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Prologue

 

Cameron

 

– Sale chicano !

Un coup de pied dans les côtes ponctue ces deux mots crachés avec haine. Roulé en boule dans un recoin de la cour de récréation, je subis, pour la énième fois, la méchanceté de mes camarades de classe.

J’ai bientôt 11 ans et déteste déjà ce monde.

J’ai bientôt 11 ans et plus aucun espoir.

Depuis mon déménagement d’Europe pour New York il y a un an, ma vie se résume en trois mots : peur, violence, colère. Chaque jour, je me lève avec une seule envie : que la nuit revienne pour pouvoir me rendormir dans mon cocon, en compagnie de mes chats.

Des doigts agrippent mes mèches brunes et soulèvent ma tête. Je croise le regard glacial d’Amy, la rouquine, star de l’école. Ses parents possèdent une chaîne d’hôtels de luxe. Elle est respectée de tous et règne par la terreur. Ici, dans l’Upper East Side, plus t’es riche et sadique, mieux c’est.

– À force de tabasser sa sale tronche, je me demande s’il n’est pas plutôt arabe.

Je gémis quand elle accentue sa prise.

– C’est le jour de la rentrée et il chiale déjà comme une gonzesse. Matez-moi ça. Alors, Cameron tête de gnome, t’es quoi ?

– Espagnol, articulé-je avec difficulté.

– Et tu oses porter un prénom qui sonne américain. Mike, calme-le. T’as vu comme il m’a répondu avec son accent trop moche ?

Ce dernier, petit et costaud, obéit dans la seconde et m’offre un nouveau coup dans le ventre. Mon souffle se bloque, je grimace. Amy s’accroupit et me dit :

– Toi, le maigrichon, et ta pute de mère, vous n’êtes que des croqueurs de diamants. Vous n’aurez jamais votre place parmi nous. Sales voleurs.

Elle me frappe le crâne contre le bitume puis me crache dessus. Des étoiles dansent sous mes paupières fermées. Je les entends rire de mon malheur. Je les hais de toute mon âme. Et ma mère aussi. Comment a-t-elle pu m’emmener loin de mes repères, loin de mes amis, de notre famille… Loin du bonheur ?

Des doigts légers se posent sur ma nuque. Je frissonne dans l’attente d’une insulte ou du prochain coup.

– Ils sont partis.

Je ne connais pas cette voix cristalline, fluette et douce, dotée d’un fort accent. Elle coule comme un baume apaisant sur chacune de mes douleurs et calme mon pouls affolé. Je relève la tête, les joues trempées de mes larmes. Quand j’ose enfin ouvrir mes yeux, deux iris bleus m’observent avec inquiétude. Ils appartiennent à une fille plus jeune que moi. Ses traits fins sont emplis d’une telle gentillesse et d’une empathie si sincère que ma crainte s’envole.

– Amy est méchante, ajoute-t-elle en tendant ses doigts. Je vais t’aider.

J’attrape sa main et me relève avec lenteur, le corps perclus de douleurs. Honteux, j’essuie mes yeux humides tout en l’observant encore avec méfiance. Je ne la connais pas, c’est une nouvelle. Ses cheveux longs sont si blonds qu’ils paraissent presque blancs, et forment comme une auréole autour de son visage d’ange.

Oui, un ange, ou une princesse.

Elle porte autour du cou un fin collier d’or avec une tête de loup en pendentif. Je grave chaque détail qui la compose pour ne jamais l’oublier.

Nos doigts se lient plus fort. Une petite étincelle s’allume dans mon cœur. L’étincelle de l’espoir. En fait, les filles ne sont pas toutes… beurk.

J’ai bientôt 11 ans et je me dis que la vie n’est peut-être pas complètement pourrie.

1

 

Cameron

 

Douze ans plus tard, New York

 

Mes poings s’écrasent à intervalles réguliers contre mon sac de frappe. La sueur dégouline le long de ma colonne, jusqu’à l’élastique de mon short de sport noir. Je pivote et envoie un coup de pied franc et puissant, puis reprends mes assauts, mâchoire crispée. Les maillons de la chaîne qui maintiennent le sac s’entrechoquent au rythme de mon entraînement. J’aime ce son régulier. Il me rappelle tous mes efforts, et surtout, d’où je viens.

De très loin.

Satisfait, je me plante face à mon miroir pour observer d’un oeil critique ce corps que je sculpte avec minutie. La grande baie vitrée laisse passer la lumière terne de l’automne qui donne à ma peau mate une pâleur inhabituelle. Mes épaules larges se soulèvent au rythme de mon souffle saccadé. J’aime tailler mes muscles pour qu’ils soient dessinés mais pas trop gonflés. Je glisse ma main sur mes abdominaux et fronce les sourcils. Moyen. Ils manquent un poil de vigueur, je vais devoir me concentrer sur eux.

Un certain Narcisse est mort à force de trop se reluquer, mec !

Un demi-sourire étire mes lèvres. J’ai beau voir ce gars baraqué en face de moi, l’image du freluquet informe que j’étais enfant n’est jamais loin, rôdant tel un putain de fantôme malsain. Tout comme ces voix qui me harcèlent.

Sale chicano, tête de gnome !

Trois coups retentissent à ma porte d’entrée. Je passe les doigts dans mes mèches brunes avec un soupir. Ma mère n’est jamais en retard pour me rappeler à quel point je suis un fils ingrat et que je dois me bouger le cul.

– Cameron ! Tu dors ? C’est maman !

Treize ans que l’on vit aux États-Unis et elle a toujours cet accent détestable. Elle en use et en abuse à gogo. À mes yeux, il est en grande partie responsable de mon enfance laborieuse. Dès que je suis arrivé à New York, je me suis appliqué à l’effacer.

Trop fier de mes origines…

– Évidemment que je pionce ! rétorqué-je avec mauvaise humeur.

Les mères espagnoles sont connues pour être envahissantes, mais la mienne bat tous les records. Mon père est mort d’un cancer peu de temps après ma venue au monde et elle a reporté toute son affection sur moi. Je n’ai pas été un enfant facile. Ma relation avec elle est… compliquée. Mélange d’amour fusionnel et de rancoeur. De complicité et de disputes. J’ai grandi et le gosse haineux que j’étais a changé. Mais il n’est jamais loin. Prêt à cracher sa colère, sa déception. Mon adolescence a été rude, j’ai quitté les bancs de l’école dès que j’ai pu. La seule chose que je souhaite est de m’intégrer dans ce monde que ma mère m’impose depuis toutes ces années. Hélas, les gosses de riches ne m’en ont pas laissé la chance. Ma scolarité a été chaotique, je n’en garde que de terribles souvenirs.

Aujourd’hui, je vis reclus dans un studio indépendant situé sur l’immense propriété de l’Upper East Side que possède mon beau-père, James Reed. Un homme fortuné, magnat de l’immobilier. Ma mère m’a obligé à prendre son nom lorsqu’il l’a épousée et m’a adopté par la même occasion. J’avais 10 ans. Depuis, je m’appelle Cameron Reed. On me considère comme le presque fils de ce mec. Presque… Car aux yeux de l’élite new-yorkaise, nous resterons à jamais deux pauvres immigrés cupides. Le temps n’atténue pas ce ressentiment, ça ne changera jamais.

– Je peux entrer, couine encore ma mère depuis l’extérieur. Il fait froid, nous sommes en novembre, je te rappelle !

– Non, Gabriela, tu n’avais qu’à pas venir si tôt !

Ou même pas du tout.

Elle déteste que je l’appelle par son prénom. La pire des offenses à ses yeux !

J’analyse l’état de mon studio et constate qu’il ressemble vraiment à une garçonnière. La vaisselle de la veille s’entasse dans l’évier. La télé tourne dans le vide. Mes fringues sont abandonnées au sol et côtoient des sous-vêtements féminins en dentelle rouge.

– Merde !

J’ai zappé ma conquête de la nuit ! Tandis que je ramasse le bordel à la va-vite, un miaulement lascif résonne. Je caresse avec amour ma minette roulée en boule sur mon pouf. Ou plutôt… SON pouf ! L’un des nombreux endroits qu’elle s’est attribués. L’un de ceux où elle sème joyeusement ses longs poils blancs. Mais c’est ainsi. Mon royaume est son royaume.

– Miss Patate, tu vas bien ma grosse ? Toujours à fond, toujours de mauvaise humeur !

Elle s’étend avec délectation sous mon bref câlin et m’offre un ronronnement de satisfaction. Je m’approche ensuite de mon lit dans lequel est assoupie une jeune femme brune. Sans trop de précautions, je secoue la belle endormie.

– Zoé, tu dois te lever ! Bouge, sinon je sens que tu vas pas kiffer la surprise.

Elle marmonne d’une voix engourdie. Je ne comprends pas, mais peu importe. J’attrape un jean et saute dedans en même temps que ma mère entre.

Pourquoi ai-je accepté qu’elle garde les doubles ? BORDEL d’envahisseuse !

J’aurais pu le parier ! Sous prétexte que je vis à proximité, elle n’en fait qu’à sa tête, comme si j’avais 10 ans ! Sauf que je viens d’en avoir 23… Hélas, elle ne prend pas en compte ce léger détail !

Presque la cinquantaine, elle paraît dix ans de moins. Elle est, comme toujours, tirée à quatre épingles. Ses cheveux noirs sont noués en un chignon élégant, ses yeux maquillés avec minutie. Elle porte un de ses innombrables tailleurs mettant en valeur sa silhouette svelte. Ses talons claquent sur le parquet avec une autorité naturelle.

La brunette lève la tête, les paupières à moitié fermées.

– Putain, Cloé, pas Zoé ! marmonne-t-elle. Tu pourrais au moins avoir le respect de t’en souvenir, enfoiré de connard.

– Charmant, constate ma mère, les poings sur les hanches. Trois gros mots en deux phrases. De mieux en mieux, mon fils. On frôle le record !

Elle réussit là où j’ai échoué quelques secondes avant. Mon plan cul pousse un cri et ramène les draps froissés sur sa poitrine.

– C’est qui elle ? s’exclame-t-elle, un air épouvanté sur le visage.

– La femme de ménage…

– Cameron ! intervient ma génitrice, choquée. Non, mademoiselle, je suis celle qui l’a mis au monde et la propriétaire des lieux !

– Merde, tu fais chier, Cameron. C’est quoi ce délire ?

Je me contente d’une mimique désolée avant de hausser les épaules en silence. Elle est mignonne mais un brin vulgaire.

Oui parce que toi, c’est bien connu, t’es un exemple de courtoisie et de délicatesse ! Une vraie fleur printanière !

J’aurais presque envie de rire de la situation si ce n’était pas une habitude. Ce n’est pas la première fois qu’une de mes conquêtes va repartir traumatisée. Dans le fond, ça m’arrange. Les passages éclair de Gabriela m’évitent parfois la pénible tâche de mettre mes copines dehors avec des excuses bidon.

Oui… J’aime petit-déjeuner en paix. Non, je ne suis pas un connard. Enfin, pas toujours.

Je soupçonne presque ma mère de m’espionner afin de venir voir de plus près qui je ramène chez moi. Limite, je me demande si elle n’a pas fait poser des caméras quand j’ai emménagé dans cet appart.

Enroulée dans le tissu gris, la miss se dandine comme un ver de terre avant de sautiller jusqu’à la salle de bains, les joues écarlates. À peine a-t-elle fermé la porte que ma mère s’empresse de se diriger vers mon lit.

– Va falloir que je passe encore tout à la machine.

– Maman, stop.

– Ah, tu te souviens soudain de qui je suis ! éructe-t-elle en s’acharnant sur mes housses d’oreillers.

– Il y a des employés pour ça. Laisse !

Le personnel de la maison Reed est également affecté à mon service. Et en toute honnêteté, ça me convient. Contrairement à ma génitrice, je ne suis pas un as du ménage.

Elle ne m’écoute pas et continue à s’activer.

– Regarde-moi ce bazar ! Tu dois te presser. James te demande de le rejoindre à l’agence.

Je soupire en levant les yeux au ciel.

– Non.

Elle se redresse, sourcils froncés.

– Comment ça, non ? Tu vas y aller, c’est l’opportunité de ta vie. Cela fait trois fois qu’il te propose ce poste. Il n’y en aura pas de quatrième. Il t’attend pour neuf heures, soit dans… vingt minutes ! File à la douche, tu sens fort !

– J’ai passé la nuit à baiser, GABRIELA. Ça pue le sexe. Nostalgique ?

Je la provoque ouvertement, mais faut croire qu’elle aime ça puisqu’elle revient à la charge à chaque fois. Elle secoue la tête avec une mine offusquée.

– Tu n’as pas honte ? Un peu de pudeur, que diable !

– Et toi ? T’as pas honte de terroriser ma copine ?

– TA copine ? Une de plus, tu veux dire ! Quand vas-tu cesser de jouer les coureurs de jupons ?

– Jamais, et ça te concerne pas.

Elle pousse un couinement horrifié à la vue d’un préservatif usagé, avant de s’empresser de le pousser du bout de son escarpin jusque vers ma poubelle, où elle essaye sans succès de le jeter sans le toucher de ses doigts.

– Quelle décadence ! Tu veux donc me faire devenir folle ! Prépare-toi pour ton rendez-vous ! Et… Et NETTOIE-moi ça !

Elle m’envahit, me manque de respect et c’est elle qui est énervée ? Bad Trip !

Je me mords l’intérieur des lèvres pour ne pas exploser. Par chance, elle arrive juste après que j’ai pu expulser toute ma mauvaise énergie en boxant. Et voir ma génitrice en train de se battre avec une capote est assez marrant.

Du calme !

J’inspire, expire, puis avec un sourire forcé, explique :

– J’irai pas à l’agence, j’ai un essai aujourd’hui.

– Un essai de quoi ? Encore ta musique ?

– Oui… Encore ma musique, rétorqué-je d’un ton aigre. J’ai trouvé un groupe du coin qui cherche un guitariste et c’est bien payé en plus.

– Bêtise.

Mes tripes se retournent. Je refuse de lui dire, mais j’aimerais qu’elle croie un peu plus en mon talent. Hélas, pour elle, saltimbanque – selon ses propres mots – n’est pas un vrai taf. Au mieux, un amusement, au pire, une perte de temps et d’argent. Mais je suis convaincu que je peux faire carrière dans cette branche et elle ne me fera pas changer d’avis. Faire de ma passion, mon métier est un rêve de gosse.

Sans plus prendre de gants, je la pousse dehors.

– Sors, maintenant. Ça me gave que tu te permettes de rentrer comme ça chez moi ! J’suis plus un gamin, va falloir intégrer l’info !

– Mais mon cher, tu resteras toute ton existence mon enfant à mes yeux !

– Tu me saoules, soupiré-je.

– Parle-moi donc avec davantage de retenue ! Ingrat !

Je gronde et tente de refermer la porte, mais elle la bloque de son pied.

– Si tu ne vas pas à ce rendez-vous, tu pourras faire tes valises, nous récupérerons le logement ! T’es prévenu, Cameron. James et moi faisons ça pour ton bien ! La musique n’est pas une option de carrière acceptable.

Je reste comme deux ronds de flan, bouche entrouverte, ventre serré. J’hésite entre gueuler plus fort qu’elle et lui claquer le battant sur la tête. Finalement, je me contente de la transpercer d’un regard assassin. Ses iris chocolat, identiques aux miens, brillent de détresse. Je réalise qu’elle ne plaisante pas. Son fils n’est qu’une source de déception.

Ce studio en plein cœur de l’Upper East Side est une opportunité. James me le loue à prix réduit et j’ai peu de chance de trouver mieux dans le coin. Je déteste qu’on me menace et encore plus qu’on m’enchaîne.

La pauvre Zoé – ou Cloé… – entend sûrement chaque mot de cette pitoyable scène. Par chance, c’est une Anglaise de passage venue pour voir une amie. Elle repartira bien vite de ce coin du monde et m’oubliera tout aussi vite.

– Cameron, je t’aime, continue-t-elle d’une voix adoucie. Tu dois sortir de cette bulle dans laquelle tu t’isoles. Je dis ça pour ton bien.

– Mais je vais le faire. Et d’ailleurs, je le fais déjà. Je donne des cours de guitare, je gagne ma vie.

Ouais… Quand je les annule pas… Soit une fois sur quatre !

– Je veux dire, avec un vrai travail, de vrais collègues. Te trouver une femme sérieuse qui prenne soin de toi, et pas organiser des défilés de jeunes femmes délurées.

Je ris, amer.

– Il est là le véritable problème, hein ? T’attends que je me marie et te fasse plein de petits-enfants.

– Non, que tu construises ta vie, que tu sois heureux.

Heureux… Voilà un terme auquel je ne crois plus depuis un moment.

Mais aujourd’hui, je compte bien prendre ma revanche.

2

 

Cameron

 

Ma guitare sur le dos, je verrouille la porte de mon studio puis traverse ensuite d’un pas énergique la petite cour fleurie. Je débouche sur l’avenue bruyante qui longe la propriété, l’esprit concentré sur le morceau que j’ai décidé de jouer pour l’essai. Je dois convaincre le groupe en frappant fort. Et c’est dans ce but que j’ai aussi revêtu mes plus belles fringues : un pull col roulé Lagerfeld gris, un jean foncé bien coupé et mon Perfecto noir. J’ai taillé ma barbe de trois jours, mis un peu de gel sur mes mèches en bataille, et terminé avec une touche de XS, mon parfum préféré. Classe mais cool. L’apparence compte plus que tout dans cette partie du monde.

Miss Je-ne-sais-plus-son-prénom est partie un peu plus tôt, sans un mot, se contentant d’un simple regard plein de reproches. Peu importe. Je ne la reverrai jamais. Une bonne partie de baise et tchao, tout le monde est content. Je me satisfais de la règle du one shot : une gonzesse, une nuit. Rien de plus. Les fleurs, les sorties main dans la main, et les roucoulades romantiques ne m’intéressent pas. Les nanas, c’est pour l’hygiène. Dans le respect bien sûr, mais le minimum vital. Je les préviens toujours afin de ne pas les laisser espérer quoi que ce soit de ma part. Et si ça ne convient pas, je ne m’attarde pas.

Quel grand gentleman…

Les années de rejet par la gent féminine durant mon adolescence n’y sont pas pour rien, tout comme le harcèlement constant que j’ai subi. Je ne me suis jamais investi dans des relations, qu’elles soient amicales ou amoureuses. Je me méfie de tout le monde.

Mais dans le fond, j’ai cette envie fugace de prendre ma revanche, et d’enfin intégrer le clan très fermé de ces gens que je hais. Ces gens qui me rejettent depuis toujours, ces gens qui m’ont humilié. Ce milieu sélect m’obsède. Désir de vengeance ? Possible, mais pas seulement. Dans tous les cas, j’ai enfin trouvé le moyen d’y mettre un pied. Le groupe qui recherche un guitariste répète dans un hôtel particulier pas loin de chez moi. Le gratin new-yorkais par excellence. C’est une occasion de prouver ma valeur et d’avoir la reconnaissance que je mérite. Si je réussis à me faire une place parmi eux, je pourrai enfin espérer tirer mon épingle de ce foutu jeu. Ils ont l’argent, les relations et – souhaitons-le – le talent. Me servir d’eux pour atteindre la lumière ne me semble pas une mauvaise idée.

Une très belle revanche sur la vie.

Je longe les bâtisses anciennes à l’architecture victorienne, typiques de ce quartier. Balcons et hautes fenêtres composent leurs façades, et le peu qu’on aperçoit de l’intérieur ne laisse aucun doute quant au milieu social des habitants du coin : bienvenue à Tune Land.

J’arrive à destination après une dizaine de minutes de marche. L’hôtel particulier est entouré de grilles noires et plusieurs berlines luxueuses sont garées sur un parking privé. Afficher sa richesse est la règle de base ici. J’avance jusqu’à l’entrée où un portier en costume bordeaux et aux cheveux grisonnants m’ouvre avec une courbette.

– Bonjour. Cameron Reed, je viens pour passer un essai musique.

– Bien sûr, j’ai été prévenu. Si monsieur veut bien se donner la peine.

Non, je veux que tu me portes sur ton dos…

Plus cliché, tu crèves !

Je me retiens de lever les yeux au ciel et lui offre un sourire aussi poli qu’hypocrite. Après tout, le pauvre n’y est pour rien, il bosse…

Le hall est clinquant, tout comme chaque pièce que j’aperçois. Du marbre, des dorures, des oeuvres d’art en tout genre et plusieurs domestiques qui s’agitent dans tous les sens. J’entre dans l’ascenseur en vérifiant le SMS du leader du groupe, Tyler Johnson. Fils d’un milliardaire propriétaire de plusieurs multinationales. Rien que ça.

[Niveau -2. 10 h]

Précis, concis. Les portes se referment dans un bruit discret. Mon coeur s’accélère un peu, le stress s’installe. La machinerie se met en route et je prie en silence pour que personne ne me reconnaisse. Les années ont défilé, mais le milieu est restreint. Il y a une forte probabilité pour que je tombe sur un de mes anciens camarades de classe. Dans ce cas, je risque de passer un moment désagréable. Et lui aussi.

La cabine s’immobilise et quand les battants s’ouvrent, une immense salle apparaît. Mes yeux s’écarquillent. Ce lieu est un rêve pour tout musicien…

Les murs insonorisés sont recouverts de portraits de personnalités du rock. Je reconnais Ritchie Blackmore, l’ancien guitariste du groupe Deep Purple que je vénère comme un dieu. Le tableau est signé de sa patte…

J’hallucine !

De superbes guitares et basses sont suspendues, parfaitement alignées et entretenues. Un piano à queue blanc trône au centre de la pièce, recouvert d’une multitude de partitions noircies à la main. De nombreux autres instruments sont rangés dans des vitrines, sur des socles, ou simplement entreposés à terre dans l’attente de servir. Mon cœur effectue un salto arrière à la vue du studio d’enregistrement situé au fond. Un vrai. Professionnel ! Équipé de tables de mixage et de micros haut de gamme !

– Putain ! lâché-je sans y prendre garde.

– Heureux que ça te plaise.

Je sursaute et me retrouve nez à nez avec un grand brun à l’allure flegmatique. Mince mais plutôt bien gaulé, le mec m’observe avec une sympathie a priori sincère. Désarçonné, j’accepte la main qu’il me tend.

– Désolé, je ne pensais pas… Enfin, je croyais que…

– Que tu allais atterrir chez des gosses de riches qui se payent un caprice. Y a un peu de ça, oui. Mais nous sommes avant tout des passionnés.

Je ne réponds rien, amusé qu’il ait su lire dans mes pensées. Il recule d’un pas et me jauge un instant.

– En tout cas, tu as de bonnes mains de guitariste. Rugueuses à souhait, preuve qu’il y a de l’entraînement derrière. Premier test réussi. Et j’apprécie les ongles également.

Agréable surprise. Qu’il remarque ces détails m’indique encore une fois que ce n’est pas un rigolo. Je soigne ma manucure afin d’être toujours au top pour jouer de mon instrument. Mes ongles sont solides et assez longs pour qu’ils soient aussi efficaces qu’un médiator. Pire qu’une nana sur ce point ! Quant à mes cals, ils sont le résultat d’interminables heures en compagnie de mes femmes, mes précieuses… Mes guitares.

– Je suis Tyler, et là-bas, sur le canapé, c’est le reste de la troupe. Tom, le batteur, Nicky, la bassiste, et Carter, au clavier, reprend-il en les désignant de l’index. Moi, je suis guitariste. Et toi, je suppose que tu es ici pour l’essai ? Cameron, c’est ça ?

Je hoche la tête en observant chacun des convives avec un sourire forcé. J’ai du mal à être en société, d’autant plus quand ce sont des inconnus.

– J’espère que tu vas assurer, on désespère de trouver un mec à la hauteur, me lance la bassiste.

Merci pour le coup de pression…

Brune, carrure de sportive, un visage qui me rappelle un peu celui d’une guerrière indienne, elle arbore une longue natte qui retombe sur son épaule tatouée et musclée. Jupe écossaise, Doc Martens noires et corset… J’adore son style. Sa poigne est solide et franche. Je décide qu’elle me plaît également.

– Je te préviens, elle mange que de l’abricot ! s’esclaffe Tom. Les concombres, c’est pas son truc.

Nicky lui envoie un coup de pied dans le tibia.

– Ta gueule. Tu peux pas t’empêcher d’être lourd !

– Faut bien qu’il sache où il atterrit.

Les traits joviaux, le sourire léger, ce dernier semble plutôt sympathique. Il joue distraitement avec une paire de baguettes qu’il tapote en rythme sur son ventre rebondi. Un peu dégarni, il doit être le plus âgé de la bande.

Et enfin, Carter. Il me tend une bière décapsulée.

– Ça te détendra, on attend encore la chanteuse.

Bien que son geste soit avenant, ses traits restent fermés. Il est le plus stylé de tous, avec sa chemise à cinq cents dollars et ses mocassins de grand créateur. Un foulard de soie complète sa tenue et démontre ainsi la puissance de son ego qu’il ne dissimule même pas.

Oh, un pote de Narcisse lui aussi !

Ses cheveux châtains sont coiffés avec minutie et enduits d’un gel qui les rend brillants à souhait. Ses oreilles décollées, sa mâchoire carrée et ses minuscules yeux noirs rapprochés me rappellent un peu la tronche d’un gorille en colère.

J’accepte la boisson, dépose ma guitare et m’assois à mon tour sur le sofa en cuir. Tyler nous rejoint avec des partitions puis s’installe en face de moi.

– Tout d’abord, quelques petites questions. Parle-nous de tes motivations, ensuite, cite-nous tes défauts et tes qualités.

J’immobilise ma bouteille à quelques centimètres de ma bouche, interloqué de cet interrogatoire. On croirait un putain d’entretien d’embauche ! Le silence s’alourdit, mes nerfs se tendent. Je suis à deux doigts de me barrer quand soudain, ils éclatent tous de rire.

– Ha, ha. Très marrant, grommelé-je, piqué au vif.

– Avoue que tu y as cru ? rétorque Nicky avec un clin d’œil.

J’avale une gorgée d’alcool puis avoue :

– Carrément.

– Ici, on ne s’intéresse qu’à ton talent, le reste, on s’en tape.

Je me sens beaucoup mieux d’un coup. Contre toute attente, ça sera peut-être une expérience sympa.

L’ascenseur ronronne, les battants coulissent.

– Ah, la voilà ! s’exclame Tyler en se levant.

Je me retourne. Une rousse pulpeuse avance. La démarche chaloupée, la bouche rouge écarlate, elle porte une robe noire qui épouse parfaitement ses formes. Sexy sans être vulgaire, je dois bien avouer qu’elle est superbe. Et elle le sait.

Tu parles d’une tenue pour répéter…

Plus elle s’approche, plus un doute insidieux m’envahit. Tyler l’embrasse, puis un bras autour de sa taille, il se retourne, tout fier.

– Voici la plus belle, notre chanteuse, ma future femme !

– Cameron, dis-je avec un hochement de tête.

Son sourire s’élargit.

– Enchantée, Cameron. Je suis Amy.

Mon sang se glace dans mes veines. Mes doutes se confirment.

Mon pire cauchemar de gosse vient de se matérialiser sous mes yeux.

3

 

Cameron

 

Ses iris verts me ramènent douze ans en arrière. C’est brutal. Je savais que je pouvais tomber sur une connaissance. Mais elle ? Sale coup du sort. Elle a pourri ma scolarité avec sa petite bande de toutous. Oh, cette garce n’a pas été la seule, mais elle a beaucoup contribué à ce que je suis devenu aujourd’hui.

– Y a un problème ? s’enquiert Tyler en plissant les yeux.

Je me secoue pour décrocher mon regard de celui de la rouquine.

– Aucun.

– On dirait que t’as vu un fantôme.

Et un sacré fantôme, avec une belle paire de nibards. T’imagines pas, mec !

Amy incline le visage avec une moue amusée. A priori, elle ne me reconnaît pas. Tant mieux. Mais aurai-je les couilles de faire cet essai ? Et si je suis accepté, les aurai-je pour venir répéter des heures chaque semaine en sa présence ? Ce jeu en vaut-il la chandelle ? Affronter celle qui m’a harcelé enfant pourrait être salvateur.

Ouais… Ou pas.

Cela pourrait avoir l’effet contraire, d’autant plus si elle se souvient de moi. Chose qui peut arriver un jour ou l’autre.

Me barrer ou rester ?

Tant de réflexions m’échauffent le cerveau. Mon ancienne haine gronde dans mes tripes. J’ai besoin de réfléchir au calme. Un besoin urgent.

– Où sont les toilettes ?

– Oh, Cameron ! me hèle Tom depuis le sofa. Si tu te chies dessus rien que pour un essai, comment tu vas faire en concert ?

Je n’ai pas envie de rire à cette vanne débile et l’ignore donc. Tyler se marre et me répond tout de même :

– On n’en a pas encore ici. Ça fait peu de temps qu’on a créé ce groupe, donc tout n’est pas aménagé. Tu reprends l’ascenseur, tu montes au troisième.

– Quel numéro d’appart ?

Il s’esclaffe.

– Tout l’étage est à moi. Du moins, à Amy et moi. T’as pas besoin d’entrer dans un appart. Les toilettes sont dans le vestibule dès que tu sors, c’est la première porte sur ta droite.

Rien que ça ! De quoi faire de sacrées fiestas !

Je suis habitué à la grandeur avec la maison de mon beau-père, mais cet hôtel particulier dépasse tout ce que j’ai connu.

La différence entre millionnaire et… milliardaire.

Je ne m’attarde pas et après un bref remerciement, m’empresse de gagner l’ascenseur. Pendant que la cabine monte, j’observe mon reflet dans le miroir fixé à la paroi. Effectivement, j’ai une sale gueule. J’ai pâli. Mon teint crayeux associé à ma barbe de trois jours me donne dix ans de plus. Amy me fait l’effet d’une grippe fulgurante ! Un virus, cette gonzesse !

L’ascenseur s’ouvre sur un couloir à l’éclairage tamisé. Plusieurs portes se succèdent, bordées d’appliques murales luxueuses. Je repère celle des sanitaires juste à ma droite. L’une d’elles un peu plus loin est entrouverte. Alors que je me dirige vers les toilettes, un bruit de verre brisé me parvient. Je fronce les sourcils avant de me diriger vers l’endroit d’où provient le bruit.

Quand y a d’la gêne, y a pas de plaisir, dit-on.

J’arrive dans une gigantesque pièce de vie jouxtée de grandes baies en verre fumé. La déco est de style minimaliste : lignes épurées, couleurs sobres, aspect fonctionnel. En un mot : glacial. Sans personnalité mais dans l’air du temps. Ça ne ressemble guère à Tyler que j’ai plutôt perçu comme un mec chaleureux. Amy doit être responsable de ça. Du peu que je la connais, je la sais autoritaire et maniaque, dénuée de toute sensibilité. Cet intérieur est à son image.

Deux grands canapés d’angle gris se font face et encadrent un tapis blanc. Un bar – blanc également – jouxte une énorme sculpture noire informe dont le sens m’échappe. L’art contemporain. Dans l’air du temps aussi.

Quelle merde. Piège à pigeons friqués…

Un escalier en colimaçon métallique rejoint l’étage supérieur. Pas de livres ni de télé, pas de décorations hormis cette statue immonde, pas d’instruments, de chaîne HI-FI ou de DVD. Aucune couleur, zéro plante verte pour donner un peu de chaleur. Pas même une chaussette abandonnée. Rien, le néant. Tout est figé comme dans une de ces photos de magazine. Vivre dans cet endroit me donnerait plutôt envie de sauter du balcon.

Je teste les sofas et fais le tour de la pièce. Je monte même les marches pour jeter un œil à l’étage supérieur. Mais il n’y a rien d’intéressant, uniquement quelques portes fermées. Je ne pousse pas le vice plus loin et redescends sans attendre.

En continuant mon exploration, j’arrive dans une grande cuisine. Tout est métallique et démesuré. Je me demande si Tyler utilise lui-même cet équipement professionnel.

Que de la frime…

Un reniflement m’interpelle. Je fais le tour de l’îlot central aussi discrètement que possible et me fige. À genoux sur le carrelage, une jeune fille ramasse les débris de ce qui ressemble à un plat à gratin. Dos à moi, elle ne remarque pas ma présence. Elle est tellement fine – presque maigre – que je ne suis même pas sûr que ce ne soit pas une enfant. Ses cheveux blonds sont réunis en un chignon flou. Des mèches hirsutes s’en échappent. Son corps flotte dans un tee-shirt marin trop large d’où dépasse une épaule menue. Un legging usé et des ballerines noires dans le même état complètent sa tenue. J’ignore qui elle est, mais son style détonne dans le milieu huppé de cette résidence.

Petite soeur ? Cousine ? Employée ?

Elle se fige, son visage pivote avec lenteur. Quand elle me capte enfin, elle pousse un cri avant de se relever en toute hâte. Honteux de mon comportement de voyeur, limite pervers, je fais trois pas en arrière, paumes levées, afin de la rassurer.

– N’aie pas peur. Je suis un ami de Tyler. Je cherche juste les toilettes.

Bouche bée, elle me contemple de haut en bas. Sa peau diaphane est aussi pâle que de la porcelaine, ses iris sont bleus comme de l’eau de mer. Elle porte un vieux tablier noué à la taille. Ses ongles sont courts et ses doigts rougis. Une frange mange son front et donne à son visage une allure de souris. La petite fille aux allumettes ! Voilà à qui elle me fait penser. Ce personnage tiré d’un des contes d’Andersen ! Triste, innocente mais également lumineuse.

Surtout terrorisée pour le moment !

Je réalise qu’elle tremble. Je l’effraie. Et il y a de quoi. Un inconnu débarque dans votre dos et vous mate en silence. Un inconnu d’un mètre quatre-vingt-cinq, mal rasé, à l’allure d’ours malade. Sa respiration s’accélère. Je recule encore et heurte un plan de travail. Une casserole se casse la gueule, suivie de plusieurs verres à pied qui éclatent en mille morceaux.

– Merde ! Putain, j’suis désolé !

Je m’accroupis et commence à réparer ma connerie avec fébrilité. Très bonne impression pour une première ici ! Ils vont me prendre pour un sans-gêne maladroit au QI d’huître. Contre toute attente, elle se précipite vers moi et répare à son tour les dégâts. De près, je réalise que ses cheveux sont abîmés. Secs comme de la paille. Tout comme ses mains toutes fines. Elle dégage une odeur de miel et de pain d’épice absolument bandante. Je me surprends à apprécier sa proximité. Nos doigts se frôlent. Ma queue réagit, une vague de chaleur me traverse.

Sérieux, mec ? En plus d’être pervers, t’es pédophile !

Quelques gouttes cramoisies s’écrasent au sol.

– Tu saignes ! m’exclamé-je. Attends.

Je me relève et fouille la pièce du regard à la recherche d’un torchon. J’en repère plusieurs pendus au mur, et m’empresse d’en attraper un avant de revenir à ses côtés. Sans réfléchir, je prends son minuscule poignet pour enrouler sa main dedans, mais elle lâche un gémissement et bondit en arrière, le souffle court. Comme brûlée par mon contact.

– Je ne voulais pas te faire de mal. Juste…

Un peu décontenancé, je lui montre le morceau de tissu avec un léger sourire et le secoue.

– Juste t’aider. Promis, je suis un connard, mais j’fais pas de mal aux femmes.

Elle déglutit, ses mains pressées l’une dans l’autre. Je m’approche avec lenteur. Nos yeux s’accrochent. Dans ses pupilles brillantes, je discerne la peur, mais aussi une gravité intense. Et ce regard… Ce regard magnifique. Il me touche bien plus que ça ne devrait et me laisse un goût de nostalgie. Cette nana n’est pas une enfant, ni même une ado. Elle est plus adulte que le laisse deviner sa stature. Je me secoue et lui tends le torchon avec un hochement de tête.

– Je m’appelle Cameron. Et toi ? On s’est déjà croisés, non ? Je t’ai prise pour une gamine, pardon.

Elle tressaille, ses sourcils se froncent. Une lueur s’allume dans ses prunelles. Elle accepte enfin mon torchon, mais garde un silence buté, ses iris saphir toujours plantés dans les miens. Elle semble un peu moins apeurée. Son expression change, ses traits se détendent.

– Tu préfères que je te vouvoie ? Ouais, j’suis impoli !

Le tissu s’imbibe de rouge, je fais un pas vers elle. Elle recule.

– Tu devrais passer ta main sous l’eau, non ? Laisse-moi voir. Vraiment j’suis trop con !

Elle secoue la tête. Je hausse les épaules, vaincu par son mutisme.

– OK, comme tu veux. Ou, comme VOUS voulez… Puisque a priori on ne sera pas potes.

Presque vexé, je décide de ne pas insister davantage et retourne ramasser le reste de verre brisé. Je ne vais tout de même pas jouer les enfoirés. Même si c’est mon genre.

– Je vais le faire. Ça ira.

Je souris. Mademoiselle me fait enfin l’honneur de sa voix. Une voix cristalline, mélodieuse, dotée d’un accent léger mais très identifiable : un accent des pays de l’Est. Elle ne fait donc pas partie de la famille Johnson. L’impression qu’elle ne m’est pas étrangère s’accentue. Je pivote vers elle, interloqué.

– Laissez, ajoute-t-elle dans un souffle.

– T’es donc pas muette !

Elle acquiesce, une expression indéchiffrable sur son petit visage.

– Vous devriez partir.

– Pas tant que je ne connaîtrai pas ton prénom, mystérieuse demoiselle. J’ai vraiment une impression de déjà-vu.

Tandis que je fouille ma mémoire, un bruit de talons résonne depuis le salon. Amy entre comme une tornade dans la cuisine et met un terme à ce tête-à-tête.

Tête-à-tête bizarre, déstabilisant, mais fort agréable finalement.

Et que ce soit cette rouquine qui gâche ce moment me donne un peu l’envie de lui claquer la tête contre l’un des éléments métalliques.

La flamme de la vengeance flamberait-elle en moi ?

4

 

Cameron

 

À notre vue, Amy se fige, perd de sa splendeur, mais se reprend vite.

– On t’attend en bas, je te signale, lâche-t-elle d’un ton hautain. Tu trafiques quoi ici ?

Je réalise que je n’ai rien à faire dans cet endroit.

– Je me suis paumé.

– Tu te moques de moi ?

Bien sûr que oui…

– J’ai cru que je devais entrer dans l’appart pour trouver les toilettes.

Il est clair qu’elle ne me croit pas. J’ajoute :

– Désolé, je suis tellement perdu dans mes rêves parfois. Tu sais, les artistes…

Je ne peux empêcher une pointe ironique de poindre dans ma voix. M’excuser envers cette gonzesse m’arrache la gueule. Mais me mettre mal avec elle risque de compromettre mes chances de revenir. Et j’ai soudain très envie de faire partie de ce groupe. Est-ce l’idée de la vengeance, mon ambition, ou le désir de recroiser cette fille étrange qui éveille ma queue sans même l’effleurer ? Je l’ignore. Peut-être un savant mélange de tout ça.

– C’est quoi, ce bordel ? s’exclame Amy à la vue des dégâts.

La jolie souris se ratatine. J’interviens.

– C’est ma faute, j’étais justement en train de ramasser.

Elle me jette un œil suspicieux.

– Vraiment ?

– Vraiment. Je rembourse si besoin.

Elle éclate de rire puis attrape par les épaules la jeune femme blonde.

– Inutile ! Ce n’est pas grave. Je vois que tu as fait la connaissance d’Elena.

– En quelque sorte, ouais.

Elena… Ça sonne sacrément bien à mes oreilles !

– C’est une cousine de Tyler qui loge chez nous le temps de ses études. N’est-ce pas, Elena ?

Cette dernière acquiesce puis baisse la tête. À côté de la plantureuse rousse, elle paraît minuscule et fragile. L’attitude d’Amy, trop surfaite, sonne faux. Quelque chose me dérange dans sa manière de l’étreindre.

– Je savais pas que les Johnson avaient de la famille étrangère. Enchanté, Elena.

Je lui envoie un sourire charmeur tout en cherchant son regard afin de me replonger dans son océan. Mais rien à faire, elle m’évite avec application. Au contraire d’Amy qui, elle, me dévore des yeux.

– Oui et non… hésite cette dernière. C’est une cousine éloignée par alliance. Elle file un coup de main en échange d’un logement. Enfin, bref, des trucs personnels, trop compliqués et pas intéressants. Assez discuté, on doit faire cet essai, tu me suis ?

– OK, je termine et j’arrive.

J’espère en secret qu’elle débarrasse le plancher afin de me retrouver de nouveau seul avec cette fameuse cousine. Alors que je m’apprête à m’accroupir pour retourner au ramassage de débris, Amy bouscule Elena avec discrétion et la pousse en avant. Son geste ne m’échappe pas et me surprend un peu.

– Je vais le faire, annonce alors Elena de sa jolie voix.

J’ouvre la bouche pour protester, mais elle continue avec plus de fermeté :

– Cameron, merci, je vais le faire. Vraiment.

– Oh, merci ma chérie, tu es trop adorable, susurre la rousse en prenant mon bras.

Son contact me hérisse les poils, hélas, je suis dans l’obligation de la suivre. J’arrive quand même à capter le regard saphir de la jeune femme quelques secondes avant que cette connasse d’Amy me traîne jusqu’à l’ascenseur.

– Tu as surpris la pauvre Elena. Ce n’est guère poli de ta part de fureter ainsi. Elle a dû se trouver très mal à l’aise.

– J’ai confondu ma gauche et ma droite…

Ma réponse se veut volontairement acide. Cette nana m’agace de plus en plus.

– Je n’aime pas trop le ton que tu prends, rétorque-t-elle.

Nous entrons dans l’ascenseur et elle me lâche enfin. La cabine se met en branle. L’atmosphère est pesante. Sans préavis, Amy enfonce le bouton stop et se rue sur moi. Elle me pousse contre la paroi avant d’approcher son visage tout contre le mien. Je n’ai pas le temps de réagir qu’elle me met la main au panier. Sa langue plonge le long de mon cou. Je tente de la repousser, mais elle s’accroche.

– Bordel, tu fous quoi, là ? grondé-je en attrapant ses poignets.

Elle insiste et se colle contre mon torse. Ses seins contre moi, son parfum de luxe, sa bouche écarlate… Tout me dégoûte. Du moins, dégoûte ma raison. Car ma libido, déjà rudement mise à l’épreuve par la blonde, réagit à l’inverse et s’éveille sans que je puisse l’en empêcher. Ses doigts sur ma braguette n’y sont pas pour rien. Faible homme que je suis.

– Les ascenseurs, ça m’excite trop… Cameron.

– Pas moi, arrête ça. T’es maquée, je te signale.

Elle ricane et sa langue trouve la mienne. Je suis à deux doigts de la retourner pour la prendre dans ce putain d’ascenseur. De lui faire ravaler son arrogance, lui filer la fessée du siècle, et la pilonner avec toute la haine que je ressens pour elle. Mais une paire d’iris saphir traverse mon esprit. Je la repousse alors plus fermement.

– STOP, Amy.

– Tu dis ça, mais ta queue pense le contraire.

– Tu n’assumerais pas ce que tu déclenches, ma belle, grondé-je alors que sa main glisse dans mon boxer, agile, experte. Et ma queue est… une entité à part que j’ai du mal à mater, contrairement aux nanas trop entreprenantes.

Ma vie sexuelle est… débridée. Et je ne suis pas sûr que mademoiselle La Bourge apprécie mon côté bestial. Tyler ne respire pas trop la brutalité, plutôt la sensualité marshmallow.

– Cameron, Cameron… Quelle assurance, c’est très excitant, susurre-t-elle en ondulant son corps contre le mien. Tu as bien grandi. Bel outillage, tête de gnome.

Mon sang se glace dans mes veines et calme instantanément mes ardeurs. J’ai bien entendu ?

– Tu m’as appelé comment ?

– Tête de gnome, en souvenir du bon vieux temps ! Tu as oublié ?

Cette fois, je la bouscule avec violence. Elle recule de plusieurs pas et bute contre la paroi en face.

– Tu pensais que je ne t’avais pas reconnu. Tu as la même tête de chicano, et je n’ai jamais oublié ton prénom. Je sais que tu t’en souviens.

Une grimace de fureur déforme mon visage, mon souffle se saccade. J’hésite sur la conduite à tenir, je ne dois pas perdre les pédales.

– Oh, voyons… Tu ne peux pas m’en vouloir pour des bêtises de gosse. Nous ne faisions que nous amuser.

Un rire amer sort de ma gorge. J’ai envie de lui cracher ma haine, de coller mon poing dans sa tronche peinturlurée. Mais cela m’avancerait à quoi ? Je pèse le pour et le contre. De un, je ne frappe pas les femmes. De deux, l’impulsivité n’est pas bonne. De trois, je souhaite vraiment entrer dans ce groupe.

Et surtout, de UN bis, je ne frappe PAS les gonzesses même si j’en crève d’envie !

Elle a cependant raison sur un point : nous n’étions que des gosses. Les gens changent. C’est dur de l’admettre, mais c’est une possibilité. L’unique chose dont je suis sûr aujourd’hui est qu’Amy est au mieux une allumeuse, au pire une salope.

Mais trouverai-je la force de mettre ma rancœur de côté pour la cohésion de ce groupe ? Bonne question. Je n’en suis pas persuadé, mais ça se tente.

– OK, Amy, dis-je en débloquant le bouton stop. Je vais faire cet essai. Laissons le passé où il est.

– Génial !

– Juste une chose. Je vais zapper le fait que tu viens de me sauter dessus, mais ne le refais plus jamais.

Elle fronce les sourcils.

– Ou sinon quoi ?

– Sinon ? Tu le regretteras. Et puis les rouquines ne sont pas du tout mon style. Encore moins celles avec des gros nichons et le feu au cul.

Sa bouche s’ouvre en un O offusqué. Je lui offre un grand sourire carnassier en retour. Je n’ai pas pu m’empêcher de piquer, c’est plus fort que moi.

– Ne t’avise plus jamais de me parler comme ça, sinon je te jure que tu seras viré avant même d’avoir commencé. Je suis la femme du chef. Il n’apprécierait pas que tu te balades chez lui sans son autorisation. Ou… que tu me branches dans son dos !

Mes nerfs lâchent.

– Que moi je te branche ? MOI ? La blague ! Tu me fais plus peur, Amy, je me moque royalement de ton venin. Et si t’insistes, je peux raconter à Tyler que tu suçais déjà des bites dans la cour de récré et tapais sur plus petit que toi ! Je ne suis pas persuadé qu’il connaisse ton passé de petite pute harceleuse.

– Ta gueule, Cameron. Tu ne sais rien de moi.

– Parfait, pourvu que ça dure ainsi ! Tu la fermes, je la ferme et tout ira bien.

L’ascenseur s’immobilise avant qu’elle ait le temps de répliquer. Avec une courbette exagérée, je la laisse passer devant moi, histoire de montrer aux autres combien je suis galant. Et aussi – et surtout – pour l’énerver davantage.

Les musiciens sont réunis autour du piano. Ils nous regardent, le sourire aux lèvres.

– Un instant, j’ai bien cru que t’étais en train de te faire ma femme dans un coin, lance Tyler à mon approche, une lueur amusée dans ses iris gris. Tu nous fais la démo de tes talents ?

Si tu savais qu’elle vient de me sucer les amygdales, tu te marrerais moins !

Je m’empêche de lâcher cette bombe et acquiesce avec sérénité. En ce qui concerne la guitare, je suis sûr de moi. Le harcèlement que j’ai subi depuis l’école élémentaire m’a apporté quelque chose de positif. J’étais seul, sans potes, et je me suis concentré à mille pour cent sur la musique. J’y ai mis toute ma rage et mon désespoir. Aujourd’hui, je sais que j’assure.

J’attrape mon instrument chéri et le sors de sa housse.

– Sympa ta guitare, c’est quelle marque ? s’enquiert Nicky, curieuse.

Je passe une main amoureuse sur le bois lisse et murmure :

– Maison. Je l’ai faite moi-même.

– Eh ! Ça gère par ici ! Quel bois ?

– Corps en acajou pour les basses fréquences, et table en érable ondé pour le côté claquant des aigus.

Nicky frôle de l’index le manche. J’ajoute avec fierté :

– Et là, wengé et touche d’ébène.

– Ah ? C’est peu commun.

– J’aime pas faire dans le commun…

– Classe. Superbe boulot.

Des exclamations admiratives retentissent autour de moi. Je croise le regard vert d’Amy qui m’observe avec une expression agacée.

Eh oui, ma belle, je compte bien me faire ma place ici. Que ça te plaise ou non.

Je me pose sur un tabouret, branche le câble à l’ampli Mesa Boogie, et me lance sans attendre le top départ. Concentré. Les premières notes de « Vivaldi Tribute » de Patrick Rondat, version moderne des Quatre Saisons de Vivaldi, résonnent. Parfaites. Tandis que mes doigts courent à une vitesse folle sur les cordes, guidés par les heures incalculables de répétition, les mines des musiciens passent par diverses émotions. Surprise, admiration, joie.

Essai transformé, je gagne.

Arrivé au bout du morceau, mon esprit s’autorise enfin à dériver. Une seule image se dessine alors. Celle d’une adorable jeune femme dont les iris saphir ont piqué ma carapace de gros dur. Des iris inoubliables… Uniques. Au fond de moi, quelque chose me perturbe, comme si je ne parvenais pas à mettre le doigt sur une info essentielle.

Une certitude s’impose : cette fille, Elena, je vais la revoir. C’est simple, clair et net. Il ne peut en être autrement.

Fin de l’extrait