges flashes remplis de sang et de créatures inconnues lui restent en tête, laissant un goût amer dans sa bouche.

Après un énième réveil, elle est en train de bouger ses doigts un par un, quand une ombre se glisse dans sa chambre. Il n’est pas loin de trois heures du matin, l’hôpital est calme, aucune conversation ne résonne. Furtivement, l’intrus avance dans l’obscurité sans avoir conscience qu’il est observé. Tout de noir vêtu, il porte une cagoule et des gants. Impuissante, Élianor ne fait pas un geste. Elle sait très bien que cette personne n’est pas là pour venir discuter avec elle. Un parfum sucré flotte jusqu’à ses narines, elle reconnaît immédiatement celui d’Anita. Elle vient finir son travail. À la lueur des machines, la Gardienne voit le canon d’un silencieux pointé sur son visage.

— Rapide, précis. Cette fois, je ne prendrai pas de risques ! murmure Anita. Adieu, ma chérie.

Élianor réagit en une demi-seconde, son sang ne fait qu’un tour. Ses yeux deviennent rouges et flamboient dans la nuit. Ses doigts se posent sur la main de la meurtrière. Elle a pu calmer Elliot grâce à son pouvoir de maîtrise des émotions, elle doit réitérer le même exploit.

Alors qu’elle visualise un flux pourpre associé à la sensation de douleur et imagine les plus horribles tortures, Anita pousse un hurlement puis bascule en arrière sans avoir eu le temps de tirer. À terre, son corps se tord de souffrance. Son arme est tombée sur les draps. Élianor lutte et tente d’appuyer sur le bouton d’appel d’urgence. Elle réussit finalement à l’atteindre. Anita reprend ses esprits, rampe et s’agrippe au lit en grondant de fureur. En dernier recours, Élianor se saisit de l’arme à feu. Son poids l’étonne, elle n’a jamais tenu ce genre d’objet et c’est avec réticence qu’elle la dirige sur son ennemie qui s’immobilise.

Avec difficulté, elle articule :

— Ne… m’oblige… pas…

— Ma pauvre, tu n’as jamais tué personne ! T’es trop nulle pour ça ! ricane Anita.

— Je… t’en prie… Pour… pourquoi ?

— Pourquoi ? Mais parce que seule Héra détenait la vérité ! Ses idéaux sont la solution à tous nos problèmes. Les humains… cette race de dégénérés… j’ai honte d’en faire partie ! Ils doivent cesser d’exister ! La Guilde Sombre est ma famille et l’unique espoir de notre planète. Et toi, tu es le plus gros obstacle à nos projets ! Je te hais depuis mon enfance, Élianor.

La Gardienne choquée, souffle dans un énorme effort :

— Je… ne comprends pas !

— Tu dois mourir ! Est-ce assez simple dit comme cela ?

Les paroles terribles accompagnées de son regard sans âme finissent de convaincre Élianor ; il n’y a plus aucun espoir. Son ancienne amie est perdue, entièrement sous la coupe de la Guilde sombre. Sans ajouter un mot, elle enclenche le chien et resserre sa prise. Son adversaire ne montre aucune peur, pas le moindre tressaillement ; elle reste là, immobile et droite, en la toisant de ses pupilles glacées.

— Tu n’en auras pas le courage ! Accepte ton destin, tu seras en paix et tes malheurs s’arrêteront !

Le coup part brutalement. Surprise par le recul, Élianor lâche le pistolet. La balle s’est fichée dans le mur en face, mais n’a pas touché Anita. Celle-ci, choquée du geste de la Gardienne, ne réagit pas tout de suite. Les pas du personnel médical retentissent dans le couloir. La lumière inonde la pièce alors qu’ils entrent en courant. Deux Guerriers de la Guilde sont parmi eux. Anita leur fait front en position de défense.

— Ne bougez plus ! ordonne l’un d’eux en pointant son arme.

Dans une détente féline, Anita, toujours cagoulée, lui saute dessus et, d’une prise, le jette au sol. Elle s’accroupit puis fauche le second. L’action n’a pas duré deux secondes. Ils se relèvent tout aussi vifs et attaquent d’un même élan. Elle se révèle être une incroyable adversaire ; souple, rapide, forte et endurante. Élianor n’en croit pas ses yeux, elle ne la reconnaît pas. Comment a-t-elle pu se tromper sur son compte à ce point ?

La jeune blondinette pétillante et désinvolte qu’elle a côtoyée toutes ces années est en réalité une machine à tuer ! Les infirmiers sont sortis de la chambre, effrayés. Le combat fait rage et ne semble pas prendre fin ; Anita paraît même prendre le dessus sur les nombreux hommes face à elle ! La colère s’insinue petit à petit dans le cœur d’Élianor et remplace la peur ; sa seule amie… la seule personne à qui elle a donné son entière confiance…

Cette trahison est inconcevable !

Soudain, les murs tremblent sous l’onde de choc d’un monstrueux impact déstabilisant tout le monde, puis un rugissement furieux retentit. Les assaillants se bouchent les oreilles sous l’intensité du bruit qui ne semble pas prendre fin. Anita paraît elle aussi très perturbée, et lève la tête en direction du plafond avec un regard surpris. Élianor se sent traverser pas une force nouvelle et comprend que le Dragon bleu est de retour.

Le cœur de la créature bat en elle, lui apportant réconfort et amour. Elle perçoit également la fureur de l’animal et son envie de tuer celle qui vient d’attaquer la Gardienne ; sa Gardienne. Il est d’une telle puissance… Ses griffes gigantesques crissent sur le béton du toit de l’hôpital, et quelques morceaux tombent puis éclatent au sol avec fracas. Si ça continue, il fera s’effondrer le bâtiment en entier ! L’Énergie de son compagnon la traverse comme un champ électrique et lui donne la force de se redresser et de se saisir de nouveau de l’arme.

— Ne bouge plus ! hurle-t-elle en mettant en joue celle qui fut son amie.

Anita se retourne lentement, la jaugeant d’un regard rempli de haine. Les Guerriers profitent de ce que son attention est détournée pour s’emparer d’elle et bloquer ses bras dans son dos. Un homme large comme une armoire apparaît dans l’entrée. Sa peau noir ébène est luisante de sueur comme s’il avait couru. C’est Youri, le Grand Maître du Sanctuaire d’Yparys, ses pupilles brillent d’inquiétude. D’autres Guerriers, habillés de la tunique et de la ceinture arborant les quatre Éléments, le suivent.

— Élianor ! Tu peux lâcher. Doucement, s’il te plaît, demande-t-il.

La jeune fille pose le pistolet et se relâche, soulagée lorsqu’un des Guerriers le ramasse. Youri fait un signe, et deux infirmières hésitantes viennent vérifier qu’elle n’est pas blessée. La plupart du personnel médical a quitté l’hôpital en panique après l’atterrissage du Dragon, pensant qu’un tremblement de terre venait d’avoir lieu. Ces deux femmes sont les seules à avoir eu le courage de rester pour aider à soigner les blessés.

D’ailleurs, la présence de l’immense créature se fait toujours sentir, une sorte de ronronnement résonne dans la nuit et fait vibrer le sol sous leurs pieds, provoquant un malaise ambiant ; bien qu’ils soient des alliés sages et anciens, les Dragons, de par leur caractère compliqué et leur puissance, ont toujours effrayé les hommes.

Youri s’approche d’Anita et lui arrache sa cagoule d’un geste brusque. Une cascade de cheveux blonds dégringole. Ses yeux s’agrandissent en découvrant la jeune fille qu’il a lui-même admise au Sanctuaire et initiée.

— Ce n’est pas possible ! Bravo, je ne me serais jamais douté que derrière la petite ingénue se cachait une tueuse sans âme.

— Peu importe que vous m’éliminiez ! D’autres viendront. Coupez une tête, il en repoussera deux, menace Anita.

— Oh, mais nous n’allons pas t’éliminer ma chère… Ce n’est pas notre style et on a beaucoup de choses à se dire toi et moi.

Elle se met à ricaner d’une façon cynique, puis approche son visage de celui de Youri.

— Vous crèverez tous, nous sommes les plus puissants.

De la mousse se forme à la commissure de ses lèvres. Sans cesser de rire, elle commence à haleter. Ses yeux se révulsent et ses muscles se crispent.

— Du poison ! Faites-la vomir ! hurle le Grand Maître alors qu’elle se met à convulser.

Les Guerriers l’allongent au sol et des blouses blanches se précipitent. La jeune fille crache de la salive rougie de sang. Son corps s’arc-boute dans un dernier soubresaut. Le médecin regarde Youri et secoue la tête. Il n’y avait rien à faire de toute façon.

Élianor est en état de choc face au cadavre de celle qui a été sa meilleure amie pendant des années. Elle repense à leurs moments passés ensemble à discuter de tout et de rien, à la joie de vivre et à la futilité d’Anita, à sa façon d’être présente et de la réconforter. Tout cela n’était pas réel, encore des mensonges…

Sa vie entière n’est qu’un vaste mensonge.

Des sanglots incontrôlables la saisissent et lui serrent la gorge, les larmes se mettent à rouler sur ses joues sans qu’elle ne puisse rien faire. Mais pourquoi est-elle revenue dans cette existence aussi dure et impitoyable ? Elle sent des bras forts la soutenir et l’étreindre : Youri. Il la regarde avec une tendresse infinie et alors qu’elle sombre dans l’inconscience, une seule pensée hante son esprit : la mort est si douce. Comment va-t-elle supporter cet enfer ?

Chapitre 5

Retour à la case départ

 

Les yeux dans le vague, installée sur la terrasse où ils prennent habituellement leurs cours quand le temps le permet, Élianor regarde le superbe paysage montagneux sans le voir. Par endroits, les majestueuses crêtes sont recouvertes de plaques de neige scintillantes. Les feuilles frémissent sous la brise tiède et les chants de créatures retentissent dans les bois. Il fait doux en cette fin septembre, et bien qu’elle soit à l’ombre des chênes, de la sueur glisse le long de son dos.

— Élianor ? Es-tu avec nous ?

Éric, le père de Damien, la dévisage. Elle sursaute et se confond en excuses. Face à ses iris bleu azur, elle rougit. Il ressemble comme deux gouttes d’eau à son fils. Depuis son retour plusieurs mois auparavant, elle a du mal à se concentrer. Régulièrement, son esprit se vide comme si quelqu’un enclenchait l’interrupteur sur OFF. Après des examens poussés, le verdict est tombé. Elle ne retrouvera jamais l’usage de ses jambes et restera paraplégique, sauf miracle. Le coup de couteau a sectionné des nerfs, et c’est irrémédiable. La médecine ne peut rien pour elle.

Le jour de l’annonce sera à jamais gravé en elle : le regard gêné du chirurgien, plein de pitié et de tristesse, bouleversé de devoir expliquer à une si jeune fille qu’elle ne pourra plus jamais sentir le sol sous ses pieds ; la main de son père qui s’est posée doucement sur la sienne pour la serrer avec force et lui offrir du réconfort ; le souvenir de ce même père et ses larmes discrètes qui roulent sur ses joues blanches ; son cœur qui s’est déchiré en comprenant que cette terrible nouvelle était bien réelle.

Depuis cette difficile journée, elle est dans un état dépressif, oscillant entre crises de colère et abattement. De plus, elle n’a pas encore digéré la trahison d’Anita… Les Maîtres recherchent activement une personne possédant le don de Guérison, mais pour le moment ils n’ont pas eu de succès. La seule connue de la Guilde qui a ce pouvoir, c’est elle.

Ce don, Élianor l’a découvert l’année dernière, lors du sauvetage de ses proches emprisonnés par la Guilde Sombre. Par hasard, en apposant ses mains sur son ami Aleksi, blessé par Salandra, sa jumelle, elle a évité au garçon une mort certaine. Hélas… elle ne peut pas appliquer ce processus sur elle-même et cela l’emplit d’un sentiment d’injustice, et d’une rage incontrôlable qu’elle tente de dissimuler au fond de son cœur. Pour la jeune fille, imaginer sa vie sans pouvoir courir, nager, danser, ou tout simplement marcher est inconcevable.

De plus, l’absence de Guillaume, le Guerrier de la Guilde dont elle est amoureuse, lui pèse terriblement. Ils éprouvent l’un pour l’autre des sentiments forts et complexes ; d’autant plus compliqué à cause de cette loi qui oblige les Guerriers à rester seuls, afin de consacrer leurs existences au combat contre le Mal. C’est sans doute pourquoi le jeune homme a préféré partir en mission à l’autre bout du monde pour une durée indéterminée, dans un lieu tenu secret… Et le pire, c’est qu’Élianor l’a appris de la bouche de Youri, après de longues supplications pour obtenir cette information.

Même pas un au revoir…

Comment Guillaume a-t-il pu l’abandonner ainsi après tout ce qu’ils avaient vécu ensemble ?

Damien, Serena et Elliot sont aussi là, assis autour de la table, et attendent qu’elle réponde. La gorge serrée, elle voit leurs regards amicaux posés sur elle. Pourtant, les débuts de leurs relations avaient été compliqués. Serena, la Gardienne du Feu, ne sera jamais sa meilleure amie, et son attitude maniérée l’agace fortement la plupart du temps, mais elle l’a énormément aidée. Damien, le Gardien de l’Air, sarcastique, charmeur et vantard, a le don de toujours avoir les mots vexants, et pour une jeune fille aussi fière qu’elle, cela est réellement énervant…

Cependant, il lui a finalement ouvert son cœur, lui faisant comprendre, contre toute attente, qu’il l’aime beaucoup. Quant à Elliot, le timide Gardien de la Terre, il est devenu son ami, son soutien, son confident, et elle l’adore. Ensemble, ils ont affronté les terribles combattantes de la Guilde Sombre, et sauvé Hector, Henri et Aleksi de leurs griffes. Éric l’appelle de nouveau, un peu plus fermement.

— Pardon, je n’ai pas compris, murmure-t-elle gênée.

— Ce n’est pas grave, on sait tous que c’est difficile pour toi.

— Vous m’avez posé une question ?

— On révisait les préceptes atlantes et…

— Il se demande, comme nous tous, si tu comptes redevenir toi-même un jour, le coupe Serena.

De derrière ses verres de lunettes, Elliot lance à cette dernière un regard brillant de colère.

— Serena, ferme-la !

— Non, mais c’est vrai ! À quoi elle sert ? C’est presque un légume !

Elliot lui envoie cette fois un coup de coude dans les côtes, la faisant taire.

— Serena ne voulait pas dire ça. Ne le prends pas mal, Élianor, atténue Éric.

— Faut avouer qu’elle n’a pas tort, ajoute Damien sans aucun tact. Dans cet état, elle ne va pas pouvoir faire grand-chose… Nous devons trouver une solution !

— Damien ! l’interrompt Éric.

Le garçon lui jette un œil acide puis rétorque :

— Éric ! C’est quand même incroyable que personne ne puisse la soigner ! Avec tous ces Maîtres et tous ces pouvoirs de superhéros, il n’y en a pas un capable de la remettre sur pieds !

— Tu sais très bien qu’on cherche activement ! Votre attitude ne l’aide pas !

Élianor tape brusquement sur la table.

— Ça suffit ! Vous parlez comme si je n’étais pas là. Foutez-moi la paix !

En colère, elle manœuvre le fauteuil roulant dans lequel elle se trouve et fait demi-tour.

— Élianor, ne réagis pas ainsi. On veut que tu ailles mieux, même si certains sont maladroits, tente de tempérer Éric, en dévisageant sévèrement Damien et Serena.

— J’ai pas besoin de vous ! Oubliez-moi !

Elle s’éloigne aussi vite qu’elle le peut, ivre de rage ; une rage qui cache en réalité un désarroi proche de l’anéantissement. Elle ne supporte plus la pitié dans leurs regards. Cela lui rappelle à quel point elle est inutile à présent. Elle qui enfin avait trouvé un sens à sa vie grâce à la Guilde des Gardiens, et qui malgré les épreuves, vivait chaque découverte, chaque apprentissage, chaque entraînement, comme un renouveau, comme une aventure merveilleuse… Désormais, pour elle, plus rien n’a d’importance, elle subit chaque instant comme une torture et n’a plus aucun objectif.

Elle a tout perdu de vu, plus rien ne compte.

Des larmes de découragement glissent le long de ses joues alors qu’elle bute contre l’escalier. Elle lève les yeux, les marches sont floues. Tout est devenu si compliqué… insurmontable. Une main se pose sur son épaule.

— Élianor, murmure Elliot.

— Je ne veux pas de ta pitié.

— Je te propose juste mon aide pour aller là-haut.

La jeune fille se mord les lèvres et ravale des paroles désagréables. Elliot est vraiment adorable avec elle et l’a soutenue depuis le début. Depuis son arrivée à Yparys, il a été d’une gentillesse incroyable, et bien qu’elle n’ait pas toujours été sympathique, il ne lui en a jamais voulu, et finalement, leur amitié est devenue solide et indispensable à son équilibre. En aucun cas, elle ne peut le blâmer.

— Je ne suis plus qu’un poids mort, tu devrais vraiment cesser d’essayer de me remonter le moral.

— On est amis, non ?

Élianor, renfrognée, ne répond pas. À quoi pouvait-elle bien leur servir dans ce fauteuil ? Les Anciens l’ont renvoyée sur terre pour qu’elle puisse accomplir sa mission, mais ils n’ont pas évoqué ce détail ! Amis ou non, elle les mettrait plus en danger qu’autre chose face à des ennemis. Elliot reprend :

— On a déjà traversé quelques épreuves ensemble. On s’en est toujours sortis. Cette fois, ça sera pareil ! Pense aussi aux moments de bonheur. Donne-toi du temps.

— Arrête avec ta psychologie à la con ! J’en veux pas ! hurle-t-elle impulsivement.

Elle s’interrompt, réalisant qu’elle risque de blesser le garçon, puis reprend, d’un ton adouci :

— Je veux dire… Elliot, je t’en prie, tu dois me comprendre ! Dans cet état je ne suis plus rien !

— C’est pas de la psychologie à la con, mais du réel ! Tu t’es complètement renfermée sur toi-même ! Tu dois faire un effort !

— Faire un effort ? Tu plaisantes là ?

— Non, je suis très sérieux.

— Alors, tu devrais vraiment arrêter d’essayer de m’aider… Chaque jour, je fais des efforts et je ne sais pas encore combien de temps je tiendrai ! Ne m’en veux pas, mais c’est au-dessus de mes forces.

Désespérée, elle s’éloigne dans la direction opposée sans but précis. Elliot la rattrape et lui coupe la route.

— Nous sommes les Gardiens ! Nous ne pouvons pas nous laisser submerger par nos émotions négatives et être faibles. Je sais que tu te sens coupable pour Aleksi et Estelle…

La jeune fille le fusille du regard. Elle ne peut plus entendre de sermons et encore moins ces mots qui la font souffrir plus que tout. Elle essaye de forcer le passage sans succès.

— Je sais aussi que Guillaume te manque et que t’es en colère qu’il soit parti sans rien dire… Et je te comprends ! Tu aurais voulu pouvoir le retenir !

Cette fois-ci, elle stoppe net. Ses yeux rougeoient tandis qu’elle toise Elliot. Comment ose-t-il prétendre pouvoir se mettre à sa place ? Il ne sait pas combien elle souffre de tout cela !

— Me pousse pas à bout ! gronde-t-elle furibonde.

L’Énergie pulse au bout de ses doigts, elle perd le contrôle. Elliot se permet d’aborder tous les sujets qu’elle tente d’effacer de son esprit ! Il veut la rendre dingue ou quoi ? Habituellement, c’est plutôt lui qui ne se maîtrise pas et se transforme en bête sauvage lorsqu’il utilise ses pouvoirs liés à la Terre !

— Et ? Tu vas me faire quoi ? Me propulser à dix mètres ? Faire bouillir l’eau de mon corps ? Pénétrer mon esprit et me rendre fou ? Me tuer ?

Elle étouffe un sanglot puis lance d’une voix brisée :

— Tu ne sais rien de mon histoire avec Guillaume ! Tu ne peux pas comprendre !

— Tu crois ? D’un, je ne suis ni aveugle ni idiot. De deux, on a beaucoup parlé lui et moi ! Il n’est pas bien non plus ! Il souhaite agir au mieux pour vous deux, ne le blâme pas, mais ne te flagelle pas non plus !

— Alors, tu m’expliques pourquoi il est parti de l’autre côté de la planète pour une mission d’une durée indéfinie ?

— Parce qu’il t’aime.

Cette phrase lui fait l’effet d’un électrochoc.

— Et qu’il t’aime suffisamment pour se rendre compte qu’en tant que Guerrier de la Guilde, il te protégera beaucoup mieux qu’en tant que petit ami, ajoute doucement le garçon.

Élianor se prend le visage à deux mains. Elle n’accepte pas cela, elle ne peut même pas le concevoir. Quand on aime quelqu’un, on reste près de lui. L’année passée, il a toujours été présent dans les moments difficiles. Pourquoi l’abandonne-t-il ainsi, alors que c’est maintenant qu’elle aurait désespérément besoin de lui ?

Son cœur saigne.

Elliot la serre brièvement dans ses bras, mais elle n’arrive pas à accepter le réconfort qu’il lui offre. Craquer est impossible, elle se doit de rester forte afin d’affronter toutes les épreuves de cette fichue vie ! Malgré tout, elle s’est calmée, ses yeux redeviennent vairons, son pouls ralentit. Alors qu’elle essuie ses larmes, Damien les rejoint.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Wow, détends-toi ! Je n’y suis pour rien dans tes états d’âme miss ! Youri souhaite nous parler.

— Ça m’intéresse pas, allez-y sans moi !

— Je pense que si, ça concerne Aleksi.

Élianor dévisage Damien et se fend d’un sourire triste.

— On ne me laisse pas le voir et maintenant, on me convoque pour discuter à son sujet.

— Tu sais très bien qu’il est en détention et que c’est trop dangereux pour toi… murmure Damien. Ils craignent qu’il soit violent envers toi.

— La meilleure façon d’en être sûre, c’est que je l’affronte, non ?

— Bref. Fais comme tu veux, répond-il en s’éloignant.

— Oui ! Barre-toi, la paraplégie peut être contagieuse !

Damien ne rétorque rien, visiblement habitué à la nouvelle hostilité de la jeune fille. Depuis son retour, elle n’a pas cessé d’être en colère et dépressive. De ce fait, il préfère sans doute l’ignorer même si dans le fond, ça lui brise le cœur.

— Tu devrais venir, dit Elliot avec gentillesse.

Sans un mot, Élianor le dévisage, esquisse un sourire puis ils se mettent en route en direction du bureau du Grand Maître.

Fin de l'extrait