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 Prologue

 

 

Alison

 

 

Archibald,

Ne dit-on pas que les plus belles histoires d’amour sont celles que l’on n’a pas vécues ? Tu manques à ma vie, à mon cœur, à mon âme. Oh, toi, mon si cher Archibald, toi qui n’as été qu’une flamme éphémère, un amour impossible au cœur de la tourmente, crois bien que je chéris le fruit de notre idylle, je veille sur lui chaque seconde. Je lui ai donné ton prénom pour pouvoir le prononcer, l’entendre, le rendre réel. Bien que nous nous soyons promis de ne plus nous contacter, je souhaitais t’offrir ce cliché, pour que tu réalises et n’oublies jamais notre petit miracle. Cela sera ma seule et unique correspondance, je t’en supplie, ne cherche jamais à nous retrouver.

Avec tout mon amour, Ta Fenella, pour toujours et par-delà l’éternité.

 

Je relis une troisième fois la lettre que vient de me confier mon père, puis scrute le cliché jauni par le temps d’un petit garçon aux boucles sombres. Mon univers s’effiloche au fil de ces mots si puissants, si troublants. Si incroyables. Je relève le front, replace d’un geste instinctif mes lunettes, puis braque mon regard dans celui de mon père. Ses rares cheveux gris se dressent en tous sens sur son crâne à la peau pâle. Ses iris noisette parsemés d’étoiles d’or, identiques aux miens, brillent d’une émotion à peine contenue.

– Mais… balbutié-je, la gorge crispée. Maman ?

Il déglutit et achève ma phrase.

– Maman était au courant. Je l’ai épousée bien des années après et j’ai toujours été honnête.

– Mais bon sang… un fils caché. Tu réalises ?

– Ton frère.

Je secoue la tête et retrousse mon nez.

– Demi-frère.

– Ne chipote pas, Ali, il a le même sang que toi. Que nous.

– Alors, cette histoire de guerre entre familles ennemies n’était donc pas qu’un mythe ?

– Une histoire pas si ancienne que ça et qui a causé bien des malheurs dans les deux clans. Les Macrae et les Macdonald se détestent depuis la nuit des temps. D’une haine féroce, sanguinaire. J’ai voulu t’épargner tout ce qui me semblait déjà à l’époque si futile. J’ai souhaité que tu grandisses loin de ces bêtises moyenâgeuses.

– Tu l’as aimée cette… Fenella ?

– Comme un fou.

Je prends quelques secondes pour digérer l’info puis demande :

– Alors, pourquoi n’as-tu pas fait ta vie avec elle ? Vous n’aviez qu’à fuir !

– Ali, ce n’était pas la même époque, souligne-t-il avant d’étouffer une brève quinte de toux. Il y a trente ans, désobéir aux anciens n’était pas envisageable, nous ne pouvions tout simplement pas faire notre vie ensemble.

– Oh, hé, c’était pas non plus l’Antiquité !

– Pour nos familles ancrées dans les traditions, si. C’est ainsi. À aucun moment, Fenella et moi ne nous sommes fait d’illusions. Nous avions à peine 20 ans, notre histoire a duré huit mois et s’est achevée lorsqu’elle a décidé d’épouser un laird bien sous tous rapports pour plaire à sa famille. Famille soulagée qu’un homme tel que lui accepte leur fille engrossée et adopte son bâtard.

Ma bouche s’ouvre de stupéfaction.

– Laird comme lord ? Ça a à voir avec la royauté ?

– Non, rien de royal, mais un titre honorifique que les Écossais propriétaires terriens s’octroient. C’est un titre ancien, qui confère une certaine classe sociale.

– Oh… d’accord. Alors, ce frère, Archibald, aujourd’hui, il a environ… 30 ans ?

– 33 ans, précisément. Dix ans d’écart avec toi. J’ai eu besoin de temps pour refaire ma vie après Fenella.

– Et tu sais quoi à son propos ?

Il désigne de l’index l’antique lettre que je tiens toujours entre mes doigts.

– Seulement ça, j’ignore ce qu’il est devenu. Je n’ai plus jamais eu de nouvelles et… n’ai pas cherché à en reprendre.

– Pourquoi ?

– Parce que c’était trop dur.

Il se redresse avec difficulté, à nouveau secoué par une toux violente. Je m’empresse d’aligner correctement les oreillers derrière son dos.

– Ma puce, ça va…

– Laisse-moi faire, Papou !

Il saisit ma main pour stopper mes gestes fébriles.

– Je t’en prie, il ne me reste plus beaucoup de temps.

– Tais-toi, ne dis pas des trucs comme ça. T’es en vie et tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. J’ai contacté ce magnétiseur de Peterhead, si nous allons le voir…

– Hors de question, c’est au moins à trois heures de route ! me coupe-t-il.

– Quand on veut, on peut ! J’ai lu plein d’études des effets de la pensée positive sur la maladie ! Si t’y crois, tu pourras rallonger ta vie de plusieurs années, voire même guérir. Je vais te prendre rendez-vous chez un psychologue et aussi contacter ce spécialiste américain, un oncologue renommé ! Il paraît qu’il a sauvé Stallone d’un grave cancer du côlon et…

– ALISON MACDONALD !

Je tressaille et cesse mon babillage, surprise par la dureté de son ton. Jamais il ne s’est adressé à moi avec autant de fermeté.

– Assieds-toi et laisse-moi reprendre mon rôle de père.

J’hésite un instant en dévisageant son visage creusé par la maladie. Depuis de longs mois, je veille sur lui avec dévouement, davantage comme une mère plutôt qu’une fille. Et je possède aussi cette vilaine manie de bavasser. Une fois lancée dans mes délires, difficile de me stopper.

Mais qui d’autre prendrait soin de lui si je ne le faisais pas ?

Mon père lutte contre un ennemi invisible, l’ennemi des temps modernes. Plus dangereux et vicieux que n’importe quelle arme. Un ennemi insidieux qui grignote petit à petit autant son corps que son esprit. Un cancer. Il y a un an, c’était une minuscule tache sur une radio des poumons. Pas de panique, avait dit le médecin, ce n’était probablement rien. Puis tout s’est précipité. De rien, c’était devenu préoccupant, puis inquiétant. Jusqu’au jour où, la mine grave, ce même médecin nous a annoncé que le monstre s’était étendu, qu’il fallait intensifier les rayons et entamer une lourde chimio.

Ultime et faible espoir.

Il m’a prise à part, m’avouant qu’il ne restait que peu de chance, que passer la cinquantaine, le cancer progressait très – trop – vite et que je devais me préparer à une issue fatale.

Ces mots m’ont changée. De jeune femme insouciante, je suis devenue une glu envahissante, refusant de se résigner. J’ai convaincu mon père de tout tenter. Pour moi, il a enchaîné toutes sortes de traitements parallèles, un essai clinique et même plusieurs rebouteux. Sans succès.

Avec un soupir, j’obtempère et me cale sur le lit d’hôpital où il reçoit son traitement du jour.

– Merci, puce. Je vais te demander deux choses.

Il m’attire contre lui et je me roule en boule comme quand j’étais enfant.

– La première. Je souhaite que tu retrouves une vie normale. Tu as déjà bien assez perdu de temps cette année. Ali… reprends l’université, ne gâche plus ton incroyable intelligence en bossant pour cette fleuriste.

– J’adore ce taf ! le coupé-je avec ferveur.

– Puce, tu mérites plus ! Tellement plus. Et puis… tu ne sors pas, je ne t’ai jamais vue fréquenter un jeune homme.

Je lève un index pour le faire taire.

– Papa, non, on n’aborde pas ce sujet. Et ne me parle pas choux, cigognes et tout le tralala. À 23 ans, je sais comment se font les bébés, qu’il faut se protéger. Je sais ce qu’est un pénis, enfiler une capote, mettre un tampon, et aussi où se trouve mon clitoris, et…

Il éclate de son rire tonitruant que j’aime tant. Rire qui se fait si rare depuis peu.

– Ali, tu t’emballes, j’en demandais pas tant. Je voulais juste te dire que tu ne vis pas ta jeunesse. Promets-moi qu’après mon départ, tu reprendras ton existence en main.

– Je refuse de penser à ça ! T’es là et je compte bien profiter de chaque seconde à tes côtés. Et on a encore plein de traitements à essayer ! Il paraît que l’acupuncture fonctionne super bien.

Je me blottis plus fort entre ses bras et respire son effluve rassurant. Mon si cher papa, mon tout, mon pilier, mon essentiel.

– Je ne veux plus que tu t’échines à me sauver. Tu ne peux pas vaincre la Faucheuse.

– Papou…

– Chut, écoute-moi, Ali. La seconde chose que je désire te demander est, disons, délicate.

Je relève les yeux, intriguée.

– Dis-moi. Je ferai tout pour toi. Tout.

– Je souhaite que tu me ramènes mon fils. Qu’il apprenne la vérité. Et je veux pouvoir le serrer dans mes bras une dernière fois avant mon grand voyage.

 

  

 

 

ACTE I

  

L’Art du double jeu

 

 

1. Je suis prédateur

 

 

Alison

 

 

Une semaine plus tard

 

Me voici arrivée à Dornie, ancien village de pêcheurs perdu au fin fond des Highlands occidentales de Ross-shire.

Enfin… presque.

Pour ma première excursion, la campagne écossaise est à la hauteur de sa réputation. Après deux changements de car et d’interminables heures de cahotements et d’attente, j’ai décidé de prendre un taxi pour la dernière partie du voyage. Nous avons croisé deux troupeaux de moutons, trois tracteurs boueux, et à présent, c’est un couple de bovins qui nous barre le passage. Mon chauffeur affiche un calme olympien qui m’impressionne, mais ne m’empêche pas de maronner.

Nous sommes immobilisés sur une petite route perdue entre des montagnes verdoyantes. À leur pied, de vastes prairies s’étendent, sillonnées par d’étroites rivières tumultueuses. Ce coin d’Écosse est un écrin sauvage foisonnant de beauté.

J’ai déjà une heure de retard à mon rendez-vous avec la propriétaire de mon Airbnb. J’ai tenté à plusieurs reprises de la joindre, hélas, Mme Hamilton n’a pas donné signe de vie et j’ai bien peur de dormir à la belle étoile ce soir. Et quand je dis belle étoile, c’est super optimiste. Moche nuage conviendrait plus. Bien que nous soyons en plein mois d’août, la pluie ne cesse de tomber depuis presque deux semaines. OK, l’Écosse n’est pas réputée pour son climat accueillant, néanmoins, le soleil pointe normalement son nez en période estivale. La météo est à l’image de mon moral, terne et larmoyante, avec un brin d’orage.

Je suis quelqu’un d’optimiste en général, de ceux qui voient le verre à moitié plein. Mais apprendre qu’on a un frère caché remuerait le plus zen d’entre nous, surtout quand le moral est entaché par la lourde maladie d’un proche. Il paraît que toutes les familles ont leur squelette dans le placard, mais je me serais contentée d’un squelette de souris, pas de celui d’un mammouth entier !

Et je crois bien que la cerise sur le gâteau est cette quête que je ne peux refuser à mon père. Non seulement, je dois retrouver ce frère, mais en plus, je dois le convaincre de ramener ses fesses à Édimbourg pour rencontrer un inconnu qui se prétend son père.

Génial.

Je lâche un soupir agacé et alpague gentiment le conducteur.

– Si vous avancez, elles vont bien se décaler, ces vaches !

– Non, m’dame.

– Passez dans l’herbe !

– On va s’embourber vu le temps.

Cet homme a réponse à tout, mais dégager une bagnole de la boue n’est pas une idée séduisante.

– Ben… poussez-les avec le pare-chocs, alors, proposé-je, innocemment.

Il me jette un œil choqué, secoue la tête et pince ses lèvres surmontées d’une fine moustache rousse.

– Quel manque de civisme, m’dame.

– Oh, ça va… Je voulais dire les pousser tout doucement, les effleurer avec tendresse, pas les cartonner à la Fast & Furious !

– Elles vont finir par s’en aller d’elles-mêmes !

Je m’enfonce dans le siège, bras croisés, moue boudeuse. Le souvenir d’un vieux film où un homme à chapeau dégage une route de brousse d’une énorme bête à cornes me revient.

Je me rapproche à nouveau de mon chauffeur.

– Et si vous tentiez un truc avec vos doigts, vous savez comme l’Australien buriné dans ce film !

– Pardon ?

– Mais si ! Roooo, zut et flûte, j’ai un trou de mémoire.

Je fouille dans mon cerveau, ouvre les tiroirs, inspecte puis retrouve enfin l’info que je cherche.

– Oui ! Voilà ! Je le tiens ! Crocodile Dundee !

Le rouquin sursaute à mon cri victorieux et me lance un regard franchement énervé. Je me ratatine un peu, mais imite tout de même le geste de mes deux doigts.

– Mais si, comme ça… Vous voyez ? On ne perd rien à essayer, peut-être qu’ils s’écarteront. Je suis très en retard.

– Allez-y, vous.

– Moi ? Mais c’est vous l’homme !

J’ai vraiment dit ça ? Mon Dieu ! Où se planque ma fierté féminine ?

Je me rengorge puis décide d’aller tenter ma chance. Après tout, je possède un QI suffisamment élevé pour pouvoir anticiper et analyser les comportements de ces herbivores. Ce sont des mammifères mangeurs de verdure, donc des proies, et les proies fuient devant un prédateur. Je dois devenir ce prédateur.

J’ouvre la portière, puis, faisant fi de la pluie, sors de l’habitacle. Mes pieds s’enfoncent dans une flaque de boue et l’eau passe par-dessus mes baskets.

Formidable.

Je vais avoir l’air beaucoup moins impressionnante en faisant floc floc. Je me recentre sur mon objectif et braque mes yeux décidés sur les animaux.

Le pouvoir de l’esprit sur la matière.

Je concentre toute ma force et envoie un rayon imaginaire dans la direction des importuns. Je suis dangereuse, je suis impressionnante. Je suis prédateur.

– Bouuuuugez ! soufflé-je avec conviction.

J’effectue un pas – floc – puis deux autres – floc floc – sous leur regard neutre.

– Bouuuugez !

Je toussote, tends mes mains et avance encore les épaules penchées en avant, concentrée. Je lève les bras et lâche un cri avant de sautiller sur place.

Rien.

Aucun effet.

Pas même un tressaillement.

– Bordel, mais vous allez dégager cette fichue route, je suis un foutu prédateur et je vais vous bouffer ! OK, la terre est à tout le monde, on peut même dire qu’en certaines circonstances vous êtes prioritaires, cependant, moi aussi j’ai des choses à faire dans ma vie autres que de ruminer ! Vous voyez ? Si j’étais à votre place, je me décalerais histoire de prouver ma générosité et que je ne suis pas qu’un steak sur pattes ! Que je possède une âme et des émotions et…

Je m’interromps et réfléchis. Les vexer n’est pas le mieux. On ne sait jamais, si elles me comprennent.

– Pardon. Donc, oui, je ne voulais pas dire ça. À ce propos, je mange vraiment très, très peu de viande. J’ai réduit ! J’adore la nature et je trie mes déchets. Et d’ailleurs, respect à votre espèce et vos quatre estomacs. C’est admirable une telle machinerie.

Une des vaches sort une énorme langue et lèche son nez.

– Wow, je ne sais pas faire ça, toutefois…

Je mordille mes lèvres et ajoute :

– Bon, OK, je ne sais rien faire d’aussi cool. Enfin… si se curer le pif avec la langue peut être considéré comme cool.

– M’dame ? me hèle le conducteur.

Je lui fais signe de la main puis étrécis les yeux.

– Grrrrrrr ! tenté-je encore pour impressionner les bestiaux.

– M’dame, ces animaux ne comprennent pas un mot de ce que…

– Chut ! le coupé-je avec humeur. Vous, taisez-vous. Je fais des expériences. Vous n’avez qu’à lever vos fesses de feignant !

Oups… Ma langue a peut-être un brin dérapé.

J’entends une portière claquer et me retourne, ravie qu’il vienne enfin me porter assistance. Mais non, le chauffeur avance jusqu’à son coffre et en extrait mes deux valises qu’il dépose sur le bitume détrempé.

– Eh ! Vous faites quoi ? m’exclamé-je, craignant de comprendre son dessein.

– Moi et mes fesses de feignant allons partir.

– Quoi ? Vous ne pouvez pas faire ça !

– Oh, si, je peux. Dornie n’est qu’à deux kilomètres. Je m’inquiète pas, vous saurez trouver votre chemin. Vous, les touristes, vous vous prenez pour le centre du monde.

– Je ne suis pas une touriste ! m’écrié-je, poings sur les hanches.

– Vous en avez toutes les qualités.

Ma bouche s’ouvre de stupéfaction. Il ne va pas oser. Cet homme me fait une blague. Certes, de mauvais goût, mais une blague tout de même. Il remonte dans sa voiture, claque la porte, puis recule à toute allure jusqu’à un chemin de graviers où il fait demi-tour.

Eh bien, si. Il a osé.

Je cours derrière le taxi qui s’éloigne sans aucun espoir de le rattraper – floc floc floc floc floc floc – puis m’immobilise, paumes sur les cuisses, essoufflée et dégoulinante.

– Vous êtes vraiment, mais alors, vraiment pas sympa ! crié-je par principe, consciente d’avoir provoqué ce désastre.

Me voici comme deux ronds de flan, abandonnée sur une route de campagne, frigorifiée, et en compagnie de deux charmants herbivores toujours aussi peu concernés par ma personne.

 

 

 

2. Cette flaque, ma meilleure amie

 

 

Alison

 

 

Piteuse, je ramasse mes bagages, extrais les anses puis prends la direction opposée du taxi. Dans mon dos, un bruit de moteur résonne au lointain. Je le savais qu’il me faisait une blague ! Les Écossais ont parfois un humour douteux. Mais quand je pivote, j’aperçois une carrosserie rouge pétant rutilante qui ne ressemble en rien à la voiture précédente.

– Ah, bah non, grommelé-je, dépitée.

Des coups de klaxon furieux retentissent et, ô miracle, les deux bovins bougent enfin leurs miches.

– Alors, vous deux, je vous retiens ! les alpagué-je, vexée. La prochaine fois, je serai moins conciliante.

Je tends mon pouce dans un élan irréfléchi. Je n’ai jamais fait d’auto-stop, mais ça serait ma chance de gagner Dornie au sec. Hélas, le bolide ne paraît pas ralentir.

– Eh ! m’écrié-je en secouant les bras.

Je sais que je suis petite et passe facilement inaperçue, mais quand même, il n’y a pas foule sur cette route de campagne. Et puis mon imperméable jaune, lui, se remarque !

J’ai juste le temps de reculer avant que la voiture passe à fond de train. Elle roule dans la flaque où j’ai noyé mes baskets, et un rideau d’eau boueuse et glacée s’abat sur moi. Je demeure pétrifiée un long moment, refusant de croire à cette malchance insensée. J’étais mouillée, je suis à présent trempée jusqu’aux os. Une serpillière vivante, dégoulinante et sale. Même ma culotte n’est pas épargnée.

Les vaches m’observent de loin, toujours aussi impassibles.

Je lâche un cri et ma fureur se tourne contre les animaux.

– Je vous préviens, si vous vous marrez, je vous transforme en burger !

Pour toute réponse, elles me snobent avant de reprendre, d’un pas nonchalant, la direction des montagnes où je discerne un troupeau.

– C’est ça. Allez raconter ça à vos copines ! Je pense sérieusement à réduire mes dons pour la cause animale et à bouffer de la bidoche à tous les repas !

Un frisson me secoue. Bon sang, je vais réussir à attraper une bronchite en été. Si je croyais aux signes, je ferais immédiatement demi-tour. Rien ne va ! Je suis perdue, seule, mouillée et en retard. Les deux seuls êtres vivants qui ont paru s’inquiéter un tant soit peu de moi sont deux bovins silencieux. J’ai froid et mes nerfs sont si tendus qu’ils pourraient claquer à chaque seconde. Et il ne faut pas. Les rares fois où je pète une durite, je deviens une tornade insensée et agis n’importe comment. Aussi, je m’efforce de maîtriser ma colère, mais ce connard de taxi, suivi de près par le salaud à la bagnole rouge, me pousse dans mes retranchements.

Je les maudis en silence sur plusieurs générations, puis reprends, encore plus piteuse, la direction de Dornie.

 

***

 

Le quatrième tracteur de la journée se révèle être mon sauveur.

Après quelques minutes de marche sous l’orage, un agriculteur apparaît au détour de son champ et accepte de me charger, moi, mes valises, et mes baskets trempées à ses côtés. En dépit du temps et des cahotements du vieux véhicule, je me perds tout de même dans la contemplation du paysage. C’est vraiment sublime. Moi qui n’ai connu que la ville, sa circulation, son béton et son agitation, je me surprends à apprécier le calme et la beauté des Highlands.

Mon voisin demeure silencieux. La cinquantaine, doté d’une barbe grise impressionnante et d’un ventre proéminent, il arbore une tenue de travail bleue et des bottes de pluie kaki. Bottes que j’adorerais passer sur mes propres pieds glacés.

– Alors, ce sont vos vaches que j’ai eu le bonheur de croiser ? tenté-je pour briser le silence.

Il hausse les épaules puis marmonne :

– Je suppose.

– Bien, bien, bien.

Le silence retombe. Désespérant. Mon téléphone se met à chanter du Muse depuis la poche de mon imper. Je le sors, essuie la buée sur mes lunettes puis décroche.

– Papou ! crié-je pour couvrir le bruit de ferraille du tracteur. Tu vas bien ?

– Oui ! Et toi ? Tu es bientôt arrivée ?

L’agriculteur me lance un regard en coin.

– Ouais ! Je te rappelle plus tard !

– T’as retrouvé Archibald ?

Je lève les yeux au ciel.

– Je ne suis même pas encore arrivée ! Évidemment que non je ne l’ai pas retrouvé !

Second regard de mon voisin.

– Papou, je vais te laisser, y a un bordel monstre ici !

– T’es où ?

– Dans un tracteur !

– Un quoi ?

– Un tracteur ! hurlé-je.

Troisième regard un peu agacé. Je lui offre un sourire contrit puis raccroche. Je n’ai aucune envie de me retrouver à nouveau abandonnée sur la route ! J’envoie un SMS rassurant à mon père et remets le mobile dans ma poche.

– Alors comme ça, vous cherchez quelqu’un ?

– Euh, oui, réponds-je, surprise qu’il retrouve la parole.

– À Dornie ?

– Oui.

– On se connaît tous dans le coin, je peux vous aider. Qui c’est ?

La curiosité mal placée délie les langues les plus réticentes. Incroyable. Néanmoins, cet homme peut m’aider et m’évitera peut-être de perdre du temps.

– Je recherche un homme d’une trentaine d’années dénommé Archibald Macrae.

– Macrae ?

– Oui, vous connaissez ?

– Possible. Vous lui voulez quoi ?

– Euh… c’est privé, marmonné-je.

J’ai oublié de préciser comment je me suis retrouvée dans ce coin paumé ! Tout simplement en suivant le cachet estampillé sur l’enveloppe de la fameuse lettre d’amour. Mon père a connu Fenella à Édimbourg. Elle vivait avec sa famille dans une demeure située à la campagne alentour. Hélas, après son mariage, elle est partie vivre avec son époux et aujourd’hui, le seul indice que mon père détient est donc ce tampon vieux de trente ans. Il ne m’a pas fallu longtemps pour découvrir via le Net que la famille Macrae possède des terres dans le coin.

OK, ça ne veut pas dire que mon frère est ici. Mais je dois bien démarrer quelque part mes investigations.

Alors que les premiers bâtiments du village se profilent, mon estomac ronronne de satisfaction. J’ai froid, j’ai faim et je suis épuisée. Mon chauffeur a retrouvé un silence buté.

– Alors, insisté-je. Vous connaissez des Macrae ?

– Vous leur voulez quoi ? s’entête-t-il.

Je croise mes bras et retiens un soupir agacé. Je demanderai des infos à des personnes un peu plus joviales. Moins curieuses ! Et après réflexion, je préfère rester discrète sur ma quête. Je veux d’abord pouvoir analyser Archibald en toute tranquillité et lui apprendre par moi-même que je suis sa sœur cachée. Autant y aller en douceur. Ce genre de révélation risque fort de chambouler son existence.

Et la mienne.

 

 

 

 

 

3. Zut et flûte

 

 

Alison

 

 

– Puis-je vous demander votre prénom ? demandé-je à mon sauveur bougon.

– Campbell.

Je lui tends la main avec un sourire poli.

– Eh bien, un grand merci monsieur Campbell, pour votre aide.

Il me détaille un instant avec suspicion, puis son visage ridé se détend et il accepte ma poignée de main.

– Pas de quoi.

Il me précède, attrape mes valises avant de m’aider à descendre du tracteur. Le conducteur du taxi s’est bien foutu de moi avec ses deux kilomètres. Nous avons mis un temps infini à rallier Dornie et je jure que si je revois cet enfoiré, il regrettera d’avoir croisé ma route. Non mais !

Mon nouvel ami du terroir m’a déposée devant le seul pub du coin. Je pourrais m’y mettre au chaud le temps de joindre la dame du Airbnb. Campbell, étonnamment galant, porte mes bagages jusqu’à l’intérieur du commerce.

Frissonnante et trempée, je découvre un intérieur cosy décoré avec goût. L’endroit, constitué de boiseries et de pierres, est petit, mais bien agencé. Plusieurs tables rondes, plus ou moins hautes, sont dispersées dans deux salles où la lumière tamisée des bougies confère un charme mystique. Aux murs se côtoient des boucliers anciens et des photos encadrées de la personne que je suppose être la patronne en compagnie de clients. J’approche en plissant les yeux avec la nette sensation de la connaître.

– Bonjour, Campbell, que me vaut une visite si tôt ? résonne une voix joviale dans mon dos.

Je pivote et découvre une grande femme rousse à la forte stature debout derrière le bar. Vêtue d’une antique robe à fleurs, elle darde un regard affectueux sur l’agriculteur qui a soudain perdu toute sa froideur. Il se tient mains jointes, regard baissé et – oui… je ne rêve pas – joues rougissantes face à elle. Je souris, comprenant que mon sauveur en pince pour la patronne et que sa volonté à m’accompagner n’a rien à voir avec une quelconque galanterie.

– Jeune femme, route. Je l’ai posée. Pour qu’elle appelle. Bref… bonjour, Isobel, bredouille-t-il en osant enfin la dévisager.

Honteuse, j’observe un bref instant la flaque qui se forme à mes pieds et me décide à aller me présenter moi-même. D’une manière plus claire.

– Bonjour, je suis Alison et…

Je m’interromps. De près, je comprends pourquoi son visage ne m’est pas inconnu. C’est elle la propriétaire du logement, j’ai croisé sa photo sur le profil du site de location ! Elle lève un sourcil interloqué.

– Oui, pardon, je suis vraiment, vraiment en retard, bafouillé-je à mon tour. Oh, si vous saviez ! La pluie et des moutons, plein de moutons. Désolée. Et ensuite des vaches ! J’ai passé des coups de fil, mais vous n’avez pas répondu ! J’espère que vous avez reçu mes messages. Je suis désolée. Et les vaches, elles ont bloqué la route si longtemps et le taxi… parlons-en du taxi ! Il m’a abandonnée ! Désolée. Et ensuite Campbell m’a gentiment prise avec lui et j’étais si trempée. Comme là… Désolée d’avoir mouillé votre parquet.

Tous deux m’observent bouche bée, ensevelis par le flot ininterrompu de mes paroles. Et voilà, j’ai recommencé. Isobel part dans un grand rire franc et lumineux qui agite ses boucles de feu, puis attrape une chope pour la remplir de bière.

– Je crois que vous en avez bien besoin ! affirme-t-elle en la posant sur le comptoir. C’est cadeau de la maison.

Campbell prend congé et après un dernier signe timide à la patronne, disparaît à l’extérieur où la pluie continue de s’abattre. Isobel cale ses avant-bras parsemés de taches de rousseur sur le bar en se penchant vers moi.

– Alors, récapitulons avec calme, Alison.

Je m’assois sur le haut tabouret et avale plusieurs gorgées du liquide ambré. Je ne suis pas du genre à boire de l’alcool, encore moins aussi tôt dans la journée, mais j’en ai effectivement grand besoin.

– Merci, marmonné-je, contrite. Parfois, je m’emballe un peu.

– Je comprends, vous avez l’air d’avoir traversé quelques galères.

– Et c’est peu dire, soupiré-je. Donc, pour faire simple, je suis Alison Macdonald et j’ai loué votre chalet pour dix jours.

– Ah, OK ! En ce cas, je ne suis pas la bonne personne !

– Pardon, mais c’est bien vous pourtant que j’ai vue sur le site.

Elle s’esclaffe.

– Moïra est ma jumelle, on nous confond souvent. Nous bossons ensemble. Moi je m’occupe du bar-hôtel et elle gère tout ce qui concerne les locations annexes. Et ne vous en faites pas, ma sœur est toujours en retard et très tête en l’air. Il se pourrait même qu’elle vous ait oubliée.

Encore une super nouvelle…

J’avale plusieurs goulées de bière afin de soulager mes nerfs tendus. Isobel attrape son téléphone et tente de la joindre, sans succès.

– Elle sera là bientôt, pas d’inquiétude, s’excuse-t-elle.

– Pas de souci.

Bien que je rêve d’un lit, je m’efforce de garder une bonne humeur relative. Cette femme n’est en rien responsable de cette journée merdique.

– Vous êtes frigorifiée, constate-t-elle quand un énième frisson me secoue.

– Oui, j’ai marché un moment sous la pluie après que le taxi m’a plantée en pleine campagne. Ensuite, un chauffard en bolide rouge a roulé dans une flaque et m’a aspergée de haut en bas.

– C’est pas votre journée. Venez avec moi.

Elle attrape mon bras et m’entraîne à l’étage. Je me laisse faire, bien trop épuisée pour rechigner. Nous entrons dans une chambre adorable, aussi propre que le reste de l’établissement.

– La salle de bains est dans le fond, prenez une bonne douche pour vous réchauffer et changez-vous. Il y a des serviettes dans le placard.

– Oh, je ne veux pas déranger, protesté-je, gênée.

Elle secoue une main avec bonhomie.

– Vous ne me dérangez pas, voyons. Les touristes se font timides cette année et j’adore rencontrer de nouvelles têtes !

– Je ne suis pas vraiment une touriste.

– Encore mieux ! s’exclame-t-elle avant de sortir. Vous me raconterez pourquoi vous êtes venue vous perdre ici alors.

Je souris. Campbell et Isobel ont un point en commun : la curiosité.

Un peu gênée de profiter de sa générosité, je retire mes vêtements puis passe sous l’eau brûlante. Je savoure un court moment afin de ne pas abuser et m’enroule dans une des serviettes moelleuses. J’en place une seconde sur mes longs cheveux bruns et chausse mes lunettes.

– Zut et flûte ! grommelé-je quand je réalise que j’ai oublié mes valises dans la salle du bas.

Je traverse le couloir sur la pointe des pieds avant de descendre quelques marches. Le pub est toujours aussi vide. Soulagée, je dévale le reste des escaliers et attrape ma plus grosse valise qui contient mes vêtements.

– Oh, mince, j’aurais dû penser à vous les monter ! s’écrie la gérante à ma vue.

– Pas de souci, Isobel.

– Vous vous sentez mieux ?

– C’était parfait, et vraiment, merci encore. J’ai bien cru mourir de froid.

Elle hoche la tête.

– Avec plaisir. Il faut dire que la météo n’est guère agréable pour un mois d’août.

– Et les connards en voiture rouge bien trop nombreux !

Son regard s’agrandit alors que je ris à ma propre vanne. Pas besoin d’être maligne pour comprendre que quelqu’un vient d’entrer dans le bar. Je pivote et tombe sur un homme immense et si large d’épaules que je me sens comme une souris face à un chat. Ou plutôt un tigre. À contre-jour, je ne discerne pas vraiment ses traits, mais je perçois son regard me balayer de haut en bas sans aucune gêne.

– Le connard vous salue, gronde-t-il d’une voix rocailleuse.

4. Le Colosse des Highlands

 

 

Alison

 

 

Le nouvel arrivé avance jusqu’à Isobel, non sans m’avoir bousculée au passage. J’ai le temps d’entendre un ricanement hautain et de renifler son parfum masculin. J’hésite entre remonter en quatrième vitesse à l’étage et l’attraper par le col de sa chemise pour lui montrer qui je suis. Je choisis une solution intermédiaire.

– Vous pourriez tout de même vous excuser ! lâché-je d’une voix ferme.

Ses épaules se crispent, son visage se tourne à demi dans ma direction. Je discerne sa mâchoire se tendre et ses lèvres se serrer, comme s’il s’empêchait de me bondir dessus. Des gouttes de pluie perlent de ses cheveux d’ébène mi-longs et ondulés. Sa chemise blanche détrempée moule les impressionnants muscles de son dos.

Isobel n’intervient pas et garde un silence étonnant au vu de sa jovialité. Je peux sentir ses iris inquiets me supplier de remonter à la chambre. L’ambiance frôle à présent zéro degré et je me souviens alors que je ne suis vêtue que d’une simple serviette. L’inconnu pivote avec une lenteur étudiée et je découvre enfin son visage dans son entièreté. Menton carré, bouche ourlée sévère, front haut et regard d’acier qui doit en impressionner plus d’un.

Plus d’un, mais pas moi.

– J’attends, déclaré-je en croisant les bras.

Un sourire qui n’a rien de chaleureux étend ses lèvres.

– Et qu’attendez-vous ?

– Des excuses.

Il me scrute à nouveau et je peux percevoir le dédain qu’il ressent pour la misérable créature que je suis. Je resserre les pans de ma serviette avec la sensation d’être brûlée par ce regard azur acéré.

– Des excuses ? répète-t-il alors de sa voix grave.

– Si je suis dans cet état, c’est votre faute. Et donc, oui, j’attends des excuses.

– Vous n’êtes pas mon genre, lâche-t-il, dédaigneux.

– Pardon ?

– Pour être plus clair, je ne me souviens pas vous avoir baisée, et si quelqu’un vous a trompée ou mise enceinte, ça ne me concerne en rien.

Mes yeux s’écarquillent de stupeur tandis qu’il reporte son attention sur Isobel. Hors de question de laisser ce rustre s’en tirer ainsi. Je ne crois pas une seconde à son soi-disant quiproquo, il se fiche clairement de ma gueule.

– Ne vous foutez pas de moi ! insisté-je. Vous savez très bien de quoi je parle.

Il lâche un soupir énervé et plante ses iris couleur saphir dans les miens sans rien répondre. Au creux de ses pupilles, je ne lis que froideur et désintérêt.

– J’étais sur la route de Dornie et vous m’avez presque roulée dessus.

Ses yeux s’étrécissent, ses sourcils se froncent.

– L’imperméable jaune, précisé-je.

– Oh, je vois. Le poussin perdu au milieu des vaches. Amusant.

Il m’inspecte encore quelques secondes puis se détourne à nouveau. Je suis offusquée de tant d’impolitesse !

Poussin ? Amusant ?

Il commence sérieusement à m’énerver ce con !

– Voici la liste des postes à pourvoir et essayez de trouver du personnel digne de ce nom, explique-t-il sans plus se préoccuper de mon cas en tendant un feuillet à Isobel.

– Oui, oui, bien sûr, monsieur. Vous avez eu des soucis ?

– L’infirmière arrive systématiquement deux minutes en retard chaque matin. Il m’en faut une autre. Et le cuisinier est incapable de saler correctement ses plats. Bon sang, madame Hamilton, vous ne savez m’envoyer que des incompétents.

Isobel baisse la tête et j’ai juste envie de voler à son secours. J’ignore qui il est, mais quel genre d’employeur chipote pour des soucis aussi insignifiants ?

– Je m’occupe de ça, marmonne-t-elle, rouge de confusion.

– Parfait.

Il se détourne pour partir, mais je me plante sur son chemin, bien décidée à obtenir ses excuses.

– Vous êtes un rustre en plus d’un chauffard !

– Madame Hamilton, les touristes sont fort désagréables cette année, vous devriez mieux choisir votre clientèle.

– Je ne suis pas une touriste ! m’écrié-je pour la troisième fois de la journée. Je ne bougerai pas tant que vous ne vous serez pas excusé.

Une brève lueur amusée traverse ses pupilles. Ses larges paumes se posent sur mes épaules, ses doigts se plantent dans ma peau et il me décale comme si je n’étais qu’un objet insignifiant. Soufflée, je ne peux que le regarder s’éloigner en direction de la porte d’entrée de son large pas.

– Bonne journée, monsieur Macrae ! clame Isobel d’une voix stressée.

Je me fige à l’entente de son nom. Voici donc un spécimen de la famille ennemie de la mienne. La légende prend du sens, je conçois soudain bien plus facilement l’animosité existante. Ce géant est odieux et s’il est à l’image des siens, tout s’éclaire. Les cheveux foncés, la trentaine. Il correspond à ce que pourrait être mon demi-frère.

– Archibald Macrae ? demandé-je à Isobel, les tripes en ébullition.

– Oui.

Oh, mon Dieu !

– Fils de Fenella Macrae ?

– Oui, répète-t-elle avec un regard interrogateur.

Mon cœur rate un battement et je murmure :

– C’est lui que je cherche.

– Pour quelle raison ?

– Je préfère garder cette info pour moi. Ne le prenez pas personnellement, Isobel, mais c’est de l’ordre du privé.

Elle m’offre un sourire piteux en s’excusant.

– Pardon, je suis parfois trop curieuse.

– Pourquoi vous laissez-vous ainsi traiter par cet homme ? m’enquiers-je alors qu’un tourbillon d’émotions malmène mon ventre. Et pourquoi vous rend-il si nerveuse ?

– M. Macrae n’est pas quelqu’un de facile et je vous conseille d’éviter de le contrarier.

Elle se penche vers moi et ajoute :

– Méfiez-vous, d’accord.

– Pourquoi ?

– Juste… faites attention. C’est un homme puissant qui possède beaucoup de terres et d’affaires. Il est le principal employeur dans cette région et il aide beaucoup d’entre nous à survivre financièrement parlant. Mais attention, personne ne se risquerait à le provoquer. Par ici, nous le surnommons le Colosse des Highlands. Il vit au château d’Eilean Donan et n’en sort que rarement. D’ailleurs, je suis étonnée de le voir venir en personne, en général, il envoie quelqu’un. On dit qu’il est maudit et entouré des spectres de sa famille décédée. On dit aussi qu’il se transforme en bête la nuit venue et qu’il enlève des enfants et des jeunes femmes pour les enfermer dans ses oubliettes. Et même…

Elle déglutit puis lâche d’une voix étranglée :

– Qu’il mange de la chair humaine.

Je ne peux retenir un rire. Que ce genre de folklore existe encore, je le conçois, mais que des personnes y croient relève de l’improbable. Et clairement, je peux lire dans ses pupilles qu’elle pense chacun des mots qu’elle prononce. Je suis une matheuse qui ne croit que ce qu’elle voit. Oui, je m’intéresse à énormément de sujets et suis très ouverte d’esprit, mais j’ai mes limites.

– Isobel, ce mec est odieux et détestable, OK, mais de là à l’imaginer sortir la nuit dans les bois pour dévorer des gosses… allons, il faut rester rationnel.

Son regard se trouble et j’y décèle une lueur de compassion. J’ignore ce que ça signifie, mais je préfère ne pas m’y attarder. Finalement, mon enquête s’avère brève et simple. En moins de deux heures, j’ai réussi à dénicher Archibald Macrae, ou plutôt, c’est lui qui m’a trouvée. Affaire rondement menée, quoiqu’un peu trop facile pour moi qui ne crois ni au destin ni aux coïncidences. À présent, je dois approcher ce frère mystérieux, analyser un peu qui il est vraiment puis agir en fonction.

Le plus dur reste à venir : convaincre le… Colosse des Highlands de venir rencontrer son père mourant.

 

 

Fin de l’extrait

Anna Wendell