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PROLOGUE

 

Elle meurt.

Son sang cogne dans ses tempes. Chacune de ses respirations est comme des milliers d’aiguilles qui se plantent dans ses poumons. Son corps, paralysé, n’est que souffrance, le froid l’envahit, son souffle devient saccadé.

Cette fois, elle ne pourra pas fuir.

Elle a tellement peur.

La mort, glaçante, s’approche à petits pas, tandis que ses larmes coulent, impuissantes… son cœur ralentit.

À présent, elle veut juste que la douleur s'arrête. Dans son dernier soupir, elle se pose une seule et unique question : comment en est-elle arrivée là ?

 

 

 

 

CHAPITRE 1 
Au commencement

Six mois auparavant, manoir Weyndell

 

Élianor tousse et crache les graviers de sa bouche. La respiration coupée, la colère l’envahit tandis qu’elle se relève en frottant nerveusement ses habits. Comment a-t-il osé la jeter à terre ? Elle le cherche, tremblante de rage. Il est là, à quelques mètres, la toisant… impénétrable. Elle discerne presque une lueur amusée alors qu’elle l’approche avec la ferme intention de reprendre la situation en main, et de regagner un peu de fierté.

En quelques pas, elle se retrouve face à lui et brandit le bras pour le corriger. La réaction ne se fait pas attendre et, en une fraction de seconde, il recule, fait demi-tour puis part à toute vitesse. L’adolescente perd tout contrôle et se met à hurler en le suivant. Elle crie, l’insulte, tout en sachant très bien qu’elle le regrettera amèrement, mais continue sa poursuite effrénée et inutile.

Plus la jeune fille court, plus il court.

Son impulsivité a raison d’elle. Le sable s’enfonce sous ses pieds, elle ressent les douleurs dues à sa cascade involontaire. Ses poumons s’embrasent et pour la deuxième fois en cinq minutes, Élianor tombe. Péniblement, elle relève la tête et se remet sur ses jambes en essayant d’inspirer plus calmement. Elrock, immobile, en sueur, la fixe d’un air sombre empli de reproches.

Décidément, ils ne forment pas le couple de l’année. Le souffle chaud de l’animal effleure son bras tandis que l’écume au coin de l’énorme bouche goutte sur le sol. Une once de culpabilité pointe sous sa colère… bien vite refoulée. Il est hors de question de se rabaisser devant ce cheval. Avec ses cinq cents kilos, il lui sert juste de faire-valoir. Élianor aime dominer, gagner, gérer les situations et affectionne tout particulièrement les défis ; monter lui offre tout cela. Elle se sent forte de réussir à dompter cette bête, la faire obéir au doigt et à l’œil, se pavaner sur son dos. Hélas, quelquefois, cela ne se passe pas comme prévu.

La jeune fille saisit les rênes et part en direction des écuries du domaine qui abritent Elrock. Elle le rentre dans un des luxueux boxes, boudeuse, et l’observe. C’est un bel équidé à la robe bai-brune, de race Hanovrien, rapatrié d’Allemagne après que son père l’a payé une petite fortune. Les balzanes blanches de ses jambes lui donnent un air aérien et élégant lorsqu’il évolue. C’est un vrai athlète, complet, endurant, avec un excellent mental. Le cheval soi-disant parfait… qui n’a pas hésité à la projeter au sol, la ridiculisant.

Sa bouche se crispe ; c’est une chose inacceptable.

Après l’avoir débarrassé de ses affaires, elle le brosse rapidement puis sort sans un regard. En ce mois de septembre, on sent la fin de l’été. Un vent frais effleure sa peau, l’adolescente prend quelques secondes pour apprécier ce contact, doux et apaisant. Cela lui rappelle les caresses de sa mère, ses mains tendres sur son visage, son sourire, ses yeux tellement beaux, l’un d’un bleu éclatant, l’autre d’un vert profond : un signe distinctif de sa famille.

Elle entend sa voix chantonner une berceuse afin de la consoler et de la réconforter. Son cœur ralentit, sa colère s’éloigne, elle se secoue et remonte la fermeture de son blouson. Après un dernier coup d’œil vers l’écurie, elle emprunte la grande allée conduisant à la maison.

Le manoir Weyndell leur appartient depuis longtemps. Sa famille est très ancienne, mais malgré ses recherches, Élianor n’a retrouvé aucune trace d’elle dans les livres ou sur le Net. Elle ne connaît pas son histoire et seul son père est encore présent, du moins… physiquement, quelque part dans cette demeure. Ce n’est pour elle qu’un fantôme, une personne lointaine, lançant des ordres aux employés.

Le peu de fois où elle l’aperçoit, accompagné de Baltor, son étrange chien, il lui semble tellement glacial et hautain. Ses cheveux poivre et sel, toujours élégamment ramenés en arrière, laissent voir un front large et droit. Ses yeux gris acier, son nez aquilin, tout comme ses lèvres fines, lui donnent un air continuellement sévère.

Et sévère, il l’est…

Les rares fois où elle se retrouve face à lui, Élianor se sent comme une de ses employés recevant un sermon ; de toute évidence, Hector Weyndell manie aussi bien le vouvoiement que le verbe froid et piquant. Depuis bien longtemps, elle se considère comme une orpheline, et a tiré un trait sur une quelconque relation père-fille normale. Elle ne souhaite qu’une chose : partir au plus vite de cet endroit et ne plus avoir à croiser cet homme devenu un inconnu.

Les chênes centenaires qui bordent le chemin forment une voûte majestueuse au-dessus d’Élianor. Elle s’arrête un instant face à cette nature verdoyante, l’observe, saisie de frissons alors qu’une légère brise fait frémir les feuilles. Certaines commencent à brunir, annonçant l’arrivée de l’automne. Elle adore cet endroit. Quand elle le traversait, plus jeune, elle s’imaginait les végétaux vivants, la protégeant avec bienveillance. Le bruissement du vent dans les branches représente pour elle les mêmes mots d’amour que sa mère lui murmurait pour l’endormir.

La jeune fille sursaute, un mouvement sur sa droite met fin à sa nostalgie. Aleksi apparaît, une ratisse à la main, un sourire guilleret affiché sur les lèvres. Son abondante chevelure blonde ébouriffée par les courants d’air, il la contemple, fier de l’avoir surprise. Élianor a oublié qu’il était de retour. Après qu’il ait suivi des études de paysagiste, son père l’a embauché comme jardinier pour l’entretien du parc. Ce garçon ne lui a absolument pas manqué ; ses blagues potaches et son immaturité lui ont de tout temps été insupportables ! Ils cohabitent depuis tout petits car il est le fils d’Henri et Estelle, les employés de maison.

— Hé Élie ! Comment vas-tu aujourd’hui ? demande-t-il joyeusement.

Il n’y a que lui pour l’affubler de cet horrible surnom. L’amusement d’Aleksi ravive l’énervement d’Élianor qui lui retourne son salut d’un regard noir.

— Comme d’habitude… rigolote et avenante, ajoute-t-il, ironique.

Élianor lève les yeux au ciel, contient un juron et reprend sa route.

— Ce fut un plaisir Élie ! J’adore nos conversations !

Bientôt, le domaine se détache sur un fond de firmament bleu. Ses hautes tours dessinent une étrange couronne dentelée. Des pierres noires et de grandes fenêtres closes forment sa façade. Seul le lierre met un peu de couleur, recouvrant une bonne moitié de la surface. Ses branches entremêlées courent sur le mur, gagnant un peu plus de terrain chaque année. De vieux arbres entourent le bâtiment, conférant au lieu un aspect magique qui semblerait inquiétant pour certains, mais pas pour Élianor.

Elle aime ces magnifiques géants immobiles qui règnent en maître, traversant les époques avec, en eux, les souvenirs de tous les événements passés. Ils observent, impassibles et sans peur, les hommes s’agiter. L’adolescente trouve que le jardin n’a jamais été aussi bien entretenu et impeccable. On ne peut pas enlever ça à Aleksi : il fait bien son travail.

Alors qu’elle emprunte le double escalier en pierre permettant d’atteindre la porte d’entrée, la jeune fille grimace ; sa hanche la fait souffrir. Elle peut dire adieu à son footing demain matin. Dans un grognement mécontent, elle pousse le lourd battant qui s’ouvre en grinçant. L’odeur familière qui l’enveloppe ne lui apporte aucun réconfort. Elle entend les bruits de vaisselle, et imagine Estelle, les mains rougies par l’eau, empiler les assiettes tout en veillant à la bonne cuisson du rôti prévu pour le dîner. Une bouffée de reconnaissance naît dans son cœur.

Cette femme a remplacé sa mère, a pris soin d’elle à sa façon… discrète, mais attentive ; toujours là pour s’assurer que tout va bien, sans trop donner de tendresse. La jeune fille voit son visage rond, encadré de boucles brunes et ses yeux chocolat, bienveillants. Elle monte des marches centrales qui la mènent au premier étage. Les fenêtres sont entourées de lourds rideaux de velours bordeaux tandis que sous ses pieds, de larges tapis recouvrent la pierre froide. Il n’y a aucun tableau familial, ancien ou récent ; cela reste encore un mystère pour elle. En guise de décoration, sont exposés des bougeoirs dorés et une armure médiévale. Décidément, Hector cumule les qualités… Ses goûts en matière de décoration laissent vraiment à désirer !

Elle croise Henri en train de visser une ampoule : il a beaucoup changé ces derniers temps. Le peu de cheveux qu’il a est devenu complètement gris. Ses rides se sont creusées, il semble très fatigué et se tient le dos voûté. Henri lui a toujours fait un peu peur. Discret, invisible, il déambule dans les corridors sombres, son regard indéchiffrable, autrefois bleu perçant, maintenant délavé par les années. Elle croit bien ne l’avoir jamais entendu prononcer une phrase entière ; hormis les civilités conventionnelles, il parle rarement.

Élianor arrive dans sa chambre, une très grande pièce, constituée d’un lit, d’une armoire et d’une bibliothèque. Elle n’a besoin de rien de plus, ses livres sont ses compagnons. À l’exception d’Anita, sa seule amie, elle n’affectionne pas les jeunes de son âge qui lui semblent souvent ennuyeux et sans intérêt. Elles se connaissent depuis cinq ans ; une amitié inattendue, mais tellement forte… Elle représente tout ce qu’elle évite en général… Futile, fêtarde, cette jolie blonde aux yeux azur est très populaire au lycée, et malgré son côté revêche, Anita a tout fait pour se rapprocher d’elle.

Et cela ne fut pas sans difficulté, Élianor préférant la solitude et la compagnie de ses livres. Mais sa ténacité et son naturel ont fini par payer, et, à présent, elle ne se verrait plus sans sa pétillante amie. Sous son air écervelé se cache une fille pleine d’esprit, avec qui elle peut partager et débattre de ses idées farfelues.

Élianor s’allonge en soupirant d’aise. C’est le meilleur moment de la journée, avec ses bouquins, plongée dans ses pensées. Elle a toujours été intriguée par l’inconnu. Son goût pour la lecture lui permet d’apaiser sa soif inextinguible de savoir. À la recherche de nouveautés, elle a continuellement envie d’apprendre, de comprendre. Il y a tellement d’étrangetés dans ce monde échappant à la logique. Elle est persuadée que chaque chose a une place et qu’elle aura un jour ou l’autre des réponses à toutes les questions qu’elle se pose.

La vie, la mort, l’infiniment grand et petit, les phénomènes inexpliqués, les légendes, la religion, l’univers, la nature, etc. Selon elle, tout est lié. Elle prend un de ses ouvrages et s’immerge dans l’histoire.

 

 

CHAPITRE 2 
Hector

 

Des coups discrets frappés sur la porte lui font lever le front. Il regarde par-dessus ses lunettes, se frotte les yeux, las.

— Entrez ! lance-t-il d’une voix ferme.

Hésitant, Henri passe la tête par l’entrebâillement.

— Monsieur, je venais voir si vous vouliez quelque chose. Vous n’avez pas bu votre thé. Je m’inquiétais un peu,

— Cela suffit ! Si je ne vous ai pas appelé, c’est que je n’ai besoin de rien. Maintenant, sortez d’ici !

— Pardon, je pensais…

— Ne pensez pas ! le coupe-t-il. Vous êtes là pour obéir à mes ordres, un point c’est tout !

Henri recule précipitamment et referme le battant. Dans un gémissement, Hector se redresse et détend son dos qui le fait souffrir. Ses heures de lectures lui vaudront, comme d’habitude, de fortes douleurs dans la nuit. Le front plissé, l’œil soucieux, il se tourne vers Baltor ; rien ne se passe comme prévu. Ils échangent un regard, son compagnon est aussi anxieux que lui. Avec les années, ils se comprennent parfaitement et savent que le monde va mal, très mal.

Hector soupire, réfléchissant aux derniers attentats qui ont fait couler tellement de sang. Il revoit les larmes des survivants, entend les détonations des explosions et des tirs, les pleurs des mères cherchant leurs enfants. Même les endroits qu’il croyait à l’écart de cette violence subissent de durs moments. En parcourant les nouvelles, il se rend compte chaque jour du degré de gravité de la situation et de la cruauté grandissante des humains.

Il se lève et s’approche d’une photo accrochée au mur. C’est la seule qu’il ait gardée, qu’il tolère encore… Il effleure du doigt le beau visage de la femme souriante assise, tenant une petite fille sur ses genoux. Leurs cheveux sont d’un noir profond similaire, leurs yeux, vairons, sont pétillants de malice. Hector contient un sanglot en appuyant son front sur l’image tandis qu’une larme coule le long de sa joue parcheminée.

Il ne veut plus jamais revivre ça !

Son épouse Alice l’a quitté, il y a bien longtemps… douze ans de tristesse et d’isolement. On lui a arraché si violemment cet être merveilleux : la mère d’Élianor. Cela faisait une vingtaine d’années qu’ils s’étaient rencontrés. Il avait mis des mois pour la séduire et gagner sa confiance alors qu’elle se refusait à l’amour. Pourtant, le lien qui les unissait ne pouvait être ignoré. Lorsqu’Alice avait enfin cédé, elle lui avait tout révélé et ce sont les mêmes choses qu’il doit dire aujourd’hui à Élianor.

Elle aura dix-huit ans dans quelques semaines et devra accomplir son devoir, endosser le rôle qui l’attend. Il réalise qu’il va bientôt la perdre et qu’il ne pourra rien empêcher, d’où son éloignement volontaire. Depuis des années, il tente d’instaurer une distance avec elle, dans le but de se préserver, et surtout… de la préserver, espérant ainsi que la séparation sera moins dure… La souffrance accumulée a rendu Hector plus froid que la pierre… en apparence. Mais au fond de lui, la peur de la voir partir accomplir son destin fait trembler son cœur.

 

En pensant à sa fille, un léger sourire lui vient. Elle a hérité de lui son mauvais caractère, son goût pour la solitude, son impulsivité et un brin d’orgueil. Pour le reste, c’est le portrait craché de sa mère : une grâce naturelle, la finesse de ses traits, un rire merveilleux pouvant faire fondre la glace.

Malheureusement, il a presque disparu…

Hector se sait en partie fautif. Il ne veut plus ressentir la douleur de pleurer un proche aimé, même si dans le fond, il se doute que cela sera une terrible épreuve. Foutue destinée… Ce à quoi Élianor va devoir faire face n’est pas facile, mais elle est née pour cela, conçue pour succéder à sa mère.

Il se retourne, s’avance doucement vers une petite table sur laquelle repose un globe de verre. Il observe l’objet exposé à l’intérieur sur un tissu de satin noir. C’est la raison pour laquelle il est là, dans ce lieu, à repousser tous ses sentiments, à vivre seul et souffrir en silence. Il a une subite envie de le prendre, de le détruire pour qu’il disparaisse à tout jamais. Il sent un souffle chaud sur son bras et croise le regard brillant d’intelligence de Baltor.

Cet animal est à ses côtés depuis des lustres et est devenu son confident. Il caresse le poil soyeux de sa tête, se demandant encore une fois d’où sort cette bête. Sa grandeur dépasse tous les chiens qu’il a pu croiser. Sa morphologie est semblable à celle d’un loup, mais sa fourrure noire étincelante est plus fournie, et surtout, il n’est pas sauvage. Depuis quinze ans, il est là, près de lui, le réconfortant de sa présence silencieuse.

— Mon ami, je crois que l’heure est venue. Demain, je parlerai à Élianor.

CHAPITRE 3 
Agression

 

Élianor grogne en éteignant la sonnerie stridente du réveil. Les cauchemars habituels l’ont encore harcelée. Elle ne connaît plus le bonheur d’une vraie nuit depuis des années. Aujourd’hui, c’est dimanche, et habituellement, elle sort aux aurores pour courir dans les bois du domaine, mais, cette fois, ça ne sera pas possible à cause de sa chute de cheval de la veille. Elle s’assoit en grimaçant dans son lit puis jette un œil à son téléphone. Elle a reçu un texto d’Anita tard cette nuit, ou plutôt… très tôt ce matin.

Son incorrigible amie a certainement dû faire la fête jusqu’à point d’heure. En parcourant le message, elle se dit qu’elle devait avoir beaucoup bu. Elle lui a envoyé une sorte de déclaration d’amour pleine de fautes, presque illisible, et, a priori, veut passer la voir dans l’après-midi. Un sourire apparaît sur les lèvres d’Élianor. Anita est la seule personne qu’Hector tolère chez eux et sa présence est toujours une bouffée d’oxygène.

L’adolescente pousse un soupir… quelle vie triste et ennuyeuse elle a ! Elle ne comprend pas pourquoi son père essaye de la maintenir à l’écart du monde extérieur. Depuis deux ans, elle ne sort presque plus, et étudie au manoir sous la tutelle de différents professeurs, croisant rarement des personnes de son âge. Quelque part, cela l’arrange, car elle ne supporte pas toujours ses semblables.

Elle se sent tellement différente, voire même incomprise parfois. Pourtant, cette question tourne sans arrêt dans sa tête. Ne pouvant pas se rendormir, elle décide de sortir s’aérer en marchant un peu. Elle passe rapidement un jogging, noue ses longs cheveux noirs en queue-de-cheval et empoche son téléphone. À cette heure, personne n’est encore réveillé, la maison est silencieuse.

Dehors, il règne un calme étrange, des nappes de brouillard se sont installées dans la nuit, limitant la visibilité à quelques mètres. La jeune fille met ses écouteurs puis lance un morceau de musique. Elle marmonne entre ses dents en sentant l’élancement dans ses hanches, puis relativise, en pensant qu’une fois ses muscles chauds, le mal s’estompera. Élianor contourne le manoir en empruntant un petit sentier qui s’enfonce dans le bois.

L’atmosphère est lourde, la brume presque palpable et l’humidité tombe sur sa peau tandis qu’un frisson parcourt son corps. Elle met en pause son appareil puis s’arrête face au silence oppressant ; aucune feuille ne frémit, aucun oiseau ne chante. Un craquement la fait se retourner et son cœur accélère alors qu’elle perçoit des pas se rapprocher. Elle se tourne à nouveau, mais ne voit rien de suspect.

— Qui est là ? Aleksi, si c’est toi ce n’est pas drôle ! Je te préviens, tu vas me le payer !

Élianor reprend sa marche quand des bruissements tout autour d’elle se font entendre. Une main glacée effleure sa joue, des griffes l’agrippent, un souffle frais glisse sur sa nuque… Paniquée, elle se met à courir, le regard agrandi par la frayeur, alors que des ricanements lugubres grincent, l’entourent, puis se transforment en cris aigus. Elle hurle, fonce à travers bois pour échapper aux doigts froids qui la harcèlent. Soudain, une poussée dans son dos la déséquilibre. Elle tombe tête la première sur le petit chemin et glisse sur la mousse humide.

Après avoir avalé de la terre, elle finit sa chute brutalement contre un rocher. Tout devient noir… Aveuglée, paralysée, elle ne peut plus bouger, mais entend et ressent encore tout, comme prisonnière de sa propre chair. Du sang coule de son front, rougit son visage puis s’immisce dans ses yeux. Son souffle est saccadé, ses poumons douloureux, elle est envahie par une peur telle qu’elle n’en a jamais connue. Celle que l’on éprouve seulement lorsque l’on s’y trouve confronté.

Soudain, une écharpe gelée s’enroule petit à petit autour de son cou, délicatement, effleure ses cheveux. Sans pouvoir se défendre, Élianor sent la pression augmenter jusqu’à la faire suffoquer. Son cœur bat dans ses oreilles, et sa poitrine, déjà souffrante, se soulève, cherchant l’air qui s’amenuise. Ses muscles se crispent, ses pupilles brûlent dans leurs orbites, sa respiration n’est plus qu’un sifflement, le poids sur sa trachée s’intensifie encore.

Va-t-elle mourir comme ça ?

Alors vite qu’on en finisse ! Elle pense à sa mère, entrouvre les paupières et la voit face à elle. Magnifique, elle flotte dans une lumière chaude, apaisante et lui tend le bras avec un sourire rassurant. Ses lèvres forment des mots, mais la jeune fille ne les entend pas. Alice se rapproche, Élianor ne veut plus qu’une chose : la sentir contre sa paume.

Brusquement, la douleur la transperce : soudaine, horrible, insoutenable. L’air rentre à nouveau dans ses poumons alors qu’Alice s’éloigne. Élianor hurle tandis que son corps retrouve des sensations. Sa vision se rétablit petit à petit, mais le sang dans ses yeux la brouille. Elle s’accroche au rocher, réussit à s’asseoir et perçoit une silhouette : un homme, grand, mince. Il tournoie, saute, se baisse et se redresse à une vitesse folle comme s’il volait.

Il tient d’une main une sorte de sabre qu’il manie avec grâce et rapidité. Elle n’a jamais vu quelqu’un bouger comme cela. Il est vêtu d’une tunique foncée dont elle n’aperçoit pas les détails, et il se bat contre un ennemi invisible. Élianor essaye de se relever pour se mettre à l’abri, mais cet effort est de trop. Tout se brouille, redevient noir et cette fois, elle s’évanouit. Son corps s’affaisse, mou, tel celui d’une poupée de chiffon.

CHAPITRE 4
Aleksi

 

Lorsqu’elle reprend conscience, Élianor a mal partout, respire difficilement et ses idées sont embrouillées. Elle est perdue et se demande si tout cela est réel. La jeune fille a la sensation d’avoir fait un cauchemar, mais la douleur qui lui serre le cou lui fait comprendre que tout est bien vrai. En soulevant lentement les paupières, elle voit deux grands yeux bleus inquiets qui la dévisagent.

— Élianor, tu m’entends ? Élianor ?

Elle remue, essaye de se redresser, c’est une torture. Des bras forts viennent la soutenir : Aleksi ! Il dégage une chaleur réconfortante. Elle se blottit contre son torse, renifle son odeur, un mélange d’herbe fraîche et d’après-rasage.

— Je dois téléphoner aux secours, ne bouge pas, lui dit-il.

— Non !

La panique doit se lire dans le regard de l’adolescente. Depuis le décès de sa mère, elle ne supporte pas les hôpitaux ; bien trop de mauvais souvenirs hantent ces lieux. Elle se rappelle vaguement les allées blanches sentant le désinfectant, les infirmiers courant dans tous les sens tels des fourmis, Alice allongée sur un lit immaculé, branchée à une multitude de tuyaux, le bip lancinant des machines maintenant son corps en vie, les yeux du médecin qui se baissent, son père qui s’effondre… Ce jour-là, elle a eu l’impression de devenir orpheline.

— Sois raisonnable pour une fois Élie ! Tu as besoin de soins, supplie Aleksi.

— Je t’ai déjà dit non, s’agace Élianor en reculant. N’en profite pas pour me toucher ! Je te connais, toi et ton goût pour les femmes !

— Mais enfin qu’est-ce que tu racontes ? Toujours à dire n’importe quoi sur moi !

— Certainement pas ! Aide-moi à me remettre debout.

   Aleksi est blessé, mais son inquiétude prend vite le dessus. Il glisse le bras sous l’aisselle d’Élianor pour la soutenir afin qu’elle puisse se relever. Elle a l’air si faible. Le garçon se demande ce qui a bien pu lui arriver tandis qu’il scrute les alentours noyés dans le brouillard. Il détaille les marques autour de son cou, et cela finit de le convaincre que ce n’est pas dû à une simple chute. Élianor avance à petits pas, grimaçant sous l’effet de la douleur.

— Élie que s’est-il passé ? interroge-t-il.

— C’est Élianor. Respecte au moins ça, répond-elle d’une voix agressive. Ramène-moi à la maison discrètement. Je ne veux pas qu’on me surprenne dans cet état.

— Allons dans ma chambre, on prendra l’entrée de service. Je m’occuperai de tes plaies. Ça a l’air superficiel, heureusement.

— Je te préviens Aleksi, au moindre geste déplacé, tu t’en mordras les doigts, le menace-t-elle.

— Un merci m’aurait suffi, Élie…

Élianor le foudroie du regard, mais devant la mine peinée qu’il affiche, elle semble ravaler ses paroles brutales. Ils arrivent tant bien que mal au manoir, tous deux murés dans un silence boudeur. Le jeune homme pousse la porte tout en l’aidant, puis ils avancent lentement dans le couloir. Aleksi fulmine intérieurement, il ne comprend pas pourquoi elle est si mauvaise avec lui. Il la dépose délicatement sur le lit et inspecte sa blessure au front. Le saignement s’est arrêté, apparemment, elle n’a pas besoin de points de suture. Sans un mot, il va dans la salle de bain pour prendre des compresses, du désinfectant et des strips. Pendant qu’il nettoie ses mains, il l’observe dans le miroir. Elle est assise et parcourt la pièce d’un œil critique.

Il soupire, il la trouve très belle malgré le sang en train de sécher sur son visage, ses mèches en bataille et sa mine agacée. Elle dégage une telle aura. Ses yeux sont magnifiques, encadrés de grands cils foncés. Ses cheveux, d’un noir profond, entourent des traits fins. Sa frange en désordre retombe sur son front, sa peau est claire et sans aucune imperfection. Sa bouche délicate aux coins courbés est naturellement rosée. Si seulement elle le laissait approcher, juste une fois, pour qu’elle voie qu’il n’est plus ce gamin arrogant qu’il a été.

—Tu vas rester longtemps à me mater comme ça ? grogne la jeune fille.

— Désolé, marmonne-t-il gêné.

Aleksi se dépêche de fermer l’eau, s’assoit près d’elle avec son matériel de premiers soins puis commence à nettoyer la blessure. Elle le met tellement mal à l’aise que ses gestes sont maladroits. Une sonnerie retentit, Élianor se détourne pour fouiller dans les poches de sa veste de jogging. C’est un message d’Anita qui la prévient qu’elle arrivera d’ici une heure. Le temps est passé si vite ! La matinée tire déjà sur sa fin. Elle a dû être inconsciente un moment.

Comment va-t-elle expliquer ses marques et ses plaies ?

Après avoir répondu à son amie, la jeune fille se tourne de nouveau vers Aleksi. Tandis qu’il entreprend de lui poser des strips, elle l’observe à son tour. Depuis qu’il est revenu au manoir, il a fait des pieds et des mains pour se rapprocher d’elle. Avant qu’il ne parte pour ses études, il se comportait de façon odieuse, toujours à lui jouer de mauvais tours, à se moquer d’elle.

À cause de son regard étrange et du fait qu’elle n’allait pas au lycée comme tout le monde, il l’appelait la bizarrerie. C’était insupportable ! Élianor doit bien avouer qu’il a changé. Il paraît adulte, mature, physiquement, il n’est plus cet adolescent dégingandé qu’il était, il y a deux ans. Il est devenu un homme très séduisant, grand et musclé.

Il a de superbes yeux bleus pétillants, des cheveux blonds aux reflets dorés et une mâchoire carrée qui lui donne un air viril. Malgré ses mains de travailleur, il a parfaitement réussi à poser les strips et nettoyer les traces de sang de son visage. Il se tient maintenant assis, la dévisageant, inquiet.

— Élianor, tu vas me raconter ce qui s’est passé dans les bois à la fin ?

Elle se lève précipitamment, ramasse sa veste et se dirige vers la sortie.

— Ne pars pas comme ça ! Dis-moi quelque chose !

— Je ne sais pas ! Je ne me rappelle plus grand-chose. Je suis juste tombée en paniquant pour rien. Et puis… cesse de te faire du souci pour moi, c’est pénible !

Le souvenir fugace du garçon vêtu de noir lui revient. Était-ce un rêve ? Elle porte ses doigts à son cou endolori, sent la peur lui serrer à nouveau les entrailles. Son cœur accélère, sa vue se brouille. Aleksi lui saisit la main. Élianor, surprise, se retourne. Ce contact est tellement apaisant qu’elle ferme les yeux et respire profondément. Il lui glisse quelque chose dans la paume.

— Tu ne veux pas que je m’inquiète. Très bien. Je te laisse tranquille, mais avale au moins ces cachets. Tu en auras besoin. Une dernière chose… S’il te plaît, parle de ce qui s’est passé à ton père. Si tu ne le fais pas, je le ferai moi.

Son ton est autoritaire. La jeune fille ne répond rien et scrute le visage d’Aleksi. Il est sérieux, il le fera, c’est certain. Soit, elle irait voir Hector… mais plus tard. Elle doit avant tout reprendre le contrôle de ses émotions, évacuer cette peur afin de pouvoir garder son calme face à lui. Elle se rend compte qu’il lui tient toujours la main. Son pouls s’emballe, mais pas à cause de la douleur cette fois. Décidément, elle doit vraiment s’éloigner. Elle retire brusquement ses doigts puis, sans se retourner, murmure un merci et part en direction de sa chambre.

CHAPITRE 5
Anita

 

Une voiture rouge se gare dans la cour, une jolie blonde en descend alors. Petite, elle est vêtue à la dernière mode. Une mini-jupe beige laisse apparaître des cuisses musclées et une paire de bottes en cuir marron à talons. Sur une veste en jean dégringole une cascade de cheveux coiffés avec attention. Sa main aux longs ongles manucurés va fouiller dans un minuscule sac à strass. Elle en sort un téléphone tactile dernier cri, tapote rapidement un message en riant, avant d’avancer avec assurance et tirer sur la cloche pour s’annoncer.

Henri ouvre le battant en s’efforçant d’afficher un air aussi froid que possible. Avec un grand sourire, elle le salue, passe devant lui sans attendre son autorisation. Il observe d’un œil désapprobateur la jeune fille qui monte l’escalier sans comprendre pourquoi Hector lui permet de venir au manoir. Hélas, il n’a pas son mot à dire, hormis lui adresser un regard noir, il ne peut rien faire d’autre. Il abhorre ce genre d’adolescente sans gêne, du genre m’as-tu-vu.

Anita arrive à la chambre d’Élianor, pousse doucement la porte. Elle glisse la tête dans l’entrebâillement, lance un bonjour joyeux et bruyant. Comme toujours, son amie est en train de lire. Anita se fige en apercevant la blessure sur son front et sa mine égarée.

— Hé ! Ma belle ! Mais que s’est-il passé ? Montre-moi ça !

— Rien, ne t’inquiète pas…

Anita s’avance et observe la plaie de plus près avec un air concentré. Elle plisse le nez d’une façon comique.

— Oh non ! Mais tu vas avoir une cicatrice affreuse ! Tu as tenté de te la jouer Harry Potter ? Ce n’est pas possible. Ma pauvre ! On doit arranger cette mèche pour cacher ça, laisse-moi faire. Comment tu pourras te trouver un mec avec une balafre pareille sur le visage ?

— Stop ! crie Élianor. Arrête ça s’il te plaît !

— Écoute, il ne faut pas rigoler avec ce genre de chose. Tu es jolie, mais s’il y a une marque ça sera très laid. Tu es si pâle… Si tu veux, j’ai un peu de blush dans mon sac pour te redonner bonne mine.

— Anita ! Si tu n’arrêtes pas immédiatement, je te fais jeter dehors. Henri sera ravi de s’en charger, ricane Élianor.

Sous la menace, son amie interrompt le flot de ses paroles. Elle croise les bras et va s’asseoir à l’autre bout du lit, la mine boudeuse. Élianor se rapproche d’elle, sa venue lui fait du bien comme toujours. Elle sent la pression s’amenuiser. Finalement, peut-être que tout ceci n’a été qu’un cauchemar. Anita la regarde en coin, continuant de faire la moue.

— C’est Aleksi qui m’a soignée, murmure innocemment Élianor.

Anita se tourne alors vers elle les yeux pétillants.

— Je veux que tu me racontes tout dans les détails ! Est-ce qu’il a parlé de moi ? demande-t-elle tout excitée.

Sa légèreté fait partir Élianor dans un grand éclat de rire.

— Tu n’en loupes pas une ! Non, il n’a pas parlé de toi, mais… il était très occupé à me désinfecter. Je dois admettre que, peut-être, il a un peu changé.

— Ah ! Tu vois, je le savais. Toi, tu ne penses qu’à le critiquer, mais il est si beau et si musclé. Franchement, j’aurais aimé être à ta place !

— Je ne crois pas, rétorque Élianor d’un ton soudain sérieux.

Anita la dévisage, surprise. Elle n’avait pas prêté attention aux hématomes violacés qui marbrent la peau blanche du cou de son amie. Les bleus y forment comme une écharpe sinistre. Élianor remarque son regard et met ses cheveux devant pour les dissimuler.

— Qui t’a fait ça ?

Devant l’expression grave d’Anita, elle finit par lui raconter ce dont elle se souvient.

— Ma chérie ! C’est affreux ! Comme tu as dû avoir peur. Pardonne-moi de t’avoir ennuyée avec mes bêtises, lui dit Anita en la prenant dans ses bras.

— Je t’en prie, ne fais pas ça !

— Laisse-toi aller. Tu peux pleurer, tu sais.

— Tu sais très bien que ça n’arrivera pas, la coupe Élianor en la repoussant.

Rien ne viendra mouiller ses joues. Elle a tellement versé de larmes à la mort de sa mère que la source semble tarie. Des jours, des semaines, des mois… elle ne se rappelle plus précisément. Depuis cette époque, ça ne s’est plus jamais produit.

— Écoute-moi bien, ordonne Anita en la regardant d’un air sévère. Tu dois parler de tout ça à ton père. Même si tes souvenirs sont flous, ces blessures prouvent qu’il s’est passé quelque chose. C’est grave quand même !

— Oui ! Aleksi m’a déjà menacée pour que je le fasse. J’irai après dîner.

— Tu as intérêt sinon je me fâche !

— C’est promis ! OK ! On peut changer de sujet maintenant ?

Anita marque une seconde d’arrêt. Un sourire apparaît sur ses lèvres.

— Et Aleksi ? Il sent bon ? Il a essayé de t’embrasser ? Sa chambre est comment ? Ne me dis rien ! Il me plaît tellement ! Je crois que je suis amoureuse !

Élianor rigole et s’allonge pour se laisser bercer par le babillage de son amie. Elle aurait bien le temps de stresser d’ici ce soir.

CHAPITRE 6 
L’entrevue

 

 

Arrivée devant le bureau de son père, Élianor hésite. Ils n’ont pas échangé de mots depuis si longtemps ; c’est presqu’un inconnu. Quelle sera sa réaction ? En prenant une grande inspiration, elle frappe trois coups sur la porte de bois, puis réajuste nerveusement ses vêtements et sa coiffure. Elle sort de la douche et a enfilé un col roulé pour dissimuler les marques sur son cou. Sa frange, minutieusement lissée, camoufle son front.

Elle ne racontera pas les détails de ce qui s’est passé. Elle signalera juste qu’elle a croisé le chemin d’un intrus afin qu’Aleksi ne soit pas inquiété en révélant ses réelles blessures et le fait qu’il ait accepté de la couvrir. Après tout, elle a promis d’aller voir Hector, pas de lui dire toute la vérité.

— Qui est-ce ? répond la voix cinglante de son père.

— C’est Élianor, annonce-t-elle intimidée.

Un grand silence accueille ses mots.

Les secondes semblent soudain des heures. Élianor s’apprête à repartir quand il l’invite à entrer. Il est assis dans son fauteuil de cuir, Baltor à ses pieds. Alors qu’elle avance lentement, il lève les yeux sur elle, l’observe de bas en haut de son regard d’acier.

— J’espère que ce que tu veux me dire est important. Tu sais que je n’ai pas le temps pour des broutilles, lance-t-il sèchement.

Élianor serre ses mains si fort l’une dans l’autre que ses articulations blanchissent.

— Je suis désolée de vous déranger, murmure-t-elle d’une voix chevrotante. Je pensais que je devais vous signaler un incident.

Elle s’arrête avec l’impression de ne pas être à sa place. Bon sang, cet homme la déteste !

— Continue ! ordonne-t-il en la scrutant par-dessus ses verres.

— Je… Comme tous les dimanches matin, je suis allée faire un tour dans les bois du domaine. J’ai fait une mauvaise rencontre… explique-t-elle hésitante.

— Comment ça une mauvaise rencontre ? s’alarme-t-il.

Le ton est monté d’un cran, ses yeux s’assombrissent. Il se redresse, enlève ses lunettes puis frotte ses paupières.

— J’ai croisé un inconnu dans le parc. Je ne l’avais jamais vu. Et… je suis tombée.

— Es-tu blessée ? la coupe Hector.

— Non ! Ça va, ment Élianor en portant instinctivement la main à son cou.

Rapide comme l’éclair, son père se lève, contourne son bureau puis lui saisit les bras, la forçant à rester immobile. L’étau sur ses muscles la fait grimacer, l’adolescente devient livide.

— Je t’avais dit d’éviter au maximum de sortir d’ici, gronde-t-il dans un murmure menaçant. Tu es tellement inconsciente des dangers qui nous entourent. Pourquoi ne m’obéis-tu pas ? Veux-tu disparaître comme ta mère ?

Il s’interrompt, comprenant soudain qu’il a été trop loin et relâche la pression. Il se tient à peine à quelques centimètres d’elle. Son souffle soulève sa mèche et il aperçoit la blessure encore fraîche. Élianor, tremblante, se sent minuscule face à la colère d’Hector.

— Maintenant, tu vas très vite tout me raconter ! Du début à la fin ! Ce que tu as vu ou cru voir. Ce qu’il s’est passé exactement. Qui t’a soignée. Si tu me mens, je le saurai.

Il la lâche et retourne à son bureau, semblant avoir pris dix ans en quelques secondes.

— Assieds-toi.

Intrigué, Baltor se redresse, vient vers elle puis s’appuie contre ses jambes. Une fois Élianor installée dans le fauteuil, il pose sa grosse tête sur ses genoux en la dévisageant amicalement. Sa chaleur la réconforte un peu. Elle inspire profondément puis entame son récit sans omettre aucun détail : le silence anormal, les présences invisibles qui la poursuivent, l’étranglement dont elle a été victime, sa panique, le jeune homme en noir, sa douleur et enfin… Aleksi. À la fin de l’histoire, elle lève les yeux vers son père, et lit avec étonnement de la peur sur son visage, mais aussi de la résignation.

— Élianor, nous devons parler. J’ai des choses à te révéler… tu vas devoir faire preuve d’une grande force.

Fin de l'extrait